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Urgence, développement, migrations : Sahel, ce lieu propice au questionnement

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Dans le contexte particulièrement sensible de la zone sahélienne où interviennent à la fois des États, des ONG de nombreux pays y compris de la France, rien n’est gagné d’avance dans le secteur du développement que de l’aide humanitaire, et ce, malgré les nombreuses décennies d’expérience des uns et des autres.

#Multicrises : une série de tribunes dénonçant la situation humanitaire calamiteuse et l’inaction de la communauté internationale cette fois-ci au Sahel.

Le Sahel présente la particularité de combiner à grande échelle et de façon transfrontalière des crises multiples – politiques, sécuritaires, alimentaires, environnementales, sociales, voire sociétales – qui placent les réponses « classiques » face à leurs limites. Cette zone a vu émerger une prise de conscience générale qui invite aujourd’hui à profondément revisiter les paradigmes de l’aide. Il s’agit pour nous de mettre les populations civiles au cœur de tout « projet », car aucune amélioration des conditions de vie des populations, comme de la situation politique et sécuritaire, ne se fera dans ces contextes difficiles et turbulents sans une approche prenant systématiquement en compte cette composante.

Une première étape : le maintien d’un espace humanitaire…

Protection des populations civiles tout d’abord que ce soit en termes de sécurité, mais également et surtout de leurs droits individuels tant les demandes et les frustrations des populations constituent le socle sur lequel s’appuient les racines de ces crises. Les divers conflits en cours affectent les droits les plus basiques des habitants de ces régions, leur accès aux services de base et à leurs moyens de subsistance : nombre de personnes dans ces régions sont aujourd’hui exclues de ces services, de cette aide et même de cette possibilité d’autonomie, notamment du fait de la conduite des hostilités des groupes armés comme des multiples forces armées impliquées sur le terrain. Les interdictions de circuler, d’utiliser certains véhicules, d’utiliser certains produits agricoles susceptibles de servir d’explosif, les déplacements forcés de population en fonction des opérations armées de chacun ont un impact majeur sur les habitant.e.s et l’économie de ces zones : la lutte contre le terrorisme ne peut pas se faire au prix de la vie et des moyens de survie des populations.

Les nombreuses armées et États impliqués dans la région doivent mettre au cœur de leurs priorités cet impératif de protection en pleine conformité avec le droit international humanitaire et des droits humains ainsi que de la Convention sur les réfugiés. Ces interdictions de circuler, par ailleurs, ont également un impact sur les acteurs de l’aide. Maintenir un espace humanitaire dans lequel les populations peuvent accéder au minimum et les acteurs de l’aide opérer en étant acceptés par les populations comme par les acteurs armés quels qu’ils soient est fondamental, et la première étape de tout développement futur.

… articulé avec une dynamique de développement inclusive

Il faut dans le même temps, dès que cela est possible, initier une dynamique « développementale », plaçant là aussi les besoins, droits, et participations des populations affectées au centre de toute action, pour parvenir à soutenir leur résilience, recréer un dialogue et pallier le sous-investissement chronique en termes de services publics, quels qu’ils soient. Sans cela, l’équation est simple : pas de futur, ou un futur obstrué par le manque d’éducation, le manque d’emplois créés, la corruption du pouvoir en place, l’injustice, la méfiance et la violence sociale. La voie difficile pour la résilience au Sahel, entre urgence et développement, ne passera pas seulement par des réponses techniques visant à recréer un accès aux services de base et à relancer des économies.

Il s’agira également de faciliter le chemin vers l’espoir en contribuant à la reconstruction des multiples trajectoires de justice (formelle et traditionnelle) et de dialogue intergénérationnel, intercommunautaire, mais aussi entre les sociétés civiles et les différentes formes de l’État (central et décentralisé). Ces priorités de développement doivent être fixées de manière réellement inclusive avec toutes les composantes de la société civile sur place – dont les communautés affectées – auxquels doivent être associés des mécanismes transparents et indépendants de redevabilité qui pourront être contrôlés par cette même société civile. Si ces priorités restent centrées, comme cela est de plus en plus le cas sur les objectifs des États bailleurs notamment en termes de migrations, cela ne fonctionnera pas.

Il s’agit enfin de reconnaître que ce chemin ne sera pas linéaire, ni systématique, ni uniforme : au regard des spécificités de chaque zone, une approche exclusive ne peut être considérée. Il faudra donc, si l’on veut atteindre ces objectifs et s’adapter aux faibles capacités d’absorption existantes, des financements généreux et flexibles, des processus agiles adaptés à chaque évolution de contexte et spécificité locale, ainsi que des investissements en faveur d’un futur viable à long terme avec des mécanismes de redevabilité indépendants à disposition d’une société civile en construction, et un véritable changement d’approche replaçant l’humain au centre.

François Grünewald, directeur général et scientifique du Groupe URD, pour la commission humanitaire de coordination SUD, coordination nationale des ONG françaises de solidarité internationale.

Voici la liste des signataires : Isabelle Moussard Carlsen, directrice des opérations d’Action contre la faim, Rachid Lahlou, président du Secours islamique France, Thierry Benlahsen, directeur des Opérations de Solidarités international, Gilles Paillard, directeur général de SOS Villages d’enfants.