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La vie dans les camps en Ingouchie: témoignage du Dr Drogoul

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Le docteur Frédérique Drogoul, psychiatre, s'est rendue en Ingouchie du 17 au 23 décembre. Elle raconte:
" En Ingouchie, je suis allée dans les camps de Karaboulak, Spoutnik, et Severny. A Karaboulak, plus de 8000 réfugiés sont installés dans des tentes et des wagons. Sans compter tous les réfugiés installés chez les habitants ou dans les étables alentours et qui fréquentent le camp. Nous avons une tente médicale qui accueille plus de 80 consultants par jour et un programme de santé mentale.

Spoutnik est un immense camp de tentes installé en pleine campagne au pied de collines arides. Au delà, c'est la Tchétchénie écrasée sous les bombes ; on en entend parfois le bruit sourd. Les tentes s'alignent le long d'allées boueuses: partout des réfugiés, haches et scies en main, préparent les bûches qui alimentent les poêles installés dans les tentes où s'entassent les familles. En bordure du camp, un seul point d'eau ; à proximité des latrines en bois auxquelles manquent beaucoup de portes : elles ont été brûlées pour se chauffer. Dans un bâtiment délabré à l'entrée du camp se trouvent les douches collectives et la cuisine centrale où est préparé un unique et mauvais repas par jour.

Vers le fond du camp, dans un grand espace entouré d'une clôture en bois s'élèvent les deux tentes de Médecins du Monde. La tente médicale ne désemplit pas. Des draps tendus séparent les espaces : consultations adultes, pédiatriques, soins infirmiers... Plus de 60 consultations par jour ; des pathologies liées au climat hivernal et à la grande précarité des conditions de vie, mais aussi à la grande détresse qu'on lit sur le visage fermé et grave des réfugiés.

Lorsqu'on pénètre dans la tente du programme " santé mentale ", on ressent comme un allégement : un espace chaleureux, décoré de dessins et de guirlandes de papier avec des couvertures posées par terre pour les jeux et, sur le côté, une table pour le dessin et la pâte à modeler : les enfants se sont appropriés cet espace fait pour eux au milieu du désastre (cf " nos actions sur le terrain ")

Le site de Severny, à 2 km de Spoutnik, est composé de 160 wagons. La vie y est difficile surtout pour les enfants : la descente du train, très verticale, est périlleuse. Une bande de terre boueuse sépare le train du petit chemin qui le longe et les espaces collectifs (eau potable, douche, école...) sont très éloignés pour ceux qui vivent aux extrémités du convoi.

Une rumeur a circulé parmi les réfugiés : " les wagons vont repartir pour la Tchétchénie ! " Les autorités ingouches ont décidé de faire rentrer le train en Tchétchénie dans les zones sécurisées par les Russes malgré l'opposition des réfugiés. Le 23 décembre, l'administration du camp annonce que les 17 premiers wagons iront en Tchétchénie : ceux qui souhaitent partir s'organisent, récupèrent des vivres, les autres se déplacent dans les wagons suivants. Or, ce ne sont pas les 17 premiers wagons mais les 36 premiers qui prennent le départ, soit 800 personnes ! Je ne peux rester les bras croisés face à cette situation ! je finis par convaincre le représentant du ministre des situations d'urgence de m'emmener voir le convoi de l'autre côté de la frontière.

Escortée du vice-ministre, je rejoins le convoi vers Sernovodsk, en Tchétchénie. Les wagons sont plantés en pleine campagne, le long d'une petite gare en ruine, à 1,5 km du village le plus proche avec un seul point d'eau à disposition et aucune aide alimentaire. Les réfugiés sont paniqués, sans informations, sans nourriture, sans aide médicale. Le centre de santé le plus proche est à Sernovodsk un village où se trouvent déjà 3500 réfugiés chez les habitants et 200 réunis par la municipalité dans un bâtiment du ministère de l'Agriculture. On en attend 2000 autres. Accompagné de mon " escorte ", je rencontre aussi ces réfugiés. Un groupe vient de Grozny, en manque de nourriture : ils avaient décidé de quitter la ville sans savoir qu'un ultimatum avait été lancé. Je m'étonne de ne pas voir de blessés. Mais faute de soins, les blessés n'ont guère la chance d'arriver jusqu'au camp. "