Aide pour le commerce – Une initiative bénéfique pour les pauvres?

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from The New Humanitarian
Published on 14 Mar 2013 View Original

LONDRES, 14 mars 2013 (IRIN) - Depuis le lancement par l’Organisation mondiale du commerce (OMC) de l’initiative d’Aide pour le commerce en 2005, environ 200 milliards de dollars ont été mobilisés pour son financement. Certaines organisations non gouvernementales (ONG) se demandent toutefois si cette initiative contribue à la réduction de la pauvreté.

Deux de ces ONG, Traidcraft et l’Organisation catholique pour le développement d’outre-mer (Catholic Agency For Overseas Development, CAFOD), ont commandé une étude des projets britanniques et européens en matière d’aide pour le commerce afin de déterminer si les bailleurs de fonds évaluent l’impact de ces projets sur la pauvreté.

L’étude, qui a été réalisée par Saana Consulting, montre que la majorité des fonds sont accordés aux pays à revenu intermédiaire plutôt qu’aux pays à revenu faible, mais elle n’apporte que très peu d’éléments permettant de déterminer l’impact des programmes sur la pauvreté.

L’étude révèle que la majorité des examens sont effectués pendant la durée de vie d’un projet ou à la fin d’un projet – alors qu’il est trop tôt pour observer un impact réel. Elle ajoute que « de manière générale, les liens de causalité entre l’aboutissement d’un projet et l’impact sur la pauvreté reposent sur des hypothèses et, dans certains cas, sur un acte de foi ».

Peu d’information sur l’impact de l’initiative sur la pauvreté

L’hypothèse sous-jacente à l’initiative d’Aide pour le commerce est que « une marée montante soulève tous les bateaux », que l’intensification du commerce se traduit par un accroissement de la richesse nationale et que tout le monde – y compris les pauvres – en bénéficiera.

Liz Turner, un des auteurs de l’étude, ne conteste pas cette idée. Elle dit que, de manière générale, le commerce est une bonne chose. Mais, ajoute-t-elle, « en examinant les effets à long terme de l’Aide pour le commerce, nous revenons à une analyse macro-économique et à la question des gagnants et des perdants de la croissance. Même si l’on sait qu’un projet aura un impact final positif, ne semble-t-il pas plus sage de savoir s’il y aura des perdants ? ».

L’Aide pour le commerce soutient toutes sortes de projets : construction de routes et modernisation de ports, fourniture d’un soutien technique aux négociations commerciales et aux cadres de réglementation, amélioration des postes frontaliers, formation des agriculteurs ougandais à la production de fruits secs destinés au marché européen lucratif des céréales pour le petit déjeuner. Mais il est probable que seul l’impact de ces derniers projets sur la réduction de la pauvreté fasse l’objet d’une évaluation.

Kerry Hamilton est à la tête du Food Retail Industry Challenge Fund, un programme britannique qui soutient ce type de projets. Elle a dit à IRIN, « L’idée derrière cette action est qu’il y aura un impact sur le développement des activités des agriculteurs et des travailleurs du secteur. Tous nos projets incluent un cadre de suivi et d’évaluation, et nous demandons des données de référence et des indicateurs permettant de mesurer son succès.

« La difficulté provient de l’échelle de temps. Les projets inclus dans notre quatrième phase de financement doivent être réalisés dans un délai de 18 mois, mais à la fin de cette période, l’impact sur la pauvreté sera minimal. Dans l’idéal, nous devrions revenir deux ans ou cinq ans plus tard, mais en raison du fonctionnement du financement, une fois que le projet est terminé, nous ne le ferons probablement pas ».

Des perdants invisibles

Lorsqu’IRIN lui a demandé de fournir un exemple dans lequel l’aide pour le commerce avait eu un impact sur la pauvreté, la responsable de l’initiative d’Aide pour le commerce du Département britannique pour le Développement international (DFID), Adaeze Igboemeka, a évoqué un projet visant à accélérer les formalités à la frontière et les procédures douanières en République démocratique du Congo.

« Il a mis l’accent sur l’égalité des sexes et sur les commerçants informels », a dit Mme. Igboemeka. « Nous avons utilisé des méthodes, comme la modification des postes frontaliers avec l’ajout de panneaux de verre. Les agents des postes frontaliers avaient moins tendance à demander des pots-de-vin, et en ce qui concerne les violences sexuelles dont les commerçantes étaient victimes – nous avons constaté une baisse très sensible. Et le simple fait d’avoir des procédures claires a permis aux commerçants informels pauvres de travailler ».

Cependant, à l’occasion d’une réunion portant sur l’étude réalisée par l’Institut de développement d’outre-mer (ODI) de Londres, Yurendra Basnett, chercheuse au sein de l’ODI, a pris l’exemple des postes frontaliers pour montrer que l’aide peut faire des perdants et des gagnants, notamment au sein des communautés qui apparaissent pour fournir des services aux personnes qui patientent aux frontières encombrées.

« J’ai participé à l’élaboration d’un projet visant à améliorer l’administration douanière au Soudan du Sud », a dit Mme Basnett. « Comment peut-on affirmer que le renforcement des capacités douanières aura un impact sur la pauvreté ? Cela sera peut-être le cas à long terme, on peut faire ce genre d’hypothèses, mais c’est un acte de foi important, et il y a des tensions … Par exemple, si vous travaillez à un poste frontalier et que vous réduisez le temps de transit de trois jours à trois heures, alors vous privez bon nombre de commerçants informels de leurs moyens de subsistance ».

L’université de Manchester a montré que les programmes d’échanges commerciaux faisaient des gagnants et des perdants. Après la levée des sanctions commerciales imposées à l’Afrique du Sud au début des années 1990, les cultivateurs d’arbres fruitiers ont commencé à exporter une partie de leur production et ils ont consenti beaucoup d’efforts pour se conformer aux exigences des supermarchés européens. Les producteurs subissaient des pressions pour répondre aux normes sociales, qui avaient des effets positifs pour les travailleurs, comme des salaires plus élevés et l’ouverture de cliniques de santé.

Cependant, la demande de produits meilleur marché a conduit les producteurs à réduire leurs effectifs et à faire appel à davantage de travailleurs temporaires, souvent des migrants originaires du Zimbabwe ou du Mozambique, qui sont moins bien payés et bénéficient de moins d’avantages.

Manque d’information

Les bailleurs de fonds reconnaissent qu’il est difficile de suivre l’impact des efforts de soutien au commerce sur la pauvreté, et plus particulièrement celui des efforts globaux.

Selon William Hynes de l’Organisation de Coopération et de Développement économique (OCDE), la majorité des petits bailleurs de fonds n’essayent même pas d’évaluer ces impacts. Ils se contentent de vérifier que l’argent sert à financer des projets déterminés.

« Les évaluations de l’impact sont coûteuses. Elles sont lourdes, interminables et ne convergent pas forcément avec les intérêts des chefs de projet. Elles permettent de faire passer l’idée qu’il faudrait donner la priorité à l’acquisition de connaissances plutôt qu’à la responsabilité. Cependant, pour évaluer l’impact d’un projet sur la pauvreté, il faudrait probablement réaliser une enquête auprès des ménages. Conduire une enquête pilote et une enquête finale auprès de 500 ménages coûterait quelque 300 000 dollars, pour la plupart des projets, c’est tout simplement inenvisageable ».

Mme Igboemeka reconnaît qu’il est bien souvent difficile d’identifier les effets de l’Aide pour le commerce sur la pauvreté. « L’impact sur la pauvreté est indirect et nous le savons très bien. L’hypothèse est que – et de nombreuses preuves la soutiennent – si un pays est capable d’intensifier le commerce, il connaîtra la croissance, ce qui se traduira par des créations d’emplois, une augmentation des revenus et une réduction de la pauvreté. C’est une très longue chaîne de résultats, donc nous n’essayons pas d’identifier l’impact direct de la réduction de la pauvreté. Nous ne disposons pas de suffisamment d’informations pour le faire de manière sérieuse ».

Ces incertitudes inquiètent les militants, comme Gareth Siddorn de Traidcraft. « Je sais que l’Aide pour le commerce n’est qu’un élément du portefeuille de l’aide », a-t-il dit à IRIN, « mais j’ai été frappé d’entendre mes collègues du DFID et de l’OCDE dire qu’elle ne représente peut-être pas la manière la plus efficace de venir en aide directement aux pauvres. Si l’on se place du point de vue d’une ONG, il ne s’agit pas juste d’un indicateur parmi d’autres – c’est le principal objectif des politiques d’aide et de développement ».

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