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Garder le trafic sous contrôle dans le Nord du Niger - Rapport Afrique N°285 | 6 janvier 2020

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Traduit de l’anglais

Principales conclusions

Que se passe-t-il ? Les modes de gestion informelle de la violence liée au trafic de drogue, d’or et de personnes dans le Nord du Niger sont mis à rude épreuve – à cause d’une part de la pression européenne pour freiner la migration, et d’autre part de la concurrence accrue sur les routes de transport de la drogue.
La découverte de gisements d’or risque également de créer de nouveaux défis.

En quoi est-ce significatif ? Les accords tacites entre les autorités et les trafiquants comportent des risques, notamment celui de criminaliser l’Etat à mesure que le commerce illicite et le milieu politique s’entremêlent. Mais la rupture de ces accords serait encore plus dangereuse : si les différends liés aux trafics dégénéraient en conflits, ils pourraient déstabiliser le Niger comme ils l’ont fait au Mali voisin.

Comment agir ? Le Niger devrait renforcer ses systèmes de gestion des conflits.
Les mesures contre les trafiquants devraient se concentrer sur ceux qui sont lourdement armés ou qui ont recours à la violence. Niamey et les acteurs extérieurs devraient redynamiser l’économie formelle au Nord. Les dirigeants européens devraient veiller à ce que leurs politiques ne mettent pas en péril les pratiques qui ont permis au Niger d’échapper à des flambées de violence.

Synthèse

Depuis des années, les dirigeants nigériens limitent les effusions de sang liées aux trafics dans le Nord du pays en passant des accords tacites avec leurs protagonistes, mais cette approche est aujourd’hui mise à rude épreuve. L’économie informelle autrefois florissante du Nord a pâti de l’interdiction du trafic de migrants, adoptée par le gouvernement en 2015 sous pression européenne. En parallèle, la concurrence accrue pour les routes du trafic de drogue a exacerbé les tensions, et la découverte récente de gisements d’or comporte ses propres risques. Niamey devrait renforcer ses initiatives informelles de gestion des conflits et soutenir l’économie formelle au Nord, tout en sévissant contre les trafiquants les plus violents. Les acteurs internationaux, en particulier les dirigeants européens qui cherchent à freiner la migration, devraient soutenir cette double approche. Les armées étrangères qui, pour l’instant, se concentrent principalement sur la lutte contre les jihadistes, ne devraient pas se laisser entrainer dans les efforts visant à juguler le commerce illicite. Si les différends liés au trafic devaient dégénérer en conflits ouverts, il est presque certain que cela exacerberait le militantisme et la migration que les gouvernements occidentaux espèrent contenir.

Au cours des vingt dernières années, le commerce de la drogue, de l’or et des personnes a généré des revenus sans précédent dans le Nord du Niger. Pour protéger leurs intérêts dans un contexte de concurrence accrue, les trafiquants ont engagé des groupes armés, dont des bandits et des rebelles issus des minorités ethniques. Ils ont également conclu des accords avec des responsables étatiques, que ce soit pour soustraire leurs activités commerciales aux contrôles officiels ou pour s’acheter les services de soldats afin de protéger leurs convois. Certains sont devenus des hommes d’affaires ou jouent un rôle sur la scène politique nationale. De leur côté, les autorités nigériennes centrales et locales ont cherché à contenir le trafic plutôt qu’à y mettre fin, en s’efforçant de résoudre les querelles entre les barons rivaux de peur qu’elles ne dégénèrent en combats communautaires. La gestion du commerce informel a souvent contribué à soutenir les économies fragiles et à intégrer d’anciens rebelles au sein du gouvernement.

De nombreux habitants de la région regardent avec circonspection cette nouvelle classe de trafiquants pourvus de connexions politiques. Ils craignent que ces hommes ne s’allient à certaines factions politiques pour en tirer un avantage mutuel, affaiblissant les institutions gouvernementales, cooptant les forces de sécurité de l’Etat et finissant par faire de l’Etat une entreprise criminelle.

Ces préoccupations sont sérieuses, mais pour l’instant, il vaut mieux que le Niger continue à faire des compromis avec les trafiquants, à condition que ces accords permettent de prévenir la violence. Ce type d’arrangement a bien fonctionné à Agadez, où l’Etat a intégré dans ses rangs des élites touareg auparavant hostiles et a choisi la voie du dialogue pour faire en sorte que le commerce illicite bénéficie économiquement aux populations locales. En revanche, des systèmes informels similaires font défaut dans la région du Kawar, à l’extrême Nord, où les élites toubou nourrissent des griefs contre l’Etat et où les conflits liés aux trafics ont aggravé les frictions entre Toubou et Touareg. Cet espace est également touché par les conflits qui se propagent depuis le Sud de la Libye et le Nord du Tchad, ce qui augmente les difficultés auxquelles sont confrontées les autorités nationales et régionales.

La hausse de la présence étrangère au Sahel constitue un autre défi. Alors que les gouvernements étrangers intensifient leurs campagnes de lutte contre le jihad et ferment les routes migratoires vers l’Europe, les trafics font l’objet d’une attention nouvelle. Les gouvernements européens sont non seulement déterminés à endiguer les flux de migrants vers le nord, mais ils considèrent de plus en plus, avec d’autres acteurs étrangers, que le trafic est un risque sécuritaire qui finance les groupes armés et sape le pouvoir de l’Etat. Une loi de 2015, adoptée en grande partie sous pression de l’étranger, a interdit le transport des migrants, une activité lucrative qui avait peu d’effets néfastes sur le Niger lui-même, et a mis l’économie du Nord en péril. Si un boom aurifère n’avait pas, à peu près au même moment, donné du travail aux passeurs au chômage, les dommages économiques auraient pu être bien pires. Nombre de ces hommes auraient pu rejoindre des groupes armés et la compétition autour de l’accès aux ressources aurait pu faire plus de victimes.

Le Niger et ses partenaires devraient en premier lieu s’efforcer d’éviter que les trafics ne créent de la violence. Les initiatives locales de médiation, qui ont permis d’éviter les affrontements entre rivaux, en particulier autour d’Agadez, et de prévenir les conflits communautaires liés au commerce illicite, devraient être poursuivies. Les autorités nigériennes devraient se montrer particulièrement prudentes lorsqu’elles tentent d’enrayer les trafics au Kawar, et chercher plutôt à mettre en place des systèmes de gestion des conflits similaires à ceux qui existent à Agadez. En même temps, les autorités nigériennes devraient sévir contre les trafiquants lourdement armés ou violents ; l’Etat devrait adapter ses tactiques – de l’action militaire aux poursuites judiciaires en passant par le retrait des privilèges politiques – en fonction de ce qui a le plus de chances de fonctionner avec chaque individu ou réseau. Elles devraient aussi redoubler d’efforts pour créer des alternatives dans l’économie formelle, en commençant par investir dans la construction de routes, l’électrification et une meilleure gestion des ressources.

L’Union européenne (UE) et les gouvernements européens devraient veiller à ce que les mesures visant à enrayer les trafics n’alimentent pas par inadvertance les tendances qu’elles cherchent à endiguer. Les dirigeants européens semblent vouloir continuer de faire de la lutte contre les migrations une priorité, même si le nombre de personnes transitant par le Niger a considérablement diminué depuis 2015. Il est essentiel que leurs politiques causent le moins de dommages économiques possible et ne mettent pas en péril les systèmes informels qui ont permis au Niger d’échapper à une flambée de violence alors même que la Libye et le Mali voisins sombraient dans le chaos. Les opérations militaires étrangères qui, pour l’instant, se concentrent principalement sur la lutte contre le militantisme islamiste, devraient éviter toute implication dans les efforts visant à enrayer les trafics, ce qui les entrainerait inévitablement dans la politique locale. L’UE devrait également s’assurer que les programmes de développement ne donnent pas l’impression de favoriser une communauté plutôt qu’une autre, ce qui exacerberait la concurrence ethnique. L’effondrement du fragile équilibre que le Niger a maintenu tant bien que mal au cours de la dernière décennie jouerait certainement en faveur des groupes militants et accentuerait les migrations vers le nord.

Dakar/Niamey/Agadez/Bruxelles, 6 janvier 2020