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Analyse : Les médias se multiplient, mais la communication humanitaire n’atteint pas sa cible

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Un programme de la FICR axé sur la préparation à la réponse d’urgence des volontaires © Graham Crouch/IFRC

BANGKOK, 30 mai 2013 (IRIN) - Twitter ou Sina Weibo (site de microblogging similaire à Twitter), YouTube ou Facebook, les voisins ou les amis : la multiplicité des sources d'information fait passer le pouvoir des agences d'aide humanitaire aux communautés touchées par les catastrophes naturelles, selon un rapport récemment rendu public par le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA), Humanitarianism in the Network Age (l'humanitarisme à l'ère des réseaux) [ https://ochanet.unocha.org/p/Documents/WEB%20Humanitarianism%20in%20the%20Network%20Age%20vF%20single.pdf ].

« Les technologies modifient en profondeur la nature de la réponse aux catastrophes naturelles pour de multiples raisons et, peut-être plus important encore, elles modifient la façon dont les populations elles-mêmes répondent aux catastrophes naturelles », a dit Imogen Wall, coordinatrice de la communication auprès des communautés affectées d'OCHA.

« Avoir un téléphone en état de marche est devenu une nécessité pour les membres de ces communautés, car elles s'organisent elles-mêmes et mobilisent des ressources - il peut s'agir de retrouver des membres de leurs familles, de contacter des parents installés à l'étranger pour obtenir de l'aide ou d'organiser des secours d'urgence au niveau local », a-t-elle ajouté.

Cesar Esguerra, 60 ans, vit aux Philippines avec ses cinq enfants. Il ne sort jamais sans son téléphone portable pour pouvoir communiquer par SMS avec ses enfants, ses parents et même les responsables locaux, a-t-il dit.

Lors de la tempête d'août 2012, qui a occasionné des inondations pendant une semaine, M. Esguerra n'a pas quitté son domicile de Pasig, ville située non loin du fleuve de Manille, qui traverse ce pays de 100 millions d'habitants. Il a reçu les premières alertes par téléphone et a pu mettre sa famille et ses voisins à l'abri.

« Nous savons que le gouvernement nous aidera, mais les sauveteurs ne peuvent pas tout faire. Nous devons agir nous-mêmes », a-t-il dit. « Sinon, nous mourrons ».

Selon l'Union internationale des télécommunications basée à Genève (UIT), en 2013, il y a presqu'autant d'abonnements au réseau de téléphonie mobile que d'habitants dans le monde et plus de la moitié des abonnés vivent dans la région Asie-Pacifique (3,5 milliards d'abonnements sur un total de 6,8 milliards) [ http://www.itu.int/en/ITU-D/Statistics/Documents/facts/ICTFactsFigures2013.pdf ].

Redevabilité

Capables d'organiser des secours d'urgence sur Twitter et Facebook (comme cela a été le cas aux Philippines), les communautés touchées par les catastrophes naturelles dépendent moins des groupes d'aide humanitaire et des gouvernements pour obtenir de l'aide d'urgence.

« Les technologies permettent plus facilement aux communautés de demander des comptes aux agences internationales : elles ont de plus en plus souvent accès aux informations sur la réponse sur Internet et - ce qui est crucial - [et aussi] la capacité de partager leur expérience de la réponse humanitaire avec le gouvernement, les bailleurs de fonds et la communauté internationale directement, en utilisant des plateformes comme YouTube », a dit Paul Knox Clarke, directeur de la recherche et des communications du Réseau d'apprentissage actif pour la redevabilité et la performance de l'action humanitaire (Active Learning Network for Accountability and Performance in humanitarian action, ALNAP), un groupe de coordination des organisations d'aide humanitaire basé à Londres.

En Chine, les microblogs (version concise du blog traditionnel) ont permis aux volontaires de coordonner les secours d'urgence, de manière clandestine, après le tremblement de terre du 20 avril [ https://reliefweb.int/disaster/eq-2013-000046-chn ], qui a fait près de 200 morts et plus de 13 000 blessés dans la province du Sichuan ; deux jours après la catastrophe, des volontaires se sont organisés sur 'Sina Weibo', un site en langue chinoise, et ont passé outre les mises en garde du gouvernement en distribuant de l'aide dans les villages touchés par le tremblement de terre, selon les médias internationaux [ http://www.nytimes.com/2013/05/12/world/asia/quake-response.html?pagewanted=all&_r=2& ].

Les limites de la technologie

Les technologies contribuent à renforcer la capacité des communautés à faire face aux catastrophes naturelles, mais elles ne sont accessibles qu'à un nombre limité de personnes dans le besoin, a indiqué M. Clarke. Près de 80 pour cent des habitants des pays développés disposent d'un accès à Internet, mais les chiffres tombent à 32 pour cent dans la région Asie-Pacifique et à 16 pour cent en Afrique subsaharienne [ http://www.itu.int/en/ITU-D/Statistics/Documents/facts/ICTFactsFigures2013.pdf ].

« Les nouvelles technologies fonctionnent mieux dans les zones où elles sont fiables, suffisamment flexibles pour évoluer sans réaliser des investissements importants, et accessibles. Ainsi, dans certains cas, "une approche moins technologique", comme la radio [et] les tribunes téléphoniques, qui ne s'appuient pas sur des personnes alphabètes envoyant des messages et que sont déjà connues des communautés, pourrait constituer une meilleure solution », a-t-il ajouté [ http://www.irinnews.org/fr/report/97181/bangladesh-le-rôle-de-la-radio-communautaire-dans-la-préparation-aux-catastrophes-naturelles ].

Mais selon Mme. Wall d'OCHA, ces distinctions entre les différents médias apparaissent de plus en plus « artificielles ».

« Le principe est de savoir ce que les gens utilisent déjà et en quoi ils ont confiance, et de partir de là. Dans certains endroits, il s'agit de la radio, ailleurs des amis et de la famille ou encore des médias sociaux. Le plus souvent, et de plus en plus souvent, il s'agit d'un mélange des trois. Les gens utilisent Twitter pour partager des informations qu'ils ont entendues à la radio, [ou] ils utilisent [Facebook] pour débattre des informations avec leurs amis », a-t-elle dit.

« Facebook et Twitter ne sont que des versions numériques du bouche-à-oreille après tout », a conclu Mme Wall.

L'une des principales différences est que « la version numérique » des informations diffusées par le bouche-à-oreille est inaccessible si une panne d'électricité survient après une catastrophe naturelle. Et lorsque les services de télécommunications sont rétablis, les survivants des catastrophes qui maîtrisent moins bien les technologies, en majorité des personnes âgées, risquent de ne pas pouvoir accéder aux informations qui pourraient leur sauver la vie, car ils ne savent pas utiliser Internet, selon l'organisation non gouvernementale (ONG) Internews, spécialisée dans le développement des médias [ http://www.internews.org/sites/default/files/resources/InternewsEurope_Report_Japan_Connecting%20the%20last%20mile%20Japan_2013.pdf ].

En outre, les technologies ne garantissent pas que les informations sont toujours « utilisables », a prévenu Alanna Shaikh, une consultante en « information stratégique » chargée de s'assurer que les bonnes données sur la santé sont rassemblées (et utilisées) à Baku, capitale de l'Azerbaïdjan.

« Les inondations de 2010 au Pakistan en sont un exemple. Il y avait beaucoup de données disponibles, mais personne pour les interpréter ou s'en servir pour agir. En cas de catastrophe naturelle, les médias sociaux peuvent rapidement ressembler à un fouillis d'informations sans intérêt », a-t-elle dit, ajoutant que lorsque l'ouragan Sandy a frappé les États-Unis en octobre 2012, des photos falsifiées rapidement diffusées via Twitter ont attisé les peurs des populations habitant sur le parcours de la tempête [ http://www.theatlantic.com/technology/archive/2012/10/sorting-the-real-sandy-photos-from-the-fakes/264243/ ].

Selon Mme Wall d'OCHA, en situation d'urgence, tous les médias sont susceptibles de diffuser des informations inexactes - et pas seulement les médias numériques. Au moins, on étouffe plus rapidement les rumeurs diffusées à la vitesse de l'éclair sur ces derniers, a-t-elle dit.

« Il est prouvé que les médias sociaux ont généralement une plus grande capacité à corriger et identifier les fausses informations que les médias conventionnels, étant donné le nombre de personnes impliquées, les informations qu'ils partagent et la vitesse à laquelle les médias sociaux évoluent », a-t-elle ajouté.

Manque de portée

Même si les moyens de réception - et de diffusion - de l'information se multiplient, les travailleurs humanitaires ont encore des difficultés à communiquer avec les communautés touchées par les catastrophes naturelles.

Un rapport [ http://nethope.org/images/uploads/casestudies/ICTin2010PakistanFloods.pdf ] sur l'utilisation des technologies de l'information (TI) durant les inondations de 2010 au Pakistan [ http://www.irinnews.org/report/90142/disasters-pakistan-floods-one-of-the-world-s-worst ], a été rendu public Nethope, une association basée aux États-Unis qui regroupe 38 ONG travaillant à l'amélioration de la connectivité aux TI dans les pays en développement. Il a conclu que l'échange d'informations entre les groupes d'aide humanitaire, les communautés affectées par les inondations et les autorités locales était insuffisant.

Des informations limitées ont été diffusées à la radio ou par d'autres médias, mais les communautés ont indiqué ne pas avoir obtenu ce dont elles avaient besoin - et ne pas avoir reçu d'explications concernant le fait que tous les besoins n'avaient pas été satisfaits - ce qui a contribué à alimenter des soupçons de discriminations religieuses et ethniques [ http://www.irinnews.org/report/90422/pakistan-minorities-test-aid-impartiality ].

De la même façon, une évaluation indépendante [ http://www.unocha.org/top-stories/all-stories/myanmar-changing-perceptions-rakhine ] récemment menée pour les Nations Unies dans l'État de Rakhine, au Myanmar, suite à deux épisodes de violences intercommunautaires [ http://www.irinnews.org/report/97956/prospects-for-rakhine-reconciliation-dim ] en 2012, a montré que les membres de l'ethnie rakhine (majoritairement bouddhistes) avaient le sentiment que les travailleurs humanitaires avaient traditionnellement privilégié les membres de l'ethnie rohingya (majoritairement musulmans) à leur détriment.

Interrogés dans le cadre de cette évaluation, les 118 membres de l'ethnie rakhine résidant à Sittwe, capitale de l'État, ont indiqué qu'ils souhaitaient recevoir davantage d'informations sur la réponse humanitaire et que les sources d'informations les plus fiables étaient la radio, les journaux, les membres de leur famille, leurs amis et les leaders de leur communauté.

Tout en reconnaissant que « les tensions entre les communautés sont à la fois très profondes et généralisées, et que les attitudes ne vont pas changer du jour au lendemain », les auteurs du rapport ont recommandé que les groupes d'aide humanitaire renforcent les liens avec les journalistes nationaux pour promouvoir les principes humanitaires, y compris l'impartialité. « Les médias sont un moyen important d'assurer l'information des habitants de l'État de Rakhine, il faudrait donc tisser des liens plus étroits avec les médias centraux », ont noté les auteurs.

Des changements initiés

Dans le cadre des efforts entrepris pour stimuler la communication lors d'une catastrophe naturelle [ http://www.ifrc.org/news-and-media/news-stories/international/aid-20-mobile-relief-application-expanding-into-global-market-60736/ ], la Fédération internationale des Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge (FICR) cherche à établir un partenariat avec les fournisseurs de téléphonie mobile locaux dans les zones vulnérables aux catastrophes naturelles afin de gérer un système d'alerte bilatéral par messages SMS ; le Digital Humanitarian Network [ http://digitalhumanitarians.com/ ] regroupe quant à lui une dizaine de différents groupes techniques qui ont accepté d'intervenir lors de situations d'urgence pour prendre en charge l'intégralité des actions allant de la création de cartes [ http://hot.openstreetmap.org/ ] à la fourniture de traductions [ http://translatorswithoutborders.org/ ] en passant par la fourniture de conseils aux survivants de catastrophes naturelles pour qu'ils bénéficient des services publiques [ http://www.humanityroad.org/AboutUs.htm ].

Le projet Infoasaid [ http://infoasaid.org/what-we-do ] 2010-2012, financé par le gouvernement britannique et mis en ouvre par BBC Media Action et Internews, a permis la création d'outils de diagnostic [ http://infoasaid.org/diagnostic-tools ] visant à aider les groupes à élaborer leurs stratégies de communication ; a établi des opérateurs de médias et de télécommunications dans les zones les plus vulnérables aux catastrophes naturelles ; et a publié des études de cas de communication, y compris des leçons retenues par les groupes d'aide humanitaire après le tremblement de terre d'Haïti en 2010 [ http://infoasaid.org/research/haiti-case-studies ].

En 2009, les groupes de média, les groupes humanitaires et les groupes de technologie ont formé le réseau Communicating with Disaster Affected Communities http://downloads.bbc.co.uk/worldservice/trust/pdf/humanitarian_response_briefing.pdf pour stimuler les informations destinées aux - et provenant des - communautés affectées. Son dernier document de stratégie [ http://www.cdacnetwork.org/sites/www.cdacnetwork.org/files/the_cdac_network_strategy_2012-2016_-_final_january_2012.pdf ] note que « il semble que le système soit "bloqué" et dans l'incapacité de réaliser des progrès substantiels pour démontrer que la communication avec les communautés est une nécessité dans le monde de l'humanitaire.

Le dossier est « parlant », mais les incitations à l'investissement - une preuve que la communication vaut l'investissement - sont encore rares.

fm/pt/cb-mg/amz

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