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ENTRETIEN : « Il ne faut pas oublier les réfugiés du Niger, il ne faut pas oublier le Sahel » (HCR)

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La Directrice de la Division des relations extérieures du HCR, Dominique Hyde, a rendu visite à cette famille érythréenne au centre de transit de l'OIM à Niamey, au Niger. © HCR/Selim Meddeb Hamrouni

Environ 3,8 millions de personnes ont besoin d’une assistance humanitaire au Niger en 2021. Ce pays d’Afrique de l'Ouest demeure confronté à une urgence humanitaire complexe. Pour Dominique Hyde, Directrice des relations extérieures au HCR, l'Agence des Nations Unies pour les réfugiés, il faut « intervenir maintenant, avant que la situation ne devienne ingérable ». « Nous sommes presque au bord du précipice », selon elle.

Dominique Hyde vient de rentrer d’une mission au Niger, tout particulièrement dans la région de Ouallam où le HCR et ses partenaires fournissent une aide humanitaire aux réfugiés, aux personnes déplacées et aux personnes vulnérables au sein des communautés hôtes.

Dans un entretien accordé à ONU info, elle raconte ce qu’elle a vu et entendu sur le terrain.

ONU Info : Vous venez de rentrer du Niger. C'est un des pays le plus pauvres au monde, sujet à l’instabilité, à l'insécurité alimentaire et aux catastrophes naturelles. Il y a aussi la Covid-19 qui frappe le pays. Pouvez-vous nous décrire la situation sur le terrain ?

Dominique Hyde : La situation au Niger et au Sahel est une des urgences les plus méconnues au monde. Elle est moins médiatisée aussi. Je reviens d'une mission au Niger où j'ai passé une semaine. Ce n'est pas seulement un des pays les plus pauvres au monde, c'est le pays le plus pauvre au monde. Et c'est aussi un pays où il y a sept frontières avec un amalgame de défis, que ce soit les réfugiés qui arrivent du Mali, du Nigéria, et du Burkina Faso, que ce soit les personnes déplacées de force, dans un contexte d'insécurité grandissante. A cela s’ajoutent certains des indicateurs les pires au monde en matière d’éducation, de santé et de tout ce qui a trait à la réalisation des Objectifs de développement durable.

ONU Info : Le Niger accueille un grand nombre de réfugiés. Qui sont ces réfugiés que vous avez vus ?

Dominique Hyde : J'ai eu l'opportunité d'aller dans une région qui s'appelle Ouallam et où depuis plusieurs années on a vu une entrée de réfugiés qui arrivent du Mali. Le Niger est un pays extraordinairement généreux. Bien que ce soit un des pays les plus pauvres au monde, il a gardé ses frontières ouvertes, il a accueilli les réfugiés. Les réfugiés du Mali que j'ai rencontrés ont accès à l'éducation, aux soins de santé. Tout ce qui est protection sociale du pays est aussi octroyée aux réfugiés maliens. La plupart d’entre-deux sont là depuis plusieurs années.

C'est un pays qui est aussi touché par le changement climatique et on travaille à la création de maisons écologiques pour ces réfugiés. On construit avec des briques, avec plein de produits locaux, des maisons pour les réfugiés, mais aussi pour les déplacés et les populations les plus vulnérables. On crée des nouvelles communautés et on construit aussi des écoles qui accueillent tous les groupes.

ONU Info : Il y a beaucoup de femmes qui sont très impactées par le déplacement. Est-ce que vous avez pu en rencontrer quelques-unes et qu'est-ce qu'elles vous disent ?

Dominique Hyde : J'aimerais vous parler de quelque chose qui m'a vraiment touché, qui m'a vraiment ému. Lorsque j'étais dans cette région de Ouallam en train de rencontrer ces familles maliennes réfugiées qui ont vécu beaucoup de défis, j'ai aussi eu l'occasion de rencontrer des familles du Niger qui ont été déplacées de force, il y a quelques semaines. J'ai rencontré une femme qui s'appelle Fati Idé qui habite à la frontière avec le Mali. Son village entier a été détruit. Elle a vu sa famille, ses voisins assassinés devant elle. Elle m'a raconté des histoires d'horreur de ces groupes armés, en train de violer les femmes de tout âge et même certaines jeunes filles. Au point, elle me disait, qu’ils prenaient même leurs vêtements qu'elles avaient sur le dos.

Elle s'est enfuie, elle est allée voir le chef du village et elle a demandé de l'appui. Et en demandant cet appui, elle a mis en péril la vie de son chef de village qui a été assassiné sous ses yeux. Elle s'est enfuie avec les neuf membres de sa famille, dont sa sœur qui était enceinte. Sa sœur a accouché de jumeaux sur la route et ils sont mort-nés à cause des traumatismes.

Et là, elle était avec moi dans un centre où on accueille les déplacés, où on offre un appui alimentaire, des soins de santé et surtout une sécurité où ils peuvent dormir en toute tranquillité. Mais elle est encore excessivement ébranlée et encore très fragile. Elle avait une petite fille dans ses bras qui avait à peine 10 mois. Et elle m'a dit : « Si ma fille avait été un garçon ces groupes armés l’aurait aussi assassinée ».

ONU Info : C’est presque inimaginable ce que ces personnes vivent, n'est-ce pas ?

Dominique Hyde : Je fais ce métier depuis plus de 25 ans, et ce que j'ai vu…. Alors bien sûr, la crise ce n'est pas seulement le Niger, c'est une crise du Sahel. On parle de plus de 3 millions de personnes déplacées de force. Et ce sont les femmes et les enfants qui sont le plus en danger, qui sont les plus impactés, qui vivent des situations terribles. Nous ne parlons même pas de tout ce qui a trait à la malnutrition et à l'accès aux services de base. On fait des pas en arrière.

Il y avait eu un investissement important en termes de développement dans ce pays et maintenant, ce qu'on voit, c'est que l’on est en train de reculer. Un, à cause de la pandémie, et deux, à cause de l'insécurité dans le pays. Et ce sont les jeunes, ce sont les femmes, ce sont les enfants qui sont les plus touchés.

ONU Info : Est-ce que vous avez vu aussi des personnes qui apportent de l'espoir, parmi ces réfugiés ? Est-ce qu'il y a eu des moments qui ont été réconfortants pour vous ?

Dominique Hyde : Oui, j'ai rencontré une dame qui s'appelle Fatima, une réfugiée du Mali. Elle a trois enfants, elle n’a plus de mari. Sa fille ainée Anaïs a 12 ans. Elle est à l'école et c'est un nouvel espoir. Elle n’avait pas pu aller à l'école depuis longtemps et là, elle vient juste de commencer l'école et dans un environnement sûr, juste à côté de la maison. La mère a beaucoup d'espoir avec cela. Ses deux autres enfants sont plus jeunes.

Ce qu'elle espère à ce stade, c'est de trouver un emploi, de trouver du travail. Par ailleurs, ce qu'elle me disait, c'est qu'elle se sentait en sécurité. Elle se sentait protégée et elle savait que ses enfants avaient cet accès à l'éducation qui lui donne un certain espoir.

ONU Info : Pour tous ces réfugiés qui sont au Niger, quel est l’espoir ? Est-ce de rester dans le pays et reconstruire une nouvelle vie ou est-ce autre chose ? Est-ce la réinstallation ?

Dominique Hyde : C'est un pays où la situation est très difficile. A la frontière avec le Nigéria, on voit aussi une augmentation des réfugiés qui arrivent. Je n’ai malheureusement pas eu l'opportunité d'y aller, mais c'est très difficile de dire la différence entre les réfugiés, entre les déplacés, entre la population locale. Et c'est pour ça aussi que le gouvernement a cette approche d'ouverture à tous les groupes. Mais pour nous, un des défis c'est tout ce qui est identification et documentation, parce que ça aussi, c'est une forme de protection pour les réfugiés.

Le Niger n'accueille pas seulement les réfugiés qui viennent des pays avoisinants, mais c'est aussi un pays qui a un mécanisme d'évacuation d'urgence et de transit de réfugiés qui ont été détenus en Libye. Et c'est un centre où on est supposé être là que pour quelques semaines, quelques mois. Ce sont les cas les plus vulnérables de réfugiés que j'ai jamais rencontrés.

J'aimerais vous raconter une histoire terrible. J'ai rencontré une femme de l’Erythrée qui avec ses deux enfants, un garçon qui a 19 ans et une fille de 15 ans. Ce soir-là, ils allaient déménager au Canada où ils allaient être réinstallés. Et l'espoir dans leurs yeux étaient extraordinaires.

Et cette femme-là a vécu des atrocités en Erythrée. Elle a fait le voyage très difficile avec ses deux enfants à travers le Soudan pour se retrouver en Libye, prise par des trafiquants, enfermée, kidnappée. Je ne suis pas sûre si c'est possible de le dire, mais violer de façon… tous les jours. Et c’était la famine, on ne leur donnait presque pas manger, presque rien à boire. Et en plus de ça, torturée. Lorsqu'ils ont été relâchés et qu'ils ont essayé de fuir par bateau, ils ont été rattrapés par les autorités libyennes, mis en détention et ensuite le gouvernement du Niger les accueille, leur offre un moment de repris. On leur offre des soins de santé mentale. Parce que vous vous imaginez le traumatisme et ensuite les soins de santé qui sont nécessaires pour ensuite être réinstallés au Canada.

Et là l’espoir était là. Ils allaient être réinstallés à Halifax en Nouvelle-Ecosse. Et le fils avait hâte d'aller à l'école. Il avait hâte de faire du sport. Et la fille de 15 ans aussi, qui n'avait même plus d'idée à quoi ressemblait une salle de classe. Et on a eu une très belle discussion. Je lui ai dit qu'on n'avait pas de bons joueurs de foot au Canada et qu’il aurait dû aller ailleurs. Il m'a dit, mais comment est-ce que j'ose dire cela ! Et il m'a parlé d'un joueur de foot canadien qui est ambassadeur de bonne volonté du Haut-Commissariat pour les réfugiés qui s’appelle Alfonso Davis. C'est un réfugié du Libéria, qui s'est retrouvé au Ghana pour être réinstallé au Canada et c’est l’une des plus grandes stars de foot au monde maintenant pour le Bayern Munich. Donc, même lui voyait de l'espoir via d'autres réfugiés.

Donc ça ce sont des histoires d'espoir. Mais en général, je dirais que pour la plupart des réfugiés au monde, et c'est aussi le cas au Niger, la seule chose dont ils rêvent c’est de rentrer chez eux.

ONU Info : Comment le HCR fait-il face à tous ces défis humanitaires, logistiques, sanitaires, sans oublier la Covid-19 ?

Dominique Hyde : C’était mon premier voyage depuis le début de la pandémie sur le terrain et j'ai été vraiment frappée par le courage de mes collègues du Haut-Commissariat pour les réfugiés, non seulement à cause de la pandémie, mais à cause de l'insécurité dans le pays. Pour aller aider les autres, les dangers qu’ils parcourent, c'est simplement extraordinaire et émouvant.

On fait face à une situation où le Sahel est une des régions la moins financée du monde aussi bien pour le HCR que pour d’autres agences des Nations Unies. Ce qui veut dire qu'on ne peut pas faire tout le travail. Par exemple, pour les réfugiés du Nigéria qui se trouvent au Niger, on ne peut aider que 20% de la population. Et qu'est-ce qui arrive aux autres ? Franchement, nous sommes assez certains que certains d'entre eux se retrouvent dans des situations précaires, d'insécurité et ils font face au trafic, à tout ce qui est violence faite aux femmes, tout ce qui est abus domestique, parce qu'on ne peut pas les atteindre, parce qu’on n’a simplement pas les moyens.

ONU Info : Vous disiez plutôt que ces réfugiés, tout ce qu'ils veulent c'est de retourner chez eux. Comment est-ce possible vu la situation dans la région ?

Dominique Hyde : Il faut toujours rester optimiste. Le Sahel est une région où on doit intervenir maintenant, avant que la situation ne devienne ingérable. Nous sommes presque au bord du précipice. Et cette situation, ce n'est pas seulement au Niger, c'est au Burkina Faso, au Mali, au Nigéria. Tous les jours, aujourd'hui, hier, la semaine dernière, on a vu des centaines de personnes qui ont été tuées. L'insécurité est montante. C’est ici où toutes les agences des Nations Unies et le système des Nations Unies et les États membres doivent venir ensemble. Il y a énormément d'outils de stabilisation qui sont en place. C'est vraiment cette question de sécurité dans laquelle on doit investir.

Pour le moment, toutes les indications sont plutôt inquiétantes et ça va main dans la main avec cette pandémie qui a vraiment appauvri le monde entier. On voit une situation et on l'entend de la Banque mondiale que la pauvreté est grandissante. Et si elle est grandissante pour les communautés locales, elle est d'autant plus grandissante pour les réfugiés.

ONU Info : Vous êtes canadienne. Le Canada est le leader pour toutes les questions de réinstallation. Quel est votre message pour les autres pays qui sont frileux face à la réinstallation ?

Dominique Hyde : Je suis très fière de mon pays. L'année dernière, il y avait plus de 1,4 million de réfugiés qui étaient en situation de vulnérabilité extrême, dans des situations précaires, et qui avaient besoin de réinstallation immédiate parce qu'il n'y avait pas d'autre solution. Ce sont les réfugiés les plus vulnérables, qui ne peuvent pas rentrer chez eux pour des raisons de sécurité.

Et l'an dernier, à cause de la pandémie, parce que beaucoup de pays sont devenus de plus en plus conservateurs, on a pu réinstaller 20.000 de ces réfugiés. C’est la pire année en 20 ans.

Et avec la pandémie on a vu, non seulement au Canada, mais aussi dans plusieurs pays, en Suède, aux Etats Unis, combien les réfugiés ont fait partie de la réponse à la pandémie dans les secteurs de santé en tant qu’infirmiers, en tant que médecins. On l'a vu en Angleterre. Ils peuvent tous apporter un appui, leur part et leur contribution et leur voix dans tous ces différents pays.

Nous, ce qu'on demande, c'est qu'on ait une augmentation de pays qui acceptent et qui réinstallent des réfugiés. Mais il y a aussi d'autres solutions, il y a tout ce qui est éducation. C'est une autre forme de solution d’accepter des réfugiés comme étudiants au niveau universitaire, les appuyer financièrement. Ce n'est pas seulement les pays qui peuvent faire ça, mais aussi les individus comme vous et moi qui pouvons appuyer et aider des réfugiés à venir étudier dans des pays qui sont plus sûrs, qui peuvent offrir une éducation et donc une solution à long terme aussi pour les réfugiés.

ONU Info : Dominique Hyde, vous avez un dernier message ?

Dominique Hyde : Mon seul message c’est qu’il ne faut pas oublier les réfugiés, il ne faut pas oublier le Sahel et je pense qu'une chose qu'on a appris avec cette pandémie, c'est que malheureusement cette pandémie n'arrête pas la violence, n'arrête pas les conflits dans le monde. Cette pandémie n’a pas été arrêtée par les frontières. On doit travailler ensemble si on veut vraiment résoudre les problèmes sur cette Terre.