Afrique: Pourquoi il est important d'investir dans la population (interview)

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from World Bank
Published on 31 Jan 2011 View Original
WASHINGTON, le 31 janvier 2011- Ritva Reinikka, Directrice du secteur Développement humain en Afrique de la Banque mondiale, évoque les dernières avancées réalisées dans la région en matière de développement humain - éducation, santé et protection sociale - et les progrès à accomplir d'ici à 2015, date à laquelle les Objectifs du millénaire pour le développement devront être atteints.

On entend beaucoup parler d'un énorme manque d'infrastructures en Afrique. Qu'en est-il des investissements dans la population ?

Il est incontestable que l'Afrique subsaharienne a grandement et rapidement besoin de développer son capital matériel. J'entends par là les routes, les réseaux d'électricité et d'adduction d'eau, l'accès à Internet, etc. Mais d'un autre côté, les pays doivent aussi se doter de «capital humain », c'est-à-dire une main-d'œuvre qualifiée et compétente, capable de contribuer à l'économie de manière productive. Pour cela, ils doivent faire en sorte que leurs populations soient en bonne santé, instruites, avec des compétences adaptées à l'emploi, et qu'elles soient à l'abri de la pauvreté et de la faim.

En Afrique, il n'est pas rare que les systèmes de soins et d'éducation ne soient pas accessibles aux personnes qu'ils sont censés toucher. Leur refonte est une tâche titanesque mais, en dépit de sa difficulté, il est indispensable de la mener à bien, et vite. Je pense que l'amélioration de ces systèmes, pour qu'ils soient en mesure de fournir les services que l'on attend d'eux, constitue l'un des meilleurs investissements à long terme qu'un pays puisse réaliser.

Pouvez-vous en dire plus sur ces systèmes et la manière de les améliorer ?

Prenons par exemple les systèmes éducatifs. Une étude conduite récemment dans un pays africain a montré qu'un quart des enseignants sont généralement absents et que les élèves n'ont que deux heures de cours par jour. Trois pour cent seulement des écoles de ce pays ont l'électricité, l'eau et des toilettes. Dans un autre pays, à peine un quart des professeurs du cycle primaire savent diviser une fraction par une autre. On se demande dans ces conditions ce que les élèves apprennent réellement à l'école primaire. Et, pour ce qui est de la situation après le primaire, il n'y a pas assez d'établissements secondaires, de centres d'apprentissage professionnel et d'universités offrant un enseignement de qualité. En outre, les universités ne sont pas toujours en prise directe avec les besoins du secteur privé, ce qui pose le problème de l'utilité sur le marché du travail des diplômes qu'elles délivrent. J'estime qu'il y a énormément à gagner, tant au niveau économique qu'individuel, à moderniser avec ampleur les systèmes éducatifs pour qu'ils dispensent un véritable enseignement à tous les niveaux. Il en va de même pour les systèmes de santé. En ce qui concerne la protection sociale, de nombreux pays prennent des mesures pour mettre en place ou renforcer des systèmes d'un coût abordable, mais il reste beaucoup à faire dans ce domaine.

Pourquoi est-il si urgent d'investir dans le capital humain en Afrique ?

L'accès à une bonne éducation et aux soins de santé sont des droits fondamentaux dont chaque individu devrait jouir. On n'a que trop tardé. L'urgence est d'autant plus grande aujourd'hui que l'Afrique évolue rapidement sur plusieurs fronts. En premier lieu, la croissance économique de l'Afrique a bien repris après la crise. Si les pays veulent maintenir et améliorer cette croissance, ils devront réduire leur dépendance vis-à-vis des ressources naturelles. Mais, pour devenir compétitif dans d'autres secteurs, à l'échelon régional et mondial, un pays doit valoriser son propre capital humain - et le fait est que de nombreux pays africains souffrent d'une pénurie de professionnels, de travailleurs qualifiés et de chefs d'entreprise. C'est l'une des raisons pour lesquelles il est si important d'investir dans le capital humain.

Autre raison : les jeunes représentent une forte proportion de la population africaine, qui connaît un accroissement rapide. C'est une arme à double tranchant. Une occasion en or s'offre à la région d'investir dans une génération qui pourrait transformer l'Afrique. Mais, si elle ne fait rien, la région va passer à côté de cette formidable occasion, sans parler des menaces possibles qui pèseraient sur sa stabilité globale et sa croissance. En troisième lieu, une série de crises a montré l'importance de programmes et systèmes de protection sociale d'un coût abordable pour protéger les populations les plus pauvres et les plus vulnérables d'Afrique. En quatrième lieu, les technologies de l'information et de la communication sont en train d'investir l'Afrique, et elles pourraient bien contribuer à une amélioration rapide des systèmes. Enfin, nous approchons de 2015, date à laquelle les Objectifs du millénaire pour le développement devront être atteints. Il va être difficile d'accélérer les progrès sans passer par une amélioration des systèmes.

L'Afrique peut-elle s'inspirer d'exemples de réussite dans le développement humain ?

Absolument. Il y a des signes impressionnants de progrès dans nombre de pays. Alors comment faire pour multiplier ces succès ? Il faut, en grande partie, améliorer les systèmes et mettre en œuvre rapidement des réformes à grande échelle. Ainsi, le Rwanda, par exemple, a réussi à réduire d'un tiers le nombre de décès d'enfants de moins de cinq ans entre 2005 et 2008 - un succès dû, dans une large mesure, à des réformes du secteur de la santé, et notamment au financement des établissements de santé sur la base des résultats et à des mesures de décentralisation de la prise de décision. Grâce au concours de la Banque mondiale, cette approche est désormais suivie dans d'autres pays.

Au Nigeria, une campagne de lutte contre la poliomyélite, menée avec le soutien de chefs traditionnels, a rencontré un immense succès, et un programme de services de sages-femmes a permis de redynamiser les centres de santé et de réduire le taux élevé de mortalité maternelle du pays. Au Lesotho, un partenariat public-privé va bientôt révolutionner les soins hospitaliers financés par des fonds publics. En Éthiopie, il existe des systèmes de protection sociale de grande envergure qui donnent de bons résultats. Et je pourrais citer de nombreux autres exemples.

Sous quelle forme la Banque mondiale contribue-t-elle à l'investissement dans le capital humain en Afrique ?

Dans le secteur de l'éducation, nous avons œuvré aux cotés de plusieurs pays africains pour augmenter la scolarisation des enfants dans le cycle primaire. Nous sommes en train d'aider les pays à renforcer l'enseignement secondaire, en particulier pour les filles, et à financer l'enseignement supérieur. S'agissant de la santé, nous nous engageons aux côtés des pays pour renforcer les systèmes de santé et faire bénéficier un plus grand nombre de personnes de meilleurs soins médicaux. Nous avons aussi triplé nos prêts en faveur de la protection sociale pendant les années de crise.

Nous conduisons en outre beaucoup de travaux analytiques en matière de développement humain et offrons nos conseils aux pays. Ce qui nous préoccupe, c'est le fait que la croissance démographique va exercer de fortes pressions sur les systèmes de santé, d'éducation et de protection sociale. L'heure a donc sonné d'engager des réformes. Nous aidons les pays à faire face à leurs besoins immédiats, mais nous nous employons également à les aider à améliorer leurs systèmes dans une perspective de bénéfice à long terme.