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Tchétchénie - Ingouchie: Recueil de témoignages et données sanitaires

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les camps de réfugiés et de déplacés

  • 180 000 à 200 000 réfugiés en Ingouchie
  • 78% des réfugiés sont des femmes et des enfants
  • 100 000 déplacés en Tchétchénie
  • 20 000 à 40 000 personnes sont toujours à Grozny
  • 35 000 à 70 000 réfugiés seraient retournés en Tchétchénie (source UNHCR)

LES CAMPS DE TCHETCHENIE : SERNOVODSK, ARGOUN ET GOUDERMES

La prise en charge de la population sinistrée est sous l'autorité du Ministère des Urgences russe ayant pour mission : d'assurer le déplacement des déplacés, de porter assistance à cette population au niveau des camps.

Notre pratique de ces camps (bâtiments, tentes, trains) sur les villes de Urgun, Goudermes, Sernovosk, nous permettent de signaler les grandes insuffisances en matière d'aide alimentaire (distribution très irrégulière de nourriture), en matière de sanitation et de soins médicaux.

Par peur de représailles, une grande partie de la population sinistrée préfère éviter les structures contrôlées par les autorités russes. Les blessés et les malades n'ont pas d'accès aux soins. On peut évaluer à 100 000, cette population déplacée n'ayant pas accès à l'Ingouchie, vivant dans une précarité extrême (40 000 sur Grozny, 60 000 à 100 000 sur les camps ou dans les différentes villes sinistrées).

- Camp de Sernovodsk

Le camp de Sernovodsk fait de wagons est à proximité de la frontière entre l'Ingouchie et la Tchétchénie. Dans la matinée du 17 décembre, les autorités ingouches ont organisé le départ des 36 premiers wagons du camp de Severny (Ingouchie) vers la Tchétchénie. Les premiers wagons, partis pour Sernovodsk (en Tchétchénie), sont stationnés le long d'une petite gare en ruine, à deux km du centre du village. Lors de ce départ, seuls les occupants des 17 premiers wagons ont été prévenus du départ., et des réserves alimentaires pour 3 jours leur ont été remises. Mais, les 19 wagons suivants sont partis eux, sans provisions, avec seulement le temps de rassembler les enfants. Début janvier, 10 autres wagons ont été tirés depuis Severny. Aujourd'hui, à Sernovodsk, 2400 personnes dont 800 enfants sont entassées dans 47 wagons.

Les conditions d'hygiène sont également minimales : pas de lessive, ni de Javel et du savon reçu il y a 3 mois. Le MTchS (ministère russe des catastrophes et des situations d'urgence) étudie la possibilité d'apporter du savon. Les points d'eau existent mais l'eau n'est pas potable et les coupures sont fréquentes. Elles durent en moyenne 2 à 3 jours. Un camion citerne approvisionne les wagons (pour 3 jours) mais de manière irrégulière. Cela permet de chauffer les wagons et de préparer le thé. C'est le chef de wagon qui s'occupe du ramassage du charbon, transporté par le MTchS de Sleptsovsk. Cependant, tous ne profitent pas également des arrivages : les plus forts se servent en premier. En guise de plaisanterie, une femme déclare : « Si nous restons, Sernovodsk deviendra un vrai désert. Nous avons presque coupé tous les arbres ». Il n'y a pas de douche. Une tente « bains-douches » est à l'étude. Les femmes font la lessive dans une source d'eau chaude.

L'approvisionnement alimentaire est aléatoire. A peu près tous les 10 jours, les réfugiés reçoivent : 200g de viande en conserve, 30g de thé, 250g de sucre, 130g de pâtes, 400g de sarrasin, 350g de choux et 400g de pain. Seuls les enfants ont reçu pour le Nouvel An 2 mandarines et 1 pomme.

- Les camps d'Argoun et de Goudermès :

Argoun est à 10 km à l'est de Grozny, Goudermès, à 25 km. Dans chacune de ces villes, se trouvent deux camps, installés en fait dans deux grandes barres d'immeubles carrées. Celles-ci étaient déjà occupées pendant la 1ère guerre (1994-1996). Ces barres d'immeubles ont été perforées par les obus : escaliers troués, vitres brisées, murs détruits- sans eau ( un point d'eau externe, au centre du carré), sans électricité, ni chauffage. Ces immeubles sont malgré tout, encore debout : les maisons alentours, en briques, sont totalement détruites. Les familles s'entassent dans les appartements lorsqu'il est possible de les atteindre. Des enfants traînent dans l'escalier, fait de débris et de trous, sur les marches qui existent encore... Ils attendent. Les routes, sous la boue, détruites par les bombardements, sont difficilement praticables. Les déplacés tchétchènes sont 1500 dans les camps d'Argoun et 2000 dans ceux de Goudermès. Mais beaucoup viennent, des alentours, pour les soins et la nourriture.

Médecins du Monde a dans ces immeubles, une salle de consultation, une salle de réserve et une salle de classe. Dans ces camps de Tchétchénie, l'association apporte une aide médicale et psychologique aux déplacés. Dans chaque ville, sont présents 2 ergothérapeutes et deux infirmières (environ 50 consultations par jours : la salle est toujours en d'activité). Médecins du Monde tente d'assurer la prise en charge psychologique d'enfants, au sein d'ateliers ergothérapeutiques. L'objectif est de créer un espace pour les jeux, et travailler sur les troubles et les traumatismes en utilisant différentes activités : jeux de rôles, dessins, modelages... il est étonnant d'ouvrir une porte de « l'immeuble troué » d'Argoun et de se retrouver dans « la classe » : couleurs, guirlandes, dessins...

LES CAMPS D'INGOUCHIE : SPOUTNIK, KARABOULAK ET SEVERNY

Il existe 3 principaux camps de réfugiés en Ingouchie : Spoutnik (9000 personnes) et Severny (7000 personnes), près de la frontière tchétchène, à Sceptovsk, et Karaboulak (9000 personnes), à 20 km, sur la route de Nazran, la capitale. Près de 260 000 tchétchènes sont réfugiés en Ingouchie. 75% d'entre eux vivent dans des familles ingouches, qui accueillent, hébergent ou louent des maisons.

25 000 d'entre eux bénéficient de soins de santé primaires gratuits et de proximité. Médecins du Monde est présent au travers de 3 points médicaux (1 dans chaque camp) et de 2 tentes consacrées à des programmes « santé mentale » : à Spoutnik et à Karaboulak.

- Le camp de Karaboulak est fait de tentes et de wagons. En contrebas d'un talus, une route sépare le camp de tentes d'un long train de wagons. 9000 réfugiés sont installés dans ces deux zones. Mais la population y est souvent beaucoup plus nombreuse car les réfugiés hébergés chez les habitants ou dans les étables alentours fréquentent aussi le camp. Beaucoup trop de monde vivent dans les tentes, où les nombreuses femmes seules doivent partager l'espace de vie d'hommes inconnus. Au regard des traditions culturelles, c'est une humiliation quotidienne qui s'ajoute à une souffrance déjà lourde. De nombreuses familles s'enfoncent dans la misère. Des enfants restent au font des tentes, car ils n'ont plus de chaussures ou pas de vêtements chauds.

- Le camp de Severny est composé d'un long train, de 160 wagons (2 km de long) disposés en virage, sur une colline. En bas, de l'autre côté d'une allée boueuse, les espaces collectifs : eau potable (l'eau est apporté par camions citerne), douches, école... La soupe est distribuée une fois par jour. La disposition du train, en hauteur (au moins à un mètre du sol), complique les déplacements des 7000 réfugiés : descente difficile et périlleuse : des escaliers en bois permettent, une ascension plus facile.

- Spoutnik est un immense camp de tentes installées en pleine campagne au pied de collines arides. Ces tentes militaires, s'alignent le long d'allées boueuses. Dans chacune, 25 à 50 personnes sont entassées. Les familles se séparent pour trouver plus facilement de la place. Les réfugiés se chauffent grâce au poêle situé au centre de la tente. A l'entrée du camp, dans un bâtiment délabré, se trouvent les douches collectives et la cuisine centrale. Un repas par jour est préparé. En bordure du camp, l'unique point d'eau est près des latrines. Il manque des portes aux latrines : elles ont été brûlées pour se chauffer... Les dernières affaires personnelles, les bijoux sont vendus. Beaucoup de choses s'achètent, comme le bois de chauffage.


Observations sanitaires

DIFFICULTES D'ACCES AUX SOINS

A Grozny :

Depuis novembre, les structures médicales de la capitale ont été systématiquement détruites.

Ont été aussi détruites toutes les structures de secours, caves servant d'accueil chirurgical et structures périphériques. La seule structure chirurgicale que Médecins du Monde soutenait sur la banlieue de Grozny à Stara-Sounja nous est à présent interdite d'accès depuis le 1er février.

Sur Grozny et les villes environnantes bombardées, seuls les blessés en mesure de se déplacer et pouvant être transportés individuellement peuvent être pris en charge par des structures chirurgicales.

Les blessés graves n'ont que le choix de mourir sur place. On peut évaluer à moins de 50% les blessés ayant accès à un hôpital.

A Grozny, tous les témoignages concordent pour dire qu'il est en général impossible de sortir des caves et de pouvoir être soigné.

Sur les villes périphériques :

A partir de notre évaluation sur les 8 structures soutenues par Médecins du Monde, on peut noter :

- la précarité d'accueil, l'absence d'unité d'urgence, seuls 50% des blessés pouvant être évacués sur l'hôpital d'une autre ville distante de 30 à 50 Km

- la non prise en charge des fournitures médicales (perfusions, médicaments) et l'alimentation à la charge des familles

- la non couverture par les hôpitaux de l'ensemble des demandes : beaucoup de blessés ou malades ont peur d'une identification et de poursuites ou détentions ultérieures.

Néanmoins , le personnel médical fait preuve d'une remarquable motivation et, bien que sans salaire depuis deux ans, continue à travailler sur ces hôpitaux

Tous les blessés des bombardements intensifs examinés par les équipes de Médecins du Monde présentent des blessures traumatiques graves avec fréquentes nécessités d'amputations. Ces structures ne dépassent pas en général une centaine de lits. Elles sont rapidement débordées. Le personnel médical est insuffisant, mais assure un minimum de soins avec un minimum de matériel.

Les blessés les plus graves et présentant des blessures neurochirurgicales sont morts faute de possibilité d'évacuation sur l'Ingouchie.

En 4 mois, l'hôpital de Nazran n'a reçu que 251 blessés.

La prise en charge psychiatrique en Tchétchénie est aujourd'hui quasi nulle. 2 hôpitaux psychiatriques fonctionnaient en Tchétchénie jusqu'au début des bombardements. L'hôpital de Kakan yurt a été complètement détruit et le psychiatre responsable a été assassiné en novembre. L'hôpital de Darbankhi a été détruit à 80% et sur les 150 malades chroniques qui y vivaient, ils ne sont plus que 20 à survivre dans des conditions épouvantables. 5 malades sont morts de faim en novembre.

En Ingouchie,

Sur une population ingouche de 350 000 habitants, bénéficiant d'un système de santé minimal se greffe aujourd'hui une population de 180 000 à 200 000 réfugiés saturant les structures existantes (5 hôpitaux : 1040 lits).

L'accès à ces structures pour les réfugiés sans moyens financier est entravé par le paiement des médicaments, des examens et parfois des médecins.

Ainsi le seul accès possible à des structures de soins primaires et de proximité se trouvent dans les camps, ce qui exclue les populations réfugiées des villages ou des bâtiments, mosquées, écoles, etc...

A la maternité de Nazran, 1200 petits Tchétchènes sont nés depuis octobre, mais on continue à accoucher sous les tentes et dans les wagons.

PRINCIPALES PATHOLOGIES

Etat de santé physique

L'état de la population rencontrée sur les points médicaux en Ingouchie et en Tchétchénie est alarmant (données de janvier 2000):

- plus de la moitié de la population consultée est atteinte de maladies respiratoires (pneumonie, bronchite ORL) : 58, 6% des enfants, 54,7% des adultes. L'habitation dans des tentes froides avec un nombre croissant de personnes a entraîné une forte épidémie de grippe.

- les maladies intestinales (gastrites, diarrhées) touchent 11,9% des enfants et 15,1% des adultes. Et sont dûes à la mauvaise alimentation, la malnutrition et la mauvaise qualité de l'eau.

35% des enfants sont atteints de malnutrition. Tous les patients souffrent de déshydratation et d'une perte pondérale de 5 à 10kgs

- les maladies cardiaques (hypertension artérielle, maladie du coeur) touchent 4,6% des enfants et 8,4% des adultes. Elles sont dues à l'humidité, le froid ou l'aggravation de pathologies antérieures, faute de soins.

Enfin, sur l'état de santé général de la population,

- 30 à 40% ont des dermatoses et tous sont dans un état de saleté majeure, sans possibilité de soins d'hygiène depuis des mois avec gale, poux, eczémas, engelures.

- 90% souffrent d'un épuisement physique et psychologique

- 70% présentent un état anémique

L'état très médiocre de la sanitation, l'absence de politique vaccinale pour les enfants et la surpopulation des structures ne peuvent qu'aggraver l'état de santé de la population et l'important risque épidémique

Etat de santé mentale

Le soin psychologique s'inscrit certes dans une autre temporalité que celle de l'urgence, et suppose d'ailleurs des conditions de réparation symbolique qui ne seront sans doute jamais possibles (impunité de l'agresseur russe). Cependant, la prise en compte immédiate des différentes manifestations du vécu traumatique (troubles psychosomatiques, irritabilité, troubles du sommeil, effondrements dépressifs, troubles anxieux majeurs, voire symptomatologie psychiatrique aigüe) permet de soulager partiellement la souffrance et peut contribuer à prévenir la constitution de tableaux de PTSD (Post Traumatic Disorder).

Aujourd'hui, l'ensemble de la population est victime de traumatisme psychologique et 25% d'entre eux est atteint de traumatismes psychiques graves. Les conditions climatiques hivernales, le mauvais environnement (mauvaises conditions de vie), une nourriture insuffisante et l'incertitude de l'avenir sont autant de facteurs aggravants. Ils se traduisent par de l'agressivité, de l'instabilité, des bouffées d'angoisse et de troubles du sommeil pour tous les réfugiés.

Le traumatisme est lié :

- aux effets directs d'une guerre extrêmement violente menée contre la population civile

- aux conditions de vie des réfugiés et déplacés hors des zones de combat

- à la réactivation des blessures psychiques récentes, liées à la guerre très meurtrière de 1994-96, en particulier pour les enfants.

La majorité des réfugiés sont arrivés en Ingouchie dès octobre et ont fui les combats et les exactions contre les civils avant de les subir. Pour tous, le désarroi est profond. Les femmes seules, très nombreuses, apparaissent particulièrement fragilisées, ce qui n'est pas sans conséquence pour les enfants, en particulier les plus jeunes. Aux très lourdes difficultés de la vie quotidienne, s'ajoutent l'absence de perspectives d'avenir et une peur très marquée concernant le retour en Tchétchénie. Cette peur a d'ailleurs augmenté avec le retour en Ingouchie de familles qui avaient essayé de rentrer dans les zones dites « libérées » et qui sont revenues. Pour les survivants des bombardements de Grozny ou d'ailleurs qui ont vu mourir les blessés autour d'eux, qui ont été témoins d'assassinats voire de massacres, qui ont été victimes d'exactions et d'humiliations, le traumatisme psychique est majeur et déterminera probablement des séquelles irréversibles.


Les violations du droit international humanitaire

Les Conventions de Genève, dans leur Protocole additionnel II, relatif aux conflits armés non internationaux, posent deux principes : « Tous les blessés, les malades et les naufragés, qu'ils aient ou non pris part au conflit armé, seront respectés et protégés... » ; « Le personnel sanitaire et religieux sera respecté et protégé (...) Le personnel sanitaire recevra toute l'aide disponible ; aucune contrainte ne peut être exercée sur ce personnel en vue de lui faire accomplir des actes contraires à la déontologie ».

Les témoignages réunis dans ce dossier révèlent sans ambiguïtés la violation de ces droits élémentaires.

LE RECUEIL DE TEMOIGNAGES

Depuis 20 ans, Médecins du Monde a pour vocation de soigner les populations les plus vulnérables, mais aussi de dénoncer par ses actions de témoignage les atteintes aux droits de l'homme et plus particulièrement les entraves à l'accès aux soins.

Dans le cas de la Tchétchénie, une personne en charge du recueil de témoignages a été envoyée en décembre auprès des réfugiés tchétchènes : il s'agissait de retracer le parcours des patients depuis l'origine de la pathologie jusqu'à l'arrivée dans un centre de prise en charge de Médecins du Monde. Les parcours médicaux des patients sont discontinus du fait de la guerre. Cette discontinuité dans la prise en charge médicale est directement liée au non respect du droit international.

Le recueil de témoignage demande de la délicatesse : il faut savoir passer beaucoup de temps à écouter les personnes avant de les amener à raconter leur histoire. Beaucoup sont marquées par le stress, la fatigue, la maladie. Deux types de personnes ont été interrogées :

- les équipes médicales de Médecins du Monde témoignent des conséquences de la guerre et du non accès aux soins sur leurs patients ;

- les patients eux mêmes, parfois au cours d'une consultation, racontent les événements qu'ils ont vécus et leur parcours médical depuis l'origine de la pathologie. Pour les personnes blessées : circonstances de la blessures, conditions d'accès aux soins, récit des déplacements etc.

LES DIFFICULTES D'ACCES AUX POPULATIONS

Médecins du Monde est la seule organisation humanitaire à intervenir en Tchétchénie. Cette présence, tient au fait que Médecins du Monde, depuis 1995, n'a jamais quitté la Tchétchénie et a poursuivi tous ses programmes grâce à un important personnel local. Hormis Médecins du Monde c'est le désert humanitaire... et nous le regrettons.

DIFFICULTES D'ACCES AUX SOINS

Depuis la chute de Grozny (31 janvier - 02 février), on estime de 80 000 à 100 000 le nombre de personnes déplacées à l'intérieur de la Tchétchénie. Cette population erre, en détresse, sans aide médicale ou nutritionnelle. Ils sont en principe sous la protection et l'aide du ministère russe des catastrophes et des situations d'urgences qui doit les transporter vers les camps de réfugiés à partir des villes sinistrées, et leur donner une nourriture de base, à distribution épisodique. Cette population est la plus pauvre, souvent âgée, n'ayant pu partir sur l'Ingouchie. D'où leur plus grande précarité et un état psychique dégradé pour plus de 25 % d'entre eux. Le dénuement complet des dispensaires et des hôpitaux laisse peu d'espace à un accès aux soins.

Nazran, le 8 janvier 2000. Un membre de Médecins du Monde raconte :

« Hier, alors que nous fêtions l'Aïd, repos obligatoire (et bienvenu !), nous avons décidé d'aller en Tchétchénie à Goudermes et Argoun, dans les camps de déplacés et à l'hôpital. Une « équipée sauvage » qui s'est stoppée net à Pervomaskaia, devant le pont qui traverse la rivière Sounja, aux portes de Goudermes. Salman Radouev venait de reprendre la ville deux heures auparavant. Tirs d'obus, échanges de coups de feu. Parfois le destin joue en notre faveur. En effet, nous sommes partis avec 2 heures de retard, retard causé par l'arrivée d'une livraison de médicaments prévue initialement pour lundi. »

Hôpital de Sleptsovsk, le 13 janvier 2000 dans le service de traumatologie (40 lits, 51 patients dont 46 blessés de guerre). 1ère chambre : 3 lits dans la chambre, 2 blessées alitées. Elles sont 5 en tout. Léana, 5 ans ; c'est sa tante qui parle. La petite nous regarde mais n'ouvre pas la bouche. : « Nous sommes de Grozny. On est parti le 27 novembre pour Martan Tchu. On y est resté un mois puis, on est allé à Ourous Martan. Elle a été blessée le 4 janvier. Sa soeur, son frère, sa mère et sa tante sont morts cette nuit là. Sont père est en Ukraine, divorcé. Nous sommes restées 3 jours dans la cave car il y avait des explosions tout le temps. Sa tête, ses hanches et sa jambe sont blessés. Elle a eu un début de gangrène, mais maintenant ça va. On n'a pas pu aller tout de suite à l'hôpital mais un médecin a réussi à venir jusqu'à nous et lui a donné les premiers soins. Le 7 janvier on l'a emmenée à l'hôpital d'Ourous Martan mais il était difficile de la soigner là bas. Il n'y avait plus aucune condition favorable. J'ai emmené la petite à Goikhi. Ici, j'achète les médicaments : analgine, demodrol, pelomekol. J'ai déjà dépensé 1000 roubles. On doit rester encore un mois. »

Madina, 22 ans ; ce n'est pas Madina qui explique mais sa mère et sa tante : « On est de Samatchki et cela fait 3 mois qu'on est là, jour et nuit. Elle a déjà eu 2 opérations à sa jambe droite. (elle porte des broches) On attend la 3ème, la semaine prochaine normalement. Sa hanche droite est aussi touchée. Pendant le 1ère guerre, elle avait été blessée à la hanche gauche, le 28 juillet 95. C'est en sortant de la cave vers 9h pour aller chercher de l'eau, qu'elle a été blessée. On a pu la sortir que 2 jours plus tard car on attendait un corridor. Ma maison est détruite, il ne me reste plus qu'elle maintenant. On est arrivé en bus à Ourous Martan en passant les postes bien qu'ils soient fermés. Mais comme on avait des blessés il nous ont laissé passer, après 10 heures d'attente. Au poste, dans la colonne de réfugiés, il y avait énormément de blessés et on nous a tiré dessus. Il y a eu 57 morts. On était à 5 ou 7 mètres des tirs. Je me demande comment on est encore en vie. »

Dans la 2ème chambre, Aslambek, 28 ans, arrivé il y a 2 jours de Grozny. Jambe droite gangrenée. Hormis son nom, Aslambek n'arrive pas à répondre aux questions. Il commence une phrase, les larmes montent. Il nous regarde, fixement. Moussaev, son voisin : « 41 ans. J'attends d'être envoyé dans un autre hôpital ou bien rentrer chez moi. J'ai été blessé au coude le 15 novembre à Goïti, en zone « libérée ». J'étais fonctionnaire au ministère des migrations jusqu'en 1997, je voudrais travailler. Ils ont envoyé un missile qui a tué 20 personnes et au moins 100 blessés. J'ai reçu les 1ers soins à Stari Atagui puis je suis passé par Tcheri Iurt, Chali et je suis arrivé 5 jours après à Sleptsovsk. »

Dans le couloir, Saïd, 30 ans. Son drap est sale et taché de sang. Il est dans un coin, sa mère le veille. Sa cuisse gauche est blessée. Il nous montre des radios. C'est lui qui parle : « On est de Grozny, du quartier de microrayon. J'ai été blessé le 7 janvier par les éclats d'un missile. Mon ami est mort à mes côtés. 2 jours plus tard, j'ai réussi à atteindre l'hôpital de guerre en portant un drapeau blanc. Le lendemain, je suis arrivé à Sleptsovsk. Je ne suis pas encore opéré car il n'y a pas l'appareillage indispensable. Il faudrait aller au centre de traumatologie de Kurgan. Mais nous n'avons pas d'argent. Peut être qu'il y a une possibilité à Nazran. Je sais seulement que je vais perdre ma jambe si je ne suis pas opéré. »

Ousman, 25 ans, c'est sa mère qui m'interpelle alors que son fils est porté vers l'entrée pour fumer une cigarette. Il a été blessé à Goïti le 15 novembre par des projectiles d'un missile : « Il a fallu 10 jours pour arriver ici. Ses doigts de pied ont pourri. Cela fait 2 mois qu'on est là. Mon 1er fils est mort lors de la 1ère guerre. Il ne me reste plus que lui. Les médecins ne m'ont pas dit s'il fallait opérer ou non. On ne me dit rien. J'ai acheté un onguent mais je ne sais pas ce qu'il lui faut. »

4 janvier 2000, camp Spoutnik (Ingouchie). L'histoire de Valit, 12 ans, est racontée par son grand frère.

« Vers quatre heures du matin, le 18 octobre, je me suis réveillé. Un bruit énorme emplissait la maison. Un obus venait de tomber sur nous. Ma mère criait. Elle tentait de sortir ma soeur de dessous les décombres. Pendant je ne sais plus combien de temps, on a essayé de les délivrer cela m'a semblé des heures. On a gagné la cave. Ma mère a improvisé un bandage pour la main de Valit. Les tirs n'arrêtaient pas. Il fallait attendre. On est sorti plusieurs fois mais il a fallu retourner à la cave car ils bombardaient tout le temps. Quand on en est sorti il faisait déjà jour. C'est notre voisin qui a emmené mes parents et Valit à l'hôpital d'Ourous Martan. » A Ourous Martan, Valit est endormi. Les chirurgiens lui coupent le pouce. Il raconte qu'il ne sentait aucune douleur mais réclamait qu'on aide sa soeur. Il est ensuite évacué sur l'hôpital de Slepstovsk car celui d'Orous-Martan a été bombardé. Mais deux semaines plus tard, la blessure s'ouvre, il perd du sang et son pouce est infecté. Il restait deux éclats. Il est réopéré sans être endormi. Jusqu'au 1er novembre, sa famille a vécu chez des gens à Slepstovsk, puis est arrivée à Spoutnik. « Maintenant, Valit va juste au dispensaire pour changer son bandage. Mais il a changé. Avant qu'il perde son doigt, il rigolait tout le temps. Tout le monde voulait jouer avec lui. C'était un peu le chef de bande des enfants de Guiki. Maintenant, il ne joue plus avec ceux de son âge et cherche tout le temps la protection des plus grands ou des adultes. Quand il raconte l'événement, il dit toujours que s'il n'avait pas poussé ma soeur contre le mur, le toit l'aurait tué. Il est très content d'avoir fait ça. Dans la tente, je le vois souvent essayer de bouger sa main. Il veut aider ma mère mais par exemple, il n'arrive pas à prendre la théière. On ne sait toujours pas quand il pourra avoir cette opération plastique. Le chirurgien a dit qu'il fallait la faire le plus tôt possible. » Rosa, psychologue pour enfants de Médecins du Monde l'a rencontré le 6 novembre 2000. Il souriait constamment, une sorte de rictus, mais ses yeux étaient tristes, se souvient-elle. Il a toujours eu des jeux solitaires. Il semble bien se porter, il dort normalement, a de l'appétit. Ses parents pensent qu'il se porte bien. Par contre Rosa estime qu'il a besoin d'un soutien psychologique même s'il relate aisément les événements : Valit a vu son grand-père mourir et ses voisins tués.

LES SURVIVANTS DE GROZNY

Après les différentes phases stratégiques : bombardements, nettoyage de proximité et combats de rue, sécurisation des secteurs, on a permis à une partie de la population survivante de sortir des caves... Nous les avons rencontrés autour de Grozny et dans les camps tchétchènes (Sernovodsk : wagons et ancien lycée technique agricole, Goudermès et Argoun). Tous racontent leur sortie dramatique : brutalité, viols, exécutions sommaires des hommes tchétchènes... Les rues jonchées de cadavres... Le traumatisme psychique est majeur à 100 %, maigreur à 80 % dont 20 % de formes graves, anémie 70 %, troubles gastro-intestinaux 40 %, dermatoses 30 %.

Un des derniers chirurgiens présents à Grozny nous a raconté sa sortie de la ville avec ses malades. Arrêté avec son équipe médicale à Alkan Kala le 2 février alors qu'ils évacuaient les derniers blessés de Grozny, il a été libéré une semaine plus tard, à Goudermès. Ils furent les seuls à travailler dans les caves de Grozny après les bombardements, la destruction puis la fermeture de tous les hôpitaux de la capitale en octobre et novembre dernier.

« Je n'ai pas toujours été d'accord avec ce qui se passait autour de moi, mais en tant que médecin je n'ai jamais douté de mon action : rester pour soigner les malades, d'autant plus que la majorité d'entre eux sont des civils. Même lorsque des soldats russes arrivaient dans l'hôpital, je veillais à ce qu'ils soient soignés correctement, comme les autres. D'ailleurs, j'avais pour règle d'envoyer d'abord nos médecins féminins pour les soigner. Une fois qu'ils se sentaient en sécurité, l'équipe masculine prenaient le relais. J'ai eu pour principe que tout individu qui passait la porte de la maternité n°2 n'avait ni nationalité, ni couleur.

J'ai opéré à Grozny jusqu'au 6 janvier. Dans la nuit du 1er janvier, alors que j'opérais, les murs se sont effondrés, avec le toit et j'ai terminé l'opération à ciel ouvert. Personne n'a été blessé. C'est une bombe très profonde qui est tombée. La cave détruite, il a fallut déménager. Des voisins nous ont aidés et 3 sont morts sous les bombardements. Nous nous sommes repliés, le lendemain, vers le centre ville, dans un bunker. D'ailleurs, le 8 janvier, une nouvelle bombe profonde à fini de détruire entièrement la maternité. Nous pensions être en sécurité dans le bunker mais une nuit, l'hôpital a été bombardé. Heureusement, il n'y avait personne dans la salle d'opération.

L'équipe se composait de 12 médecins : 3 chirurgiens, 2 traumatologues, 3 anesthésistes et 4 généralistes. Nous avions 3 hôpitaux sur Grozny : la cave de la maternité n°2 où l'on opérait les blessés, un autre endroit pour le postopératoire, la réanimation et un troisième lieu pour les malades moins gravement atteints à Staraia Sounja. En 4 mois, nous avons effectué 6000 opérations sur 4000 blessés.

En ce qui concerne les combattants, chaque groupe avait son chirurgien. Dans chaque section, un médecin décidait donc de l'endroit où envoyer le patient. Dans nos trois points de santé il y avait 2 médecins pour que le malade ait accès le plus rapidement possible aux soins dont il avait besoin. Chaque groupe avait ses moyens de transport et une évacuation ne prenait jamais plus de 2 heures. Les chauffeurs connaissaient les rues sans snipers. Aucun « taxi » n'a été touché par des tirs. Nous prenions 3 à 4 heures de repos par jour. C'est notre nombre, important de traumatologues et de chirurgiens qui nous a sauvé. C'est essentiellement des vieux et des Russes qui nous arrivaient, blessés. Je pense qu'il reste beaucoup de gens dans les caves, environ 40.000. En fait, on a surtout opéré des civils. Beaucoup de malades de l'hôpital de Goudermès sont passés par nos hôpitaux. Nous nous occupions de leur évacuation, mais bien souvent les vieux ne savaient pas où aller. En terme d'équipement chirurgical, j'avais fait mes réserves dès 1995. En effet, je m'étais adressé à la Croix rouge, à Médecins du Monde... et j'ai eu tous les instruments pour la chirurgie vasculaire et tout le matériel pour les sutures.

Le 30 janvier, nous avons pris nos derniers blessés car il y avait un couloir sécurisé prévu le 31. Je suis parti avec 18 médecins, direction Alkhan Kala. Les blessés (vraisemblablement des commandants) étaient transportés par une autre équipe (je suppose des combattants), 105 personnes dont 73 blessés. Il y avait des tirs très forts et nous avons eu beaucoup de mal à atteindre la rivière Sounja. Nous avons marché 35 km mais n'avons pu atteindre directement Alkhan Kala. Nous sommes donc restés à Zavadskoï (un quartier de Grozny). Impossible de passer le check point. Il était une heure du matin. Le « couloir » en fait était miné, seule une bande étroite, comme un trottoir, ne l'était pas. 50 mètres, seulement, nous séparaient de la rivière. Là, j'ai entendu un soldat crier « On ne passe plus sinon on tire ». J'ai alors donné l'ordre à mon équipe de reculer mais j'ai vite compris qu'on ne pouvais pas faire machine arrière. Si l'on empruntait le couloir déminé, ils tiraient et le champ alentour était miné. Tout compte fait, nous avons continué quelques mètres en avant et nous nous sommes retrouvés dans une fosse. On est resté là sans bouger pendant une dizaine de minutes... C'est alors que des combattants sont arrivés et ont déclaré « Nous allons libérer le passage ». 5 ou 6 se sont sacrifiés : ils ont sauté sur les mines. Il ne restait que leurs vêtement sur le sol. Les tirs provenaient de partout. Malgré cela, on s'en est sorti. Arrivé à la rivière, une roquette a explosé à quelques mètres de moi. Quand j'ai repris connaissance, , quelqu'un de mon groupe était en train de me traîner.

En arrivant à Alkhan Kala, il y avait déjà énormément de blessés. Je n'ai jamais senti une odeur de sang si forte auparavant. Tout ce que l'on avait comme aide d'urgence n'a pas suffit. On arrêtait juste les hémorragies et on pratiquait quelques manipulations pour sauver la vie. On a travaillé pendant 12 heures dans cet endroit aux fenêtres et portes cassés. Des roquettes tombaient. Il y a eu 6 nouveaux blessés. J'ai alors demandé au représentant de la population de faire quelque chose, soit de trouver des médicaments soit de transporter les blessés. Il s'est débrouillé pour trouver des autobus. Il a dit qu'il nous aiderait, qu'ainsi on pourrait les transporter sur l'hôpital d'Ourous Martan. On l'a cru. Nous avons donc pris ce bus. Bien sûr, j'avais des doutes sur l'honneur de nos ennemis. On s'est alors retrouvé dans un tout autre endroit, avec nos malades. Tout ce qui s'est passé ensuite, je ne peux pas vous le raconter. Après, le FSB (ex KGB) s'est intéressé à moi au bout du 3ème jour. Ils voulaient que je leur raconte qu'on aidait les combattants. Ils m'ont même accusé d'être un des leurs. En regardant attentivement mes doigts, ils ont déduit que je me servais d'un fusil car la peau est plus dure, à force de tirer sur les fils pour les points de suture ! (...) »

LA PROTECTION DU PERSONNEL MEDICAL

Depuis le début de la guerre, les structures médicales tchétchènes ont été méthodiquement et systématiquement bombardées. Depuis le début du mois de février, des équipes médicales sont emprisonnées. Vers le 7 février, Les soldats russes se sont déployés dans l'hôpital d'Alkhan Kala et ont emmené l'équipe médicale. 15 médecins et 3 infirmières ainsi que leurs malades, soit 114 personnes vers le camp de filtration du NGDU (Direction de l'extraction du pétrole) à Tolstoï Iurt. Deux jours plus tard, l'équipe médicale a été emmenée dans un autre camp à Tchernokoz. Le 8 février, l'équipe médicale de Kurtchaloï (15 personnes) a été relevée de ses fonctions puis dirigée sur Tolstoï Iurt dans le camp de Tchernokoz. Un nouveau directeur a été nommé, mais l'équipe médicale n'a pas été remplacée. Nous n'avons pas d'information sur le sort réservé aux malades.

LA PROTECTION DES CIVILS

En une semaine, 5 villes ont été rasées sur le sud et l'ouest de Grozny (Alkhan Iurt, Chami Iurt (le 2 février), Katir Iurt (3 février), Guekhi Tchou (4 février), Chalaji (5 février) avec des dégâts humains majeurs. L'hôpital de référence d'Atchkoï Martan a accueilli en 4 jours 73 blessés graves civils, dont 10 enfants présentant tous des blessures traumatiques de guerre majeures : traumatismes crâniens, thoraciques, abdominaux, des membres avec nécessité d'amputation. Dix blessés sont morts pour n'avoir pu être évacués en Ingouchie. La fermeture de la frontière est effective et l'hôpital de Nazran n'a reçu qu'un malade en service de réanimation depuis cette fermeture. On ne peut hélas quantifier exactement le nombre de blessés graves qui n'ont eu que le choix de mourir en restant dans les villes bombardées car ils ne pouvaient être transportés.

Sernovodsk, wagon 18, le 8 février. Rencontre avec des rescapés de Grozny, aveugles, vieux, paralysés, arrivés le 2 février. Tamichka, 57 ans presque aveugle: « Quand on est sorti de la cave, ils se sont mis à nous fouiller. Il y avait un jeune homme avec sa mère. Ils l'ont fait se déshabiller et l'ont fouillé. Mon petit fils de 20 ans a aussi été fouillé. Ensuite ils nous ont demandé de les attendre, le temps qu'ils aillent chercher de l'eau et de la nourriture. Ils nous ont promis de nous transporter dans un hôpital. Quand on vivait dans la cave, on allait chercher l'eau à une source d'eau sulfureuse près de l'ancien club. Ensuite, on la faisait bouillir. Sinon c'était les boeviki qui nous amenaient l'eau. Parfois on l'achetait. On avait des petites réserves de nourriture. On a pas souffert de la faim. (..) Le MTchS a évacué les plus faibles. Mais ils nous ont menti car ils avaient promis qu'on nous soignerait dans un hôpital. On est parti à 8h30 et on est arrivé à minuit à Znamenskoe. A Grozny la fumée nous oppressait, il y avait plein d'odeurs très fortes. On racontait que de l'amoniac avait explosé quelque part, des bombes.. Quand les fédéraux attaquent une maison, ils lancent des grenades dans la cour. Ils font toujours comme ça. On avait inscrit en grosses lettres sur la porte que des aveugles vivaient ici. On avait également suspendu un drapeau blanc. Je ne peux pas rester assise et je suis obligée de rester là, couchée. J'ai des problèmes de bile. Je voyais déjà mal avant la guerre mais après ces 5 mois passés dans la cave, ma vue a beaucoup baissé. La cave était très humide et venteuse. Pour ma maladie je devais boire de l'eau minérale mais il n'y en avait pas. Une fois on est resté 20 jours sans manger. Mon corps est fatigué de rester allongé mais dès que je m'assois, j'ai des vertiges. Je n'arrive pas à dormir. Quand les fédéraux ont appris que la cave était remplie d'aveugle, ils ne nous ont pas touché mais on m'a raconté qu'ailleurs ils ont torturé des russes et des tchétchènes qui restaient dans les caves. Ils les accusaient d'être des wahhabites. »

Piatimat, 50 ans, sa tante : « (...) A part nous tirer dessus les Russes nous volent tout ce qu'ils peuvent, tapis, TV… Ce sont les kontrakniki les pires. Les pauvres jeunes soldats n'ont rien à manger. C'est nous qui leur donnions de quoi se nourrir. Ils se font battre et parfois tuer par ces kontrakniki. Guikhi Tchu n'est toujours pas une zone sûre. Une fois par jour ils envoient 2 ou 3 bombes et le nettoyage continue. C'est une manière de continuer le pillage. Bassaev n'a jamais tué un seul jeune soldat. Il les a même habillé et nourri. C'est les kontrakniki qui les tuent. Quand j'étais dans la cave je pensais qu'on allait mourir, mais Allah nous a sauvé... Je pensais juste qu'il fallait sauver les enfants. Les soldats étaient postés à 60 m de notre cave. J'étais persuadé qu'ils allaient nous tuer. On se rassurait les uns les autres. Avant, on pensait qu'on ne risquait rien car la forêt est toute proche et s'ils avaient des comptes à régler avec les boeviki cela se passerait dans la forêt. Mais évidemment ils s'en sont pris aux civils. »

Entretien réalisé à Nazran le 3 février avec Tamara, 43 ans. Dans une maison individuelle, 33 personnes (un seul homme) se partagent les deux pièces d'environ 20m2. 2 lits et quelques couvertures, une table et une télévision. La moitié de la maison est inhabitable car sa construction n'est pas terminée. Le propriétaire en demande 800 roubles par mois. Tamara est arrivée le 27 janvier de Grozny : « Depuis novembre, jusqu'au 13 janvier, je vivais dans une cave, sans eau, ni électricité, dans le quartier de Beriozka à Grozny. on était 10 personnes. Jusqu'au 5 janvier, les boeviki (combattants Tchétchènes) nous ramenaient à manger. Au cours d'un bombardement sérieux avec les hélicoptères on a eu 4 blessés et 4 morts, des vieux et des enfants. En sortant de la cave, le 13 janvier j'ai vu dans la rue une jeune fille qu'ils avaient incendié, ils lui avaient coupé tous les doigts des mains. C'était impossible de traverser la rue car les snipers tiraient. ils lançaient des grenades dans les caves. J'ai vu des cadavres dans les rues avec la tête tranchée. Maintenant, les kontrakniki (mercenaires russes) font ça pour qu'on pense que c'est l'oeuvre des boeviki. Plusieurs fois, Reissa, ma soeur, a fait des allers et retours de Nazran pour nous apporter du thé et un peu de nourriture. Pendant la première guerre, les soldats n'étaient pas aussi sauvages. Ils ne s'en prenaient pas aux femmes, ils donnaient même du chocolat aux enfants. D'ailleurs, ce ne sont pas les soldats qui sont jeunes et parfois gentils. C'est les kontrakniki qui pillent, volent et violent. J'ai très mal aux dents, je n'arrive plus à dormir. Vous ne savez pas où je pourrais me faire soigner les dents ? Je crache de la bile. Le 28 janvier, je suis partie de Grozny, à pied. La maison était complètement détruite. Je ne savais pas quoi emporter. Les soldats nous ont donné 5 minutes pour partir et nous ont indiqué une route pour partir. Ils nous ont assuré qu'elle était sûre. Mais on nous a tiré dessus et des gens ont sauté sur des mines. J'ai rencontré des fédéraux et je leur ai demandé de faire quelque chose pour les blessés, de les emmener sur Vladikavkaz pour les soigner. j'ai raconté que c'était des boeviki qui nous avaient tiré dessus pour sauver ma vie. J'ai continué mon chemin à pied. J'ai passé 5 postes : Tachkala, Kataima, Ivanovo, Electro Pribor et novi ostonovka et Sobatchevka puis je suis montée dans un bus. J'ai expliqué au chauffeur que j'avais marché pendant 3 jours et que je n'avais pas d'argent. Il ma laissé monter. »

Tsotsin Iourt, le 5 février. Depuis novembre, l'hôpital a pris place dans une ancienne école. Il ne dispose pas d'eau courante et l'électricité est fournie par un générateur. Samir raconte qu'il y a quelques jours, des soldats russes ont arrêté 9 de leurs malades, tous civils et même un tuberculeux. Ils sont rentrés 24 h plus tard, blessés, battus, couverts de bleus.

Sernovodsk, lycée agricole, le 7 février. Vladimir, 67 ans : « J'habite au 130 de la rue Lénine, dans le quartier de Minoutka. Le 14 janvier, j'étais dehors, devant mon immeuble lorsqu'un missile sol-sol est tombé. J'ai perdu connaissance et j'ai des contusions. Des gens m'ont emmené dans leur appartement. Les plus robustes descendaient à la cave, nous on restait au 1er étage. C'est ma femme qui m'a soigné. Moi, je n'ai jamais sympathisé avec un homme armé qu'il soit boeviki (combattant tchétchène) ou soldat russe. Mais on attendait l'arrivée de Fédéraux, non pas parce qu'on les aime, mais parce que l'on pensait que tout s'arrêterait enfin. Il n'y avait plus d'hôpital à proximité alors je suis resté là. Le 25 janvier, c'était l'enfer. Des bombes pleuvaient, des tirs incessants, toute la nuit... alors qu'il n'y avait aucun combattant. Le 31 janvier, des fédéraux sont arrivés dans notre immeuble, le fusil au poing, et ils nous ont donné 15 secondes pour sortir. Ils nous ont fait allonger dans la neige et leur commandant a déclaré : « j'ai l'ordre de tuer tous ceux qui sont restés à Grozny. pourquoi êtes-vous encore là ? » On lui a répondu qu'on avait pas d'argent pour partir. Alors il a mis les hommes d'un côté et les femmes de l'autre. Il a dit qu'il laissait les femmes en vie. Ils nous ont enfermé dans une pièce sombre et froide. Ils ont fusillé quatre hommes. Quand la nuit est tombée, ils nous ont mis sur un BTR et nous ont transporté jusqu'à Mitchourina. Là, dans un endroit désert, pas loin de l'hôpital Grozinskaïa Selskaia, ils nous ont abandonné. on a passé la nuit dehors et un camion du MTCHS (ministère russe des situations d'urgence) est arrivé le 1er février. C'était un camion dans lequel on ne transporterait pas même du bétail. Ils nous ont dit qu'ils nous emmenaient à Znamenskaia, mais moi, je ne voulais pas partir. le commandant m'a répondu que je pouvais rester mais qu'il ne garantissait pas ma sécurité. tout compte fait, je suis resté dans le camion et maintenant je suis là. »

Hôpital de Kurtchaloï, le 14 février. Ousman, 33 ans.

« Je viens du village de Petropavlovskaia. Le 26 octobre, alors que je sortais de la maison, un obus tiré par un tank est tombé à 3 mètres de moi. J'étais étourdi et quand j'ai repris connaissance, je n'ai vu que mes genoux. J'ai compris que je n'avais plus de jambes. Le bombardement a eu lieu à 3 h de l'après-midi. Il y avait 15 personnes touchées autour de moi. J'ai vu le corps d'un homme déchiqueté, tout près de moi. Deux jours plus tôt un autre obus était tombé dans le village et 2 personnes sont mortes dans leur cour. Avant que les obus ne tombent dans le village, les fédéraux avaient l'habitude de tirer à travers les champs, blessant les gens qui y travaillaient, mais ils ne tiraient pas sur le village. C'est pour cela qu'on ne vivait pas dans les caves.

Des gens du village m'ont trouvé dans la rue et m'ont transporté à l'hôpital militaire sur la maternité n°2. J'ai perdu beaucoup de sang avant d'arriver à Grozny. J'ai passé 2 jours en réanimation. A cause des bombardements on m'a transporté ici.

Pendant un mois et demi j'ai reçu une assistance médicale gratuite, mais depuis 2 mois on doit tout acheter, des pansements aux médicaments. On compte chaque rouble.

Une des deux jambes guérit mal. Il faudrait avoir une calèche. Un homme de Batchi Irt nous en a proposé une pour 5000 roubles. On ne l'a pas acheté car il faut d'abord payer les médicaments.

La semaine dernière les chirurgiens ont fait une transplantation de peau et je le supporte mal. On me donne du dimedrol pour dormir mais cela ne suffit pas. Depuis peu je prends du relanium.

Les douleurs me réveillent la nuit bien qu'elles soient moins fortes maintenant. Souvent, je reste éveillé toute la nuit. A quoi penser lorsque les deux jambes vous manque ?

Je n'ai plus d'espoir et personne sur qui compter. Les médecins ne peuvent que me faire des pansements et étaler de la crème sur les blessures. Ils n'ont pas de prothèses.

Il y a un mois, des soldats sont venus à l'hôpital pour contrôler nos papiers. Ils étaient là, en compagnie de médecins russes et nous posaient des questions. Un des fédéraux a retiré la couverture qui recouvrait mes jambes et a pointé son fusil vers moi. Puis ils sont repartis en promettant de verser les salaires aux médecins locaux. »

EXECUTIONS SOMMAIRES ET CAMPS DE FILTRATION

Afin de vérifier qu'en chaque Tchétchène ne se cache pas un terroriste, de nombreuses rafles ont été faites. Par exemple, dans le village de Stari Atagui le 28 janvier : 68 jeunes hommes sont faits prisonniers en pleine nuit et emmenés sur le camp de filtration près de Naour. Depuis, aucune nouvelle. Les mêmes faits sont rapportés sur les colonnes de réfugiés d'où les hommes ont été triés et emmenés vers des destinations inconnues, près de Katir Iurt. De tels faits se produisent dans d'autres zones et selon les mêmes modalités (camp de filtration à Goriatchevodsk, près de Tolstoï Iurt) Des informations fiables sur le camp de Gariatchivodsk font état d'humiliations, de tortures à connotation sexuelles dégradantes et de conditions de détention inhumaines.

Spoutnik, le 17 février, entretien avec des rescapés de Guekhi Tchu. Ousman, 42 ans : « Les 3000 hommes de Bassaev ont quitté le village le 6 février. Il y avait des check points partout. Les Russes les ont laissé passer. Peut être que les combattants ont monnayé leur sortie vers les montagnes, je ne sais pas. En tout cas, les fédéraux ont commencé a bombarder le 7 février à 9h, jusqu'au 10 février. La nuit ils ne tiraient pas mais en journée c'était un déluge de missiles tirés des avions, des hélicoptères, des canons tiraient, des tanks et des snippers encerclaient le village... Toute la partie sud du village est détruite. Les gens courraient dans leur caves ou dans les caves des voisins. J'ai vu 11 tués par balle, une dizaine de blessés et 16 hommes entre 20 et 26 ans arrêtés sous prétexte de vérification d'identité mais également pour vérifier s'ils étaient des combattants [examen des épaules et des doigts sensés être marqués par le port du fusil. Mais dans les villages avec les travaux agricoles, tous les hommes transportent des fardeaux sur leurs épaules...]. Le 8 février nous avons tenté une sortie mais c'était impossible. On est parti le 11 et le nettoyage a commencé le 14. On s'est fabriqué un drapeau blanc. Il nous ont fait sortir les mains sur la nuque, un par un en séparant les jeunes des vieux, les hommes des femmes. Dans la cour de mes voisins ils ont fusillé 4 hommes après avoir regardé leurs épaules et leurs mains. Ils ne s'intéressaient pas à leurs papiers. Un autre de mes voisins, âgé de 70 ans a été tué par un snipper. Ils ont pris tout ce qui avait de la valeur dans les maisons : or, tapis, TV... Ils étaient ivres. On est parti le 11 février de Guekhi Tchu à 8h et on est arrivé à Sleptsovsk le lendemain. On est passé par Chami Iurt mais là, la route était fermée. Alors on a rebroussé chemin vers Katir Iurt. Là, ils ne laissaient passer que les femmes et les enfants. On a attendu 2 heures puis ils nous ont laissé passer. A Guekhi Tchu, ils n'ont pas installé de kommandatur, seulement des postes de contrôle tout autour du village. Il n'y a plus de marché, aucune aide humanitaire car toutes les routes sont fermées. Pour l'instant, la majorité des gens vivent sur les réserves faites pour l'hiver. »

Rouslan, 22 ans, sorti du camp de filtration de Tchernokoz le 5 février 2000. Ce témoignage a été transmis au journal Le Monde qui l'a publié dans son édition datée du mardi 15 février 2000 : « Les soldats russes nous donnaient des coups de marteau sur la colonne vertébrale. On avait un lit, sans sommier ni couverture. Ils m'ont pris ma veste en cuir, mes papiers, ma montre. Sur 8 jours, on a mangé que trois fois. C'était une petite assiette de semoule pas cuite avec un peu d'eau. Dans la pièce (lieu de détention), il y avait des petits trous bouchés par du coton. On avait pas le droit de se coucher.

Pendant la nuit, il était impossible de dormir à cause des cris que tu entendais des autres geôles. Pendant 48 heures, tu ne dors pas et après ils t'ont tellement battu que tu perds connaissance. J'ai été amené ici sur un brancard. J'ai perdu 8 kilos. On n'a pas eu le droit d'aller aux toilettes pendant 19 jours. »

Pendant que le médecin l'ausculte, je suis allée parler à sa soeur. Réfugiée à Goudermes, la mère avait décidé d'emmener ses deux garçons au camp Spoutnik ; elle pensait que c'était plus sûr. C'est au 10ème poste frontière à Snamenka, que Rouslan est arrêté. Il n'avait pas de passeport, seulement un papier « laisser-passer 9ème forme » tamponné du sigle du loup, de la kommandatur de Goudermes. A ce poste, les fédéraux (les Russes) ont également retenu un garçon de 10 ans et une fille de 13 ans : « Le 4 février, ils m'ont battu pour la dernière fois et ils m'ont fait un « cadeau ». Ils étaient quatre à me taper avec leur crosse de fusil. Quand ils m'ont amené chez l'inspecteur pour que je signe des papiers comme quoi j'avouais que j'étais un combattant ou que je les avais aidé, ils m'ont menacé en montrant des fils électriques. Grâce à dieu, j'ai perdu connaissance et ils m'ont ramené dans ma cellule. Certains de mes compagnons avaient les oreilles coupées, les dents sciées, les lèvres déchirées, les tympans crevés. Ils nous donnaient des coups sur la plante des pieds et souvent les gars perdaient connaissance. Je n'ai jamais vu le visage de ces soldats car soit ils portaient des cagoules et de toute façon on avait interdiction de les regarder en face. Un jour, j'en ai regardé un dans les yeux et ils m'ont bien puni pour cela. La nuit, en rêve, je vois mes compagnons de prison comme s'ils étaient pris en photo. ils me demandent de transmettre de leurs nouvelles à leurs familles. Avant de partir, ils m'ont tous donné leurs adresses. Jusqu'à la nuit dernière, je me réveillais constamment. Je ne dormais que deux heures par jour. Mais hier, j'ai vu le docteur Kuri et il m'a donné un comprimé. Maintenant ça va mieux. Pendant ces 21 jours, j'ai changé trois fois de cellule. Il y avait une cellule spéciale où les fédéraux t'obligeaient à te laisser pousser la barbe pour t'échanger contre un des leurs. Cela dépendait des cellules, mais on était environ 30 et 40. Les gardiens nous surveillaient 24h/24, ils se relayaient toutes les 8 heures. Ils s'en prennent même aux femmes. Ils ont battu une femme enceinte et violaient des jeunes femmes. Une fille de 14 ans a été placée dans une pièce avec des hommes et ils l'ont violé pendant 4 jours. Après, je ne sais quelle commission est passée dans la prison et ils l'ont emmenée.

Entre nous, on pouvait se parler à voix basse, seulement dans la cellule. Ils nous envoyaient aussi du gaz lacrymogène. Tous les soirs, les soldats demandaient au « responsable de cellule » combien on était et quand il donnait le nombre, ils lui envoyaient du gaz dans le visage. La jeune fille de 14 ans était venue rendre visite à sa mère emprisonnée. Or, toute visite est strictement interdite. Mais avec cette femme, les soldats se sont entendus sur le prix : 5000 roubles pour 5 minutes et elle pourrait voir ses deux filles. Quand les deux jeunes filles sont entrées, ils ont pris celle de 14 ans dans le couloir et l'ont mise dans cette pièce avec plein d'hommes. Cette mère était emprisonnée car elle avait une photo d'un homme dans son sac et ils l'ont emmené à Tchernokoz, ici, pour qu'elle s'explique. Le garçon de 10 ans et la fille de 13 ans ont été arrêtés dans ce camp sous prétexte qu'ils n'avaient pas de bons papiers. Tous les hommes de 10 à 60 ans doivent maintenant avoir un passeport ou une « spravka », une attestation de domicile. Quand on m'a sorti de Tchernokoz, on était 310 mais 9 autres personnes ont été rachetées comme moi et 16 venaient d'arriver. Puis ils m'ont ramené à Znamenka, au check point où ils m'avaient pris. Ils m'ont pris mes empreintes et des photos. Ils m'ont relâché le lendemain, le 5 février. »

Au moment où je lui demande son âge, il semble se décontracter et continue de raconter son histoire sans répondre à cette question simple : « Les soldats se droguent, ils prennent des comprimés. La nuit, ils mettent la musique, ils boivent de l'alcool et commencent à s'amuser, tout la nuit. ils prennent des gens des cellules et les torturent. A l'aube, il ne reste que 4 ou 5 cellules qui n'y sont pas passées. Il y a environ 25 cellules. Il y a aussi un frigo et une pièce « fermée ». C'est le premier endroit dans lequel ils enferment les nouveaux arrivants. Il y fait très froid, tu peux voir la vapeur de ton souffle. J'y suis resté 3 jours. Dès la première heure, ils m'ont battu. Ils te battent jusqu'à ce qu'ils soient trop fatigués pour continuer. Quand ils ont trop mal aux bras ils te battent avec les pieds. Toute la journée, tu dois tenir tes mains sur la nuque. ils t'expliquent comment tu dois te comporter. Tu n'a jamais droit de lever la tête. Ils demandent tout le temps où se trouvent les boeviki. Je leur ai répondu que je ne les avais vus qu'à la TV. Puis ils t'obligent à signer les déclarations comme quoi tu es combattant. Au moment où j'ai du retourner à cet interrogatoire, ma famille est arrivée pour me racheter. Un train pour Mozdok était prévu pour le 6 ou 7 février. Si ma famille n'était pas arrivée, je serai là-bas moi aussi. Le 3ème jour de la détention, un jeune homme a avoué qu'il avait combattu pendant la première guerre. Il a fait cette déclaration pour sauver les autres de la cellule. Ils l'ont longtemps battu. C'est le premier à avoir été fusillé. Les autres qui se dénonçaient, ils disparaissaient. Personne auparavant n'avait entendu de fusillade. Ensuite, j'ai vu son corps, allongé dans la cour. Un cadavre allongé à même le sol. Les soldats jetaient leurs mégots sur lui. Ils l'ont déposé dehors car ils pensaient que quelqu'un demanderait de le récupérer. Et si quelqu'un voulait le récupérer, c'est forcément un combattant d'après eux. Par rapport à mes compagnons, mon état n'est pas très grave. Eux, ils ont des côtes cassées... certains ont même oublié leur nom tellement ils ont reçu des coups sous les pieds. Cela fait tellement mal que cela remonte jusqu'à la tête. Maintenant, je n'ai plus de document, comment je peux rentrer à l'hôpital ? Dans les camps de réfugiés, on nous donne des attestations de domicile mais aux check point ils disent que ce n'est pas valable. Maintenant sur mon attestation, mon passage à Tchernokoz est inscrit. Tu peux avoir un passeport pour 300 dollars. »

Fin de l'auscultation : pas d'ecchymoses mais le dos est cassé. Contusions majeures sur l'ensemble du corps, du thorax et de la colonne vertébrale. Douleurs abdominales. Pas de traces de sévices sexuels. Traumatismes crâniens majeurs. Rouslan a été battu au moins une demi-heure par jour, essentiellement à l'aide d'un bâton. Le médecin lui a demandé d'aller passer une radio du rachis. Pour cela, il a écrit un petit mot au médecin de l'hôpital central en espérant qu'il fasse son boulot gratuitement.

Staraia Sounja, à l'Est de Grozny. Jeune homme de 28 ans, dans une chambre, couché à même le sol, entre la vie et la mort.

« Je suis arrivé hier, de Khankala (réfugié chez un particulier) où j'ai passé 3 nuits. Les fédéraux s'étaient mis d'accord avec les boeviki pour m'échanger contre un capitaine parachutiste. Mais deux jours plus tard, ils ont appris qu'il était mort. Ils ont retrouvé le corps du capitaine quelque part. Alors ils m'ont dit que puisqu'ils n'avaient plus personne à échanger, ils allaient me tuer.

Dès qu'un soldat était tué ils s'acharnaient de plus belle sur moi. Il me mettaient un oreiller sur la tête et me battaient.

Au début, ils me donnaient du bouillon de poulet puis ils ont laissé tomber. J'avais faim. Parfois ils me donnaient des cigarettes.

Ils m'ont fait allonger les pieds et mains liés. Ils éteignaient leurs cigarettes sur mes bras et m'enfonçaient des « bâtons »

Tous mes papiers étaient en ordre et je n'ai jamais été combattant. Avant d'être blessé, j'habitais à Staraia Sounja avec ma soeur . Il y a deux semaines, alors que ma soeur était partie chercher une voiture pour me transporter (de Khankala) chez elle, quelqu'un nous a dénoncé et j'ai été pris par les fédéraux.

Chaque nuit les soldats entraient dans la pièce. Pendant que l'un posait des questions, les autres me frappaient, sur le visage et sur le corps. Evidemment je n'ai reçu aucun médicament alors que j'ai été opéré il y a deux mois. C'était dans l'hôpital militaire de Grozny (la maternité n°2). Après l'opération, j'ai dû rentrer chez moi car il n'y avait même plus de place pour accueillir les boeviki. Ils m'ont transporté et j'ai passé une semaine dans une cave. Une femme m'apportait des médicaments et une fois elle m'a fait une perfusion. Elle me soignait et me lavait. C'était difficile de trouver une voiture c'est pour cela que j'ai passé autant de temps dans la cave.

C'était une division avec plusieurs corps : omon', Sobor (unité spéciale d'intervention rapide), volontaires, soldats, le Gl Boulgakov en tête. Je leur ai demandé de ma détacher une main et Valera, un des soldats m'a délié la main. Quand on est parti de là bas, les fédéraux m'ont dit que je devais passer par l'Etat major pour récupérer mon passeport. Mais j'ai entendu les officiers parler entre eux. Ils se demandaient ce qu'ils allaient faire de moi. Ils voulaient m'envoyer quelque part. C'est grâce à ce soldat, Valera que je ne suis pas mort, il m'a déposé dans une rue.»

Sernovodsk, lycée agricole, le 7 février. Zarema, 32 ans : « On habitait dans le Minutka, avec mon mari. Au mois de septembre 1999, quand la guerre a commencé, nous avons décidé de rester, pour protéger nos biens et l'appartement. On espérait que les actions militaires ne dureraient pas longtemps ou qu'un couloir serait accordé aux civils. Nous n'avons pas eu le temps de quitter Grozny en décembre. Alors on est resté pendant trois mois dans la cave avec d'autres voisins. le 27 janvier 2000, mon mari Ruslan avec deux autres voisins ont été sortis de la cave par des soldats russes. Ils les ont tué, juste à côté de la maison ».

Selon Zarema, son passeport et d'autres documents étaient en ordre. Ruslan n'a jamais participé à des actions militaires : « il a été tué sans aucun examen, sans raison... J'ai prié les soldats de m'autoriser à enterrer mon mari. J'étais par terre, je pleurais et leur baisait les mains et les pieds, mais ils ne m'ont pas permis de l'enterrer. » Le 31 janvier, alors qu'elle quittait Grozny avec d'autres habitants de la ville, elle a de nouveau demandé aux soldats de voir le corps de son mari, pour lui dire adieu, mais en vain : « ils m'ont emmené de Grozny en BTR puis dans les voitures MTHS à Sernovodsk. »

Zarema vit un traumatisme psychique avec d'autres symptômes - agressivité, irritabilité, pensées suicidaires, syndrome de la répétition de trauma, troubles de l'ouïe, trouble de mémoire, cauchemars nocturnes.

Rencontre avec quatre autres femmes. Toutes sont très sales et ne peuvent ou ne veulent plus se laver de peur d'attraper froid. Elles sont Russes. L'une d'entre elles est Tchétchène (elles ne furent que deux sur la vingtaine de rescapés ramenés par le MTCHS) et se fâche lorsque je lui demande de raconter les conditions de leur arrivée : « que voulez-vous que l'on vous dise. C'est pas assez terrible ici. On n'a même pas à manger ni où et de quoi se laver alors qu'on vit comme des chiens depuis des mois dans les caves. » Une babouchka prend la parole, un récit noyé dans les larmes : « 15 secondes ! Ils nous ont donné 15 secondes pour partir sinon ils lançaient une grenade dans la cave. Je n'ai rien pu prendre, même pas une écharpe. je suis arrivée ici en chaussons. Quand on est sorti, ils (les fédéraux) ont séparé les Russes des Tchétchènes. Ils ont commencé à regarder nos passeports et tout à coup un soldat a tiré sur un vieux tchétchène alors qu'il avait tous ses documents en ordre. Ensuite, ils ont emmené les hommes sous un hall avec des arcades. Ils leurs commandaient de faire un pas en avant, un autre en arrière ou encore sur le côté ; et pendant ce temps-là, ils s'amusaient à leur tirer dessus. Il y avaient des Russes qui n'avaient pas leur passeport et ils sont restés en vie. Pourquoi veulent-ils nous diviser alors qu'on a mangé dans la même assiette ? Ils ont aussi fusillé un vieux qui criait et après ils ont déclaré que si l'on racontait quelque chose ils nous brûleraient la cervelle. »

Karabulak, le 19 février. Assan, chauffeur d'autobus. « J'arrive de Kulari mais j'habite le camp depuis début novembre. Quand il y a des hommes dans le bus, on rencontre beaucoup de problèmes. Pour passer chaque check point il faut donner 100 roubles, minimum. Si jamais tu portes de l'or, une bague où même les dents, ils peuvent décider de te garder et de te les prendre en te donnant un coup de poing dans la bouche.

A Kulari il n'y a jamais eu de boeviki. Ce village a été bombardé deux fois : le 26 ou 28/11, j'ai vu deux hommes tués et 4 blessés et le 2nd quelques jours plus tard : une femme tuée et 6 blessés. Leur commandant est venu au village pour s'excuser « C'était une erreur » a-t-il dit.

La kommandatur a été installée à Alkhan Iurt et fonctionne aussi pour Kulari et Ermolov.

J'ai vu également des missiles tomber sur Chami Iurt le 4/2. 38 personnes sont mortes.

Sur la route maintenant, ils ont renforcé les troupes. Les omon' et les soldats sont plus nombreux. On dit que la route va bientôt fermer. Dans ces 3 villages il n'y a pas d'hôpital donc si tu es malade il faut faire 30 km jusqu'à Ourous Martan et passer 5 check points.

Le 25/1, un hélicoptère a tiré sur le bus et sur 2 voitures qui me précédaient. Elles étaient en feu. Après 2 jours d'attente, j'ai emmené les 3 brûlés à Nazran. Celui qui avait une main touchée par des éclats, je l'ai ramené à Kulari il y a 2 semaines. Là bas la vie continue car les gens se soutiennent mais 12 maisons sont complètement détruites.

A Aldi (tout près de Grozny), ils ont fusillé 106 personnes. (une liste de 36 morts circule dans le camp). Le nettoyage a commencé le 5/2. Ce n'est pas les papiers d'identité qui les intéressaient mais l'argent ou l'or. Ce sont les kontraktniki qui pillent et fusillent les civils. Ils portent tous des bandeaux autour de la tête, ils agissent à visage découvert et portent le drapeau noir des pirates. Ils prennent les canapés, les tapis, l'or, les tv… puis brûlent les maisons. Les gens ont été fusillés dans les rues suivantes : Natacha Mazaeva, Tsemlianskaia, Pereulok2, Vorojnejkaia. Officiellement, Aldi est une zone sécurisée depuis le 5/1, une zone pour les réfugiés. Il y avait 2 journalistes qui ont tout filmé. Un Russe et un Kazakh mais on leur a confisqué leur matériel et ils ont battu le Russe. Aujourd'hui, le village est officiellement fermé mais les femmes arrivent à passer, à pied. Les cadavres de la mosquée ne sont toujours pas enterrés. Cela fait 2 semaines maintenant qu'ils restent là.

Ce sont surtout des vieux qui restent à Aldi, ils seraient environ 200.

A Tchernoretché il y a environ 100 cadavres. Le nettoyage a également commencé le 5/1. C'est la même chose à Kataiama. Les corps ont été déposés à Salionaiai banka, dans une fosse commune. Ils ont aussi arrêté une centaine de personnes et les envoyés sur Mozdok, Pravaberejnaia et Tchernakozova, dans les camps de filtration. Tchernokoz est une ancienne prison qui peut contenir 2000 personnes. »


POSITION DE MEDECINS DU MONDE

Dans le cas d'un conflit armé non international comme c'est le cas en Tchétchénie, les violations graves des Conventions de Genève notamment de l'art.3 commun aux quatre Conventions du 12 août 1949 constituent des crimes de guerre, voire des crimes contre l'humanité par leur ampleur, à savoir l'un quelconque des actes ci-dessous, commis à l'encontre de personnes ne participant pas directement aux hostilités :

- Les atteintes portées à la vie et à l'intégrité corporelle, notamment le meurtre sous toutes ses formes, les mutilations, les traitements cruels et la torture ;

- Les atteintes à la dignité des personnes, notamment les traitements inhumains et dégradants ;

- Les prises d'otages ;

- Les condamnations prononcées et les exécutions effectuées sans jugement préalable, rendu par un tribunal régulièrement constitué, assorti des garanties judiciaires généralement reconnues comme indispensables.

D'autre part sont également considérées comme violations graves :

- Le fait de diriger des attaques délibérées contre la population civile en général ou contre des civils qui ne prennent pas directement part aux hostilités ;

- Le fait de diriger des attaques délibérées contre des bâtiments consacrés à la religion, à l'enseignement, à l'art, à la science ou à l'action caritative, des monuments historiques, des hôpitaux et des lieux où des malades et des blessés sont rassemblés, à condition que ces bâtiments ne soient pas alors utilisés à des fins militaires ;

- Le pillage d'une ville ou d'une localité, même prise d'assaut ;

- Le fait de déclarer qu'il ne sera pas fait de quartier.

L'ensemble des témoignages recueillis par Médecins du Monde, mais aussi par d'autres ONG (Human Rights Watch, FIDH, Mémorial) :

- portant sur des violations graves des Droits de l'Homme et du Droit international Humanitaire,

- y compris sur les camps de filtration et les exécutions massives (massacre de Alkhan Yourt en décembre) et sommaires (Grozny en ce moment),

- les constatations visuelles faites par nos équipes tchétchènes et expatriées sur les destructions de bâtiments publics (en particulier les hôpitaux, cf rapports) et la destruction des villes et villages,

- la destruction en cours de Grozny,

- les témoignages et les reportages faisant état de pillages et d'exactions dans les zones dites de sécurité sous contrôle russe,

- les bombardements actuels sur les villages de montagne qui touchent essentiellement des civils (HRW le 18/02)

- l'ultimatum russe lancé le 5 décembre à la population et aux défenseurs de Grozny "au 11 décembre, toute personne qui restera dans la ville sera considérée comme terroriste et sera détruite par l'artillerie et l'aviation",

permettent une qualification incontestable de "violations graves, de crimes de guerre".

Médecins du Monde demande aux autorités russes :

- l'arrêt immédiat des violations des droits fondamentaux de la personne,

- l'accès libre de l'aide humanitaire à l'ensemble du territoire, y compris à Grozny

- la possibilité de faire des évaluations indépendantes

- la garantie pour les secours humanitaires de travailler en toute sécurité

Médecins du Monde demande à la communauté internationale et au gouvernement français d'utiliser tous les outils à leur disposition, politiques, économiques, juridiques, pour garantir la protection des populations civiles sur les territoires ingouches et tchétchènes.


Médecins du Monde en Tchétchénie

HISTORIQUE

11 décembre 1994 : Les troupes russes entrent en Tchétchénie.

1995 : Médecins du Monde assure la prise en charge médicale, en Tchétchénie et en Ingouchie, de 6 camps de déplacés tchétchènes: apport en médicaments, soins de santé primaires et programme chirurgical.

1996 : Médecins du Monde ajoute à son programme médical un programme « santé mentale » . L'association s'efforce de soulager les traumatismes des adultes et des enfants par la présence de psychologues, éducateurs et psychiatres.

1997 : multiplications des prises d'otages en Tchétchénie, où la pratique est devenue courante depuis la guerre de 1994-1996.

Février 1998 : départ, pour des raisons d'insécurités, des expatriés de Médecins du Monde. Maintien des missions sur place grâce à l'équipe médicale locale avec laquelle Médecins du Monde travaille depuis le début de son intervention en Tchétchénie.

1er octobre 1999 : Les forces russes entrent en Tchétchénie.

Médecins du Monde est la seule ONG présente en Tchétchénie, à Goudermès, Argoun et Grozny.

27 octobre 1999 : les équipes de l'association sont contraintes d'évacuer Grozny, en raison de l'intensification des bombardements sur la ville.

AUJOURD'HUI

Médecins du Monde mène aujourd'hui en Tchétchénie et en Ingouchie un programme de soins de santé primaire et de santé mentale. Les équipes travaillent en étroite collaboration. Les médecins, les pédiatres, mais aussi les instituteurs, ont été formés à la détection des troubles afin de pouvoir répondre à ces besoins et orienter les cas les plus graves vers les spécialistes, psychiatres et psychologues.

Ces derniers travaillent en proposant un accueil dans des groupes thérapeutiques, des suivis individuels, des prescriptions symptomatiques, permettant la verbalisation et la dédramatisation des diverses manifestations du traumatisme psychique.

- En Tchétchénie, l'équipe locale est composée de 11 volontaires tchétchènes qui mènent des programmes de soutien psychologique et d'approvisionnement en médicament dans les camps de déplacés : dotation en médicaments du camp de Sernovodsk (frontière Tchétchénie/Ingouchie) où a lieu une importante activité de consultations : épidémie de grippe, anémies etc. Soutien à 4 camps de déplacés à Argoun et Goudermès : dotation en médicaments et matériel ergothérapeutique. En Tchétchénie, certains sites hospitaliers sont dotés en médicaments et matériel chirurgical : Goudermès, Kutchatoï, Tsotsin Yourt, Novi Atagui, Strai Atagui, A Grozny, dotation du poste médical de Staria Sounja jusqu'au blocus de la ville début février.

- En Ingouchie, 35 volontaires locaux interviennent dans 3 camps de réfugiés. Spoutnik, Karaboulak et Severny qui accueillent 25 000 réfugiés répartis dans des tentes et des wagons. Médecins du Monde mène des programmes de soins de santé primaires (3 dispensaires pour 60 consultations médicalisées quotidiennes) et de santé mentale. A Spoutnik, la tente « santé mentale » accueille chaque jour plus d'une centaine d'enfants : un espace est fait pour eux, un peu en retrait de la désolation ambiante. Au travers d'activités ludiques et collectives, s'expriment des besoins qui sont relayés par des approches individuelles et par le soutien des mères. A Karaboulak, ce sont surtout les adolescents qui sont bénéficiaires des actions collectives.

Depuis octobre 1999, l'équipe de Médecins du Monde a couvert 40 000 consultations médicales et 14 000 consultations de santé mentale sur les 3 camps d'Ingouchie.

LE PERSONNEL LOCAL TCHETCHENE

L'action humanitaire repose sur quelques principes fondamentaux dont le libre accès aux victimes et l'évaluation sans entrave de leurs besoins. Dans la Tchétchénie en guerre, cela est difficile, voire impossible (risques d'enlèvements, bombardements...). Sans présence d'expatriés permanents, Médecins du Monde s'appuie, depuis 1998, sur son personnel local et a inventé le « pilotage à distance » : liés à l'association, depuis le début de son intervention en Tchétchénie (1995), la coordinatrice ou les administrateurs, médecins, psychologues, logisticiens et infirmières, tous tchétchènes, partagent les valeurs et les pratiques de Médecins du Monde. C'est grâce à eux que Médecins du Monde est la seule ONG médicale présente aujourd'hui en Tchétchénie. Toutefois, des expatriés viennent régulièrement soutenir leur action au cours de missions d'évaluation.