Mozambique

Mia Couto - Mozambique : 30 ans de l'indépendance L'avenir était-il meilleur dans le passé ?

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Je suis né et j'ai grandi dans une petite ville coloniale d'un monde qui a disparu et j'ai appris très tôt que je devais vivre contre mon propre temps. La réalité coloniale était là, dans le quotidien, classant les hommes par race, poussant les Africains hors des villes et de leurs banlieues. Moi-même, privilégié par la couleur de ma peau, j'étais considéré comme "un blanc de deuxième catégorie". J'étais confronté chaque jour à l'humiliation des Noirs, qui allaient pieds nus et étaient obligés de s'asseoir sur la banquette au fond du bus, au fond de la vie. Chez moi, nous vivions sous l'emprise de la peur, compte tenu de la menace de prison qui pesait sur mon père journaliste, qui nous enseignait à ne pas baisser les yeux devant l'injustice. L'indépendance nationale représentait pour moi la fin de cet univers d'injustice et c'est pour cela que j'ai embrassé la cause révolutionnaire comme si j'y étais prédestiné. Je suis devenu très tôt membre du Front de Libération du Mozambique: pendant un certain temps, ma vie a été guidée par le sentiment épique que nous étions en train de créer une société nouvelle.

Le jour de l'indépendance du Mozambique, j'avais 19 ans. Je nourrissais l'espoir de voir hisser un drapeau pour mon pays. Je croyais que le rêve d'un peuple pourrait se réaliser sous la forme d'un simple drapeau. En 1975, j'étais journaliste, le monde était mon église, les hommes ma religion. Et tout était encore possible.

Le 24 juin au soir, j'ai rejoint des milliers d'autres Mozambicains pour assister à la proclamation de l'indépendance nationale, qui serait annoncée par la voix rauque de Samora Moisés Machel. L'annonce devait avoir lieu à minuit précise. Le jour pointait, un pays naissait. Vingt minutes après minuit, Samora n'était toujours pas monté sur le podium. Soudain, l'uniforme de guérillero de Samora s'est détaché des invités. Sans s'occuper de la rigueur du programme, le Président a proclamé: «Ce 25 juin, à zéro heure…». Un coup de magie a fait reculer les aiguilles. L'heure est devenue juste, le temps s'est fait nôtre.

Je n'oublierai jamais les visages illuminés par un enchantement sans pareil, pas plus que les cris d'euphorie ou les tirs des guérilleros annonçant la fin de toutes les guerres. C'était la fête, la célébration de devenir des gens, d'avoir un sol et de mériter un ciel. Plus qu'un pays, nous célébrions une autre destinée pour nos vies. Ceux qui avaient attendu des siècles, ne se formalisaient pas pour quelques minutes de retard.

Trente ans plus tard, pourrions-nous encore faire reculer les aiguilles du temps? La même croyance habite-t-elle encore le citoyen mozambicain? Non seulement elle ne l'habite plus, mais elle ne pourrait plus l'habiter. En 1975, nous avions la conviction légitime mais quelque peu naïve qu'il était possible, en l'espace d'une génération, de changer le monde et de redistribuer le bonheur. Nous ne savions pas que le monde est une toile collante où certains sont proies, d'autres prédateurs.

Trente ans, ce n'est rien dans l'histoire d'un pays. Nous sommes déjà loin de l'injustice coloniale. Mais nous sommes tout aussi loin de réaliser le rêve qui nous fit chanter et danser cette fameuse nuit du 25 juin. Certaines attentes ont été déçues. Aujourd'hui, nous ne serions pas accourus avec une telle ferveur pour célébrer une nouvelle déclaration. Mais cela ne veut pas dire que nous sommes enclins à la croyance. Nous sommes plutôt conscients que tout requiert un chemin et du temps.

Nous pouvons fournir des explications, pointer un doigt accusateur sur d'autres, mais cela ne sert pas à grand-chose. On ne peut espérer qu'un pays ayant rattrapé le retard dû à la domination coloniale puisse réaliser ce que les nations indépendantes n'ont toujours pas fini de construire. Le Mozambique apprend à être souverain dans un monde qui accepte difficilement la souveraineté d'autrui. Le monde qui paraissait infini s'est rétréci pour les drapeaux dits de petite taille.

L'année même où l'empire colonial portugais se désintégrait, en 1975, les Américains étaient battus au Vietnam. Le temps paraissait s'écouler en faveur des "petits" peuples, capables d'affronter l'arrogance des puissants. Ces victoires ont créé l'illusion qu'un monde plus juste était en train de naître. Mais le système mondial s'est vite remis de ces revers. L'indépendance du Mozambique a dû faire face à une dualité: elle a représenté une rupture avec le colonialisme mais, en même temps, été comme un pas en direction d'une plus grande intégration dans un système capitaliste qui se mondialisait. Nous n'aurions pas pu échapper à cette condition ambivalente.

Mesdames et messieurs, Chers amis,

Dans mon roman Terre somnambule, j'ai créé un personnage qui est né le 25 juin, jour de l'indépendance, et que j'ai appelé Junhito. L'histoire se déroule pendant notre guerre civile, qui a duré 16 ans.

Un soir, le père de Junhito a été assailli par un pressentiment: son fils allait bientôt mourir. C'était ce que la guerre réclamait: la mort de celui qui était né en juin. Pour sauver l'enfant, la famille décida de le cacher dans le poulailler, au fond du jardin. Là, Junhito apprendrait à se comporter comme les poules, à manger des restes, à dormir au grand air. Résigné à survivre sans gloire, sans brio, sans substance.

Junhito est devenu peu à peu une ombre et, à la maison, la famille avait l'interdiction ne fût-ce que de prononcer son nom. Même sa mère semblait s'être fait une raison. Cependant, sous le couvert de la nuit, elle allait en cachette visiter son fils. Elle s'asseyait dans le noir et chantait une berceuse, celle-là même qui avait endormi ses frères. Au début, Junhito accompagnait le chant de sa mère. Mais avec le temps, l'enfant ne pouvait même plus épeler les mots humains. Il caquetait un peu et cachait sa tête sous son bras. Et il s'endormait ainsi, rêvant qu'un jour, il avait été un homme.

La métaphore du roman est simple, presque linéaire. A l'époque, je dénonçais notre perte de souveraineté progressive et la domestication croissante de notre audace. Nous pouvions être une nation, mais pas trop; nous pouvions être un peuple, mais nous devions nous montrer bien élevés.

Grâce à un processus difficile et conflictuel, le Mozambique s'est créé la réputation d'être une exception en Afrique. Je dois dire que cette réputation est méritée et qu'elle n'est le cadeau d'aucun paternalisme. Nous avons été capables de produire la Paix, nous avons su créer une démocratie formelle, construire de la stabilité et garantir les libertés fondamentales d'expression et de pensée. Je suis fier de ce processus, mais j'ai aussi peur, parce que le chemin parcouru n'a pas été choisi par nous et ne répond pas à notre volonté. Notre succès ne peut continuer à être mesuré uniquement à l'aune du succès obtenu dans l'application d'une série de recettes politiques et financières toutes faites, bien au contraire: nous devrions être reconnus pour la façon créative dont nous avons repensé notre place dans le monde.

Au cours des années glorieuses de lutte pour la libération, nous criions «L'indépendance ou la mort. Nous vaincrons». Aujourd'hui, nous le savons: l'indépendance n'est rien d'autre que la possibilité de choisir nos dépendances. Dans les années 70, le monde permettait de choisir les options et les alliances stratégiques. Désormais, les économies nationales ne disposent que d'un seul modèle économique, sans aucun choix possible. Nous optons pour ce que d'autres ont choisi pour nous. Sans que nous le sachions, une partie de notre âme a été emmenée dans un poulailler, où nous avons oublié l'irrévérence, l'originalité et le désir d'être uniques.

Mais la limitation de la souveraineté n'affecte pas seulement le Mozambique: elle est générale. Les nations sont moins nationales et les citoyens moins maîtres de leur destin. D'aucuns disent que, désormais, nous formons tous «le monde». Mais personne ne peut être du monde sans avoir son petit village.

LA MANIÈRE DONT L'EUROPE VOIT L'AFRIQUE

Les continents sont avant tout des représentations faites et refaites au fil du temps. L'Afrique d'aujourd'hui est une coproduction euro-afro-américaine. La version la plus récente de cette coproduction est marquée par la mort et la décadence. Les chaînes de télévision confirment cette agonie, entre maladie et guerre. La diffusion excessive d'images sur les drames africains a eu un effet pervers: le continent a perdu sa visibilité, parce que tout semble du déjà vu. Aux yeux du reste du monde, l'Afrique (ou une partie du continent) a cessé d'exister. On est passé de la carte rose du rêve à la carte monochrome du désespoir.

L'apocalypse africaine a trop longtemps été observée, filmée, photographiée, et aussi tordue dans tous les sens pour faire naître la compassion. Il n'est plus possible de comprendre ce qu'il y a derrière ces images. En fin de compte, la faim et la guerre ne sont que les signes d'une tragédie plus profonde et plus ancienne. Cette tragédie a non seulement des causes internes, mais elle est aussi due à la place périphérique attribuée à l'Afrique et aux échanges inégaux du commerce international.

Une certaine gauche européenne est passée de la sympathie à un pessimisme militant. La larme solidaire a cédé la place à l'indifférence et au discrédit. Quant aux Africains, ils ont misé sur la culpabilisation des autres, car ils étaient persuadés de l'existence d'un «complot» ancien visant à les décimer.

La désillusion et l'impatience se sont accumulées des deux côtés. Une même ignorance a traversé l'Histoire. Les prophètes du socialisme ont été suivis par ceux du néo-libéralisme, qui agitent des recettes toutes faites pour sauver les pauvres. Mais la pauvreté perdure, insidieuse comme une maladie incurable qui nous dévore de l'autre côté de la Méditerranée.

Le choix des pays donateurs paraît simple: donner davantage ou cesser de donner. Des nouvelles récentes montrent qu'il est prévu de donner un peu plus ces prochains temps. Au moins dans certaines nations, l'option humanitaire aura triomphé. Mais peu de gens s'interrogeront sur le besoin de changer la qualité des relations Nord-Sud.

LA MANIÈRE DONT NOUS VOYONS LA SUISSE

Pour beaucoup de Mozambicains, la Suisse n'était pas assimilée à un pays, mais à une mission religieuse. La Mission suisse s'est implantée au sud du Mozambique et a dû faire face à des soupçons terribles de la part du régime colonial portugais. Henri Junod a été expulsé du Mozambique en 1895 parce qu'il enseignait les langues indigènes. Ce missionnaire aidait des Mozambicains tels qu'Eduardo Mondlane à retrouver leurs racines. Ce faisant, il s'est lui-même tellement africanisé qu'il a choisi d'être enterré en terre mozambicaine.

Soixante-dix ans plus tard, un autre Suisse est devenu une figure presque mythique. Il s'agit du docteur René Gagnaux, un philanthrope de la nouvelle ère, un homme qui a voué sa vie aux plus pauvres. Un de ses enfants, devenu mozambicain, dirige une des principales forces politiques dans la ville de Maputo.

Aujourd'hui, notre perception de la Suisse est plus moderne et nous la désignons par un nom bizarre: «pays donateur». Désormais, le monde est partagé entre ceux qui donnent et ceux qui reçoivent. Comme si c'était un état naturel, génétique, perpétuel. Nous, les récepteurs de ce qu'on appelle «aide», avons déjà porté d'autres noms: Tiers Monde, pays en voie de développement, territoires du Sud, pays sous-développés, nations périphériques.

La valse des noms n'est pas finie. Désormais, en termes «politiquement corrects», nous avons pour la première fois le droit de partager un même nom: nous sommes tous, riches et pauvres, des «partenaires». Ce nouveau nom est plus sympathique, mais il se heurte à une question de principe: on ne résout pas par la forme ce qui n'est pas résolu dans sa substance.

LA CULPABILISATION MUTUELLE

L'Ambassadeur de Suisse au Mozambique, mon ami Adrian Hadorn, peut témoigner de mon intervention insistante au Mozambique afin de combattre la tendance des Africains à la victimisation. Tant que nous continuerons à rendre les Européens coupables de nos propres échecs, nous ne pourrons pas reconnaître que nous sommes les principales forces du changement. Assumer notre condition de sujets historiques: tel était le principal et le plus excitant des défis de l'indépendance nationale.

Le nombre d'arguments destinés à justifier la «cleptocratie» et la corruption sur le continent africain est sans fin. Certains intellectuels africains placent l'origine de tous les maux dans l'importation de modèles extérieurs. Cette justification est de mise chez certains donateurs. Dans le langage moderne des rapports des consultants, ce problème est décrit comme un «manque d'ownership dans l'application des réformes structurelles». Imposées de l'extérieur, ces réformes ne pourraient pas être mises en oeuvre. Mais tout indique que les élites nationales se sont au contraire approprié rapidement et profondément certaines de ces réformes et les ont utilisées pour s'enrichir. Le problème ne semble pas résider dans l'origine des modèles, mais plutôt dans leur nature politique. Les Africains ont africanisé le manioc. Les élites ont fait de même avec les réformes structurelles.

Si certains Africains estiment que la faute revient exclusivement aux Européens, certains Européens pensent à l'inverse que la faute est imputable uniquement aux Africains. Un rapport plus sain entre les uns et les autres entraînerait des bouleversements profonds et un nouveau départ. Mais ce retour au point zéro n'existe pas dans l'Histoire. Il nous appartient de remettre en question les préjugés de nos rapports réciproques.

J'ai choisi quelques points épars pour ce petit texte. Je ne suis pas économiste, je suis un écrivain dont la passion réside dans un monde qui n'existe pas. Je ne peux pas rester indifférent à certaines questions qui déterminent notre destin commun. Voici donc quelques interrogations que j'aimerais partager avec vous.

Le faux sentiment de gaspillage

En Europe et aux Etats-Unis, l'opinion publique pense toujours que l'Afrique peut sortir de la crise si elle gère bien les fonds reçus et que l'aide n'est pas insuffisante mais mal utilisée.

Il est exact qu'une partie des dons a été détournée au profit d'élites minoritaires et certaines de ces fortunes se trouvent ici, au cœur de l'Europe, sous forme de comptes en banque cachés. Mais il faut comprendre que même si elle était mieux utilisée, l'aide actuelle ne permettrait pas de résoudre les problèmes vitaux des nations pauvres, bien au contraire: le cadre actuel de l'aide contribue probablement à aggraver la misère dans le Tiers Monde.

Revenons à l'idée dominante selon laquelle les montants de l'aide sont astronomiques. En fait, il faut replacer ces sommes dans leur contexte: les citoyens américains croient, par exemple, que leur pays affecte entre 15 et 20 pour cent de son budget à l'aide internationale. Ils ont tort: les Etats-Unis consacrent moins de 1 pour cent à l'aide au développement, des broutilles en comparaison avec les millions que le gouvernement verse chaque année aux fournisseurs d'armes.

Un écrivain sait conter mais pas compter. Toutefois, un économiste de mes amis m'a aidé à faire des additions et je vais vous en livrer les résultats. Les 175 milliards de dollars que les Etats-Unis ont dépensé depuis mars 2003 pour la guerre en Irak auraient permis de réaliser les projets suivants:

1) Créer 40 000 petites et moyennes entreprises de production relativement modernes et compétitives en Afrique subsaharienne, générant directement 12 millions de nouveaux emplois avec des salaires et des conditions de travail supérieurs à la moyenne actuelle. De surcroît, un tel investissement permettrait aux économies africaines de retirer un avantage effectif des options commerciales déjà existantes, comme l'AGOA (commerce préférentiel avec les Etats-Unis) et l'EBA (everything-but-arms, commerce préférentiel avec l'Union européenne). Cela signifie que dans un délai relativement court, le produit intérieur brut de l'Afrique subsaharienne par habitant pourrait être multiplié par trois grâce au développement et à la croissance réelle de l'économie, ainsi qu'à une meilleure répartition du revenu produit.

2) En plus de ces entreprises, l'argent dépensé en Irak permettrait aussi de construire 600 écoles techniques et professionnelles de haute qualité, où seraient formés annuellement environ 300 000 travailleurs qualifiés capables de donner d'importantes impulsions au développement de l'agriculture, de l'agro-industrie, de la pêche, de l'industrie, du tourisme, des services, etc. Cette formation permettrait aux entreprises dont nous venons de parler de fonctionner correctement avec une main d'œuvre qualifiée et d'avoir une influence immédiate sur la productivité et le niveau de vie de la majorité des Africains.

Refaisons les comptes: les milliards de dollars dépensés en Irak suffisent pour payer 4 millions d'instituteurs pendant une année, vacciner tous les enfants du monde contre diverses maladies pendant 58 ans, nourrir le monde pendant les 7 prochaines années ou encore combattre le fléau du paludisme en Afrique et construire 2 millions de nouveaux logements de base.

La réaffectation de ces milliards de dollars serait certainement une manière bien plus efficace de combattre l'insécurité. Car il existe une terreur invisible dont se nourrit peut-être le terrorisme international: celle de la faim, de la pauvreté, de l'ignorance; le terrorisme du désespoir face à l'impossibilité de changer sa vie.

Mesdames, Messieurs,

En fin de compte, presque aucune nation industrialisée n'a respecté ce que les Nations Unies ont stipulé il y a trente ans: attribuer 0,7 pour cent de leur budget à l'aide au développement. En moyenne, cet appui ne dépasse guère les 0,25 pour cent. Comme on peut le voir, ce ne sont pas seulement les pays pauvres qui ne respectent pas les engagements qu'ils ont pris à l'échelle internationale.

Mais le plus grave, c'est le fait que ce qui nous a été donné d'une main nous a été retiré de l'autre. On estime que les mesures protectionnistes et les subventions enlèvent 2 050 millions d'euros aux pays pauvres. Soit bien plus que la valeur de l'aide. De surcroît, les subventions agricoles accordées en Europe et aux Etats-Unis représentent une aberration au vu de la logique qui nous est imposée par rapport aux mécanismes de régulation de l'économie. En résumé, les prophètes du libéralisme de marché ne font pas chez eux ce qu'ils prétendent faire.

Pire encore: il est prouvé que 40 % des sommes que l'on croit donner aux pays pauvres sont destinées à payer des consultants internationaux. En réalité, il y a de nos jours plus d'expatriés en Afrique qu'il n'y en avait à l'époque coloniale. Ce qui veut dire qu'une partie de l'argent est absorbée par le circuit des pays riches. Si l'on y intègre cette donnée, la valeur de l'aide passe de 0,25 du budget à moins de 0,1 pour cent. En fait, les pays riches ne donnent pas autant que ce que leurs citoyens croient.

Le cycle perpétuel de la dette

Les pays africains dépensent et continueront indéfiniment à dépenser plus d'argent pour honorer le service de la dette que pour investir dans les secteurs de la santé et de l'éducation. De 1980 à 1990, la totalité de la dette de l'Afrique subsaharienne a plus que doublé. En 1995, le total des exportations des pays africains ne suffisait pas pour honorer le service de la dette. Pour eux, il ne s'agissait pas de payer ou de ne pas payer, mais simplement de survivre ou de succomber.

Lorsqu'une décision aura été prise concernant l'annulation de la dette, il sera probablement trop tard. Quelqu'un a qualifié la dette de «guerre par d'autres moyens». Cette agression silencieuse n'apparaît pas à la TV, mais elle est responsable de la mort d'un demi-million d'enfants par an. Cette guerre transforme la philanthropie de l'Occident en un échec annoncé et finira par discréditer un sentiment aussi noble que la solidarité. Les plus misérables du continent – que l'on suppose être les destinataires de l'aide internationale – paieront, chaque année, plus que ce qu'ils reçoivent. La vérité est simple: la dette est impayable. Aucun pays africain ne pourra exercer son indépendance sans que ce fardeau ne soit éliminé. Avec ce passé, il ne peut y avoir aucun avenir.

Lorsque le programme PPTE a décidé en 1995 de réduire la dette du Mozambique, nous avons fait la fête. L'annonce de la réduction a été faite en grande pompe, comme s'il s'agissait d'un prix destiné à récompenser notre sagesse. En réalité, la fête était plus grande que la raison de fêter. Au lieu de 113 millions par an, nous ne payons «plus que» 100 millions. Cette réduction est insignifiante. Pour y avoir droit, le Mozambique a dû mettre en place les mesures draconiennes du Programme de réajustement économique. Ces mesures ont eu un impact dramatique dans le pays et la réduction annoncée n'a finalement pas permis de libérer les fonds requis pour améliorer le développement du Mozambique.

D'autre part, on n'a pas exigé des pays européens ce qu'on exige du Mozambique. Après la Guerre, ce qu'on appelait le London Agreement a accepté que l'Allemagne paie la dette cumulée des alliés à un taux annuel équivalent à 3,5 pour cent de ses revenus. Un pourcentage plus important était considéré comme un facteur d'étranglement inacceptable. Cependant, même après la réduction du programme PPTE, le Mozambique devra verser 13,5% de ses revenus. Ce qui veut dire que nous payons quatre fois plus que ce qui était considéré comme acceptable pour l'Allemagne, dans un contexte de crise mondiale, alors que les prix des matières premières sont à leur niveau le plus bas.

Donner aux pauvres la chance de faire ses propres expériences

Les pays pauvres ont besoin d'un espace pour mener leurs propres débats et expériences et pour rechercher des solutions à leur rythme. Nous voulons être libres, par exemple, de choisir le meilleur moment de privatiser les services publics. Après tout, les européens ont eux aussi eu cette liberté-là.

Des institutions financières internationales ont testé dans les pays pauvres des formules qui se sont révélées désastreuses. Cela paraissait simple: tout comme dans la recette socialiste, la modification du système foncier changerait toute la structure de l'économie. Ils ont mis en vrac des paquets de réajustement structurel et des formules miraculeuses qui nous permettraient d'évoluer en brûlant les étapes.

Le Mozambique s'est vu appliquer cette même recette. Ces programmes ont exigé l'augmentation des prix des services publics, une coupe dans les subventions et la réduction des budgets des services sociaux: cette recette a entraîné un accroissement de la pauvreté et du chômage. Désormais, il est généralement admis que ces programmes ne se sont pas bien déroulés. Qui va dédommager les pauvres pour l'échec de cette expérience?

Le cas de la noix de cajou du Mozambique illustre bien ces échecs cuisants. La noix de cajou était, et reste, l'un des piliers de l'exportation mozambicaine. En quelques années, le secteur a été ruiné, 80 pour cent des usines ont fermé et des milliers d'ouvriers ont perdu leur emploi. D'une manière générale, l'intervention dans l'agriculture a été caractérisée par une naïveté incroyable: l'idée qu'en intervenant sur les prix, on finirait par résoudre tous les autres problèmes.

Les paquets adoptés en vue de réduire la pauvreté absolue pourraient s'avérer être simplement la poursuite, sous d'autres formes, des Programmes de réajustement qui ont déjà échoué.

Demander ce qu'on peut exiger d'autrui

Une partie de ce qu'on nous demande n'est pas réalisable d'un point de vue historique. Les pays les plus pauvres doivent libéraliser leurs économies dans des délais plus courts que ceux imposés autrefois aux pays développés.

Parfois, la condition posée à la libération des fonds était d'atteindre des buts inatteignables. On s'attend à ce que nous fassions en 5 ans ce que d'autres mettent des siècles à atteindre, alors que certaines nations européennes qui nous imposent la décentralisation sont elles-mêmes très loin de respecter ce processus de décentralisation.

Certains de ceux qui exigent de nous de la clarté, de la transparence et une bonne gouvernance ont soutenu des coups d'Etat en Afrique, parrainé l'assassinat de dirigeants et soutenu l'agression contre certains régimes, sous le prétexte unique qu'ils se trouvaient du mauvais côté pendant la période de la guerre froide. Encore aujourd'hui, l'aide qu'on met en avant comme un «devoir moral» continue à être conditionnée politiquement. Qui parle, par exemple, de l'infâme dictature de la Guinée équatoriale? En 1994, l'Ambassade des Etats-Unis a fermé et les Américains ont rompu avec le régime de la Guinée équatoriale, car ils trouvaient inacceptable le régime de Teodoro Obiang. Un an plus tard, lorsqu'on a découvert d'importants gisements de pétrole, les Etats-Unis sont revenus au pas de course et ont accepté tout ce qui leur était insupportable auparavant. Le pétrole fait oublier les pires dictatures.

Plusieurs voix qui réclament de la moralité aux régimes africains ont été silencieuses pendant l'injustice de l'apartheid. Au moins, mon petit pays a pu se dresser non seulement contre le puissant apartheid sud-africain, mais aussi contre le régime rhodésien de Ian Smith. Nous avons perdu 17 milliards de dollars dans la défense de cette cohérence de principes, en ne comptant que les coûts directs de la campagne de déstabilisation lancée contre notre pays. Cette dette financière et morale ne va pas entrer dans les comptes avec ce qu'on appelle la communauté internationale. Tout comme n'entrera pas dans les comptes la guerre de déstabilisation qui a martyrisé la nation mozambicaine pendant près de deux décennies. Aujourd'hui, on parle de guerre civile au Mozambique, comme si ce conflit n'avait eu que des contours endogènes. Mais il ne faut jamais l'oublier: cette guerre a été conçue dans le ventre de l'apartheid et était inscrite dès le début dans sa stratégie d'agression totale contre les voisins de l'Afrique du Sud.

Certains de ceux qui exigent de nous de la clarté, de la transparence et une bonne gouvernance ont soutenu des coups d'Etat en Afrique, parrainé l'assassinat de dirigeants et soutenu l'agression contre certains régimes, sous le prétexte unique qu'ils se trouvaient du mauvais côté pendant la période de la guerre froide. Encore aujourd'hui, l'aide qu'on met en avant comme un «devoir moral» continue à être conditionnée politiquement. Qui parle, par exemple, de l'infâme dictature de la Guinée équatoriale? En 1994, l'Ambassade des Etats-Unis a fermé et les Américains ont rompu avec le régime de la Guinée équatoriale, car ils trouvaient inacceptable le régime de Teodoro Obiang. Un an plus tard, lorsqu'on a découvert d'importants gisements de pétrole, les Etats-Unis sont revenus au pas de course et ont accepté tout ce qui leur était insupportable auparavant. Le pétrole fait oublier les pires dictatures.

Plusieurs voix qui réclament de la moralité aux régimes africains ont été silencieuses pendant l'injustice de l'apartheid. Au moins, mon petit pays a pu se dresser non seulement contre le puissant apartheid sud-africain, mais aussi contre le régime rhodésien de Ian Smith. Nous avons perdu 17 milliards de dollars dans la défense de cette cohérence de principes, en ne comptant que les coûts directs de la campagne de déstabilisation lancée contre notre pays. Cette dette financière et morale ne va pas entrer dans les comptes avec ce qu'on appelle la communauté internationale. Tout comme n'entrera pas dans les comptes la guerre de déstabilisation qui a martyrisé la nation mozambicaine pendant près de deux décennies. Aujourd'hui, on parle de guerre civile au Mozambique, comme si ce conflit n'avait eu que des contours endogènes. Mais il ne faut jamais l'oublier: cette guerre a été conçue dans le ventre de l'apartheid et était inscrite dès le début dans sa stratégie d'agression totale contre les voisins de l'Afrique du Sud.

Les mots à la mode se succèdent dans un lexique jetable: communautés locales, développement durable, égalité des sexes, société civile, peuples indigènes. On ne comprend pas toujours la substance concrète de ces mots. Mais ils mènent à un jeu de séduction réciproque, à une mise en scène théâtrale sans fin. D'ici peu, on verra surgir dans nos pays, auxquels on ordonne de soumettre l'Etat à des cures d'amaigrissement, des ministères de la société civile, des ministères des ONG, des ministères de la durabilité.

Chers amis,

En 1984, j'étais sur mon balcon lorsque j'ai vu arriver la tempête. A l'époque, elle n'avait pas de nom, mais un énorme coup de vent a levé la poussière du sol et provoqué de grosses vagues sur la mer, mêlant grêle et vent, brisant les vitres, soulevant les toits, semant la destruction. Plus tard, le phénomène a reçu un nom, celui d'une femme comme il sied à toute tempête digne de ce nom. On l'a appelée DOMOINA. Mon angoisse en voyant les dégâts était de savoir comment nous allions nous relever, en pleine guerre et au milieu de la misère la plus noire. Mais, malgré tout, la solidarité interne a semé les graines nécessaires et nous avons pu en cueillir les fruits. Les soutiens sont venus de l'intérieur et le pays a trouvé la force de se relever. Il a fallu peu de temps pour soigner et cicatriser les blessures.

Nous avons parlé ici de la coopération du Mozambique avec l'Europe et le monde. Mais la première grande question devrait être: comment le Mozambique coopère-t-il avec lui-même? Comment le développement est-il encouragé depuis l'intérieur? Ce débat doit être mené à l'intérieur de l'Afrique. Il commence à naître grâce à des

jeunes qui ne se satisfont pas du discours saturé de culpabilisation d'autrui chaque fois qu'on analyse la situation interne du continent. Le plus grand désastre de l'Afrique n'est pas d'être pauvre, mais d'avoir été appauvrie par l'alliance entre la main exploiteuse du dehors et la main connivente du dedans.

Trente ans à demander de l'assistance crée une dépendance mentale qui annule l'esprit du 25 juin. Il y a toute une génération de cadres qui ne réfléchit qu'en fonction de ce qu'on va demander et de ceux à qui on va le demander. Nous sommes en train de créer des Junhitos, des gens qui se rêvent domestiques et domestiqués. Le plus grave est que la reproduction des Junhitos à lieu à l'intérieur du Mozambique, de façon endogène et indigène.

L'Afrique n'est pas le continent d'autrui, un simple devoir moral, un sujet de rhétorique diplomatique. Il est vrai qu'il appartient aux Africains de reconquérir leur crédibilité en tant que partenaires. Mais les Africains ne pourront pas le faire dans le cadre de l'actuelle gouvernance mondiale. La véritable aide ne passera pas par une aide accrue, mais par une coopération plus étroite entre Européens et Africains pour changer le cours des choses. Nous avons besoin d'une aide qui nous rende moins dépendants de l'aide, nous devons construire une dépendance progressivement moins dépendante. jeunes qui ne se satisfont pas du discours saturé de culpabilisation d'autrui chaque fois qu'on analyse la situation interne du continent. Le plus grand désastre de l'Afrique n'est pas d'être pauvre, mais d'avoir été appauvrie par l'alliance entre la main exploiteuse du dehors et la main connivente du dedans.

Trente ans à demander de l'assistance crée une dépendance mentale qui annule l'esprit du 25 juin. Il y a toute une génération de cadres qui ne réfléchit qu'en fonction de ce qu'on va demander et de ceux à qui on va le demander. Nous sommes en train de créer des Junhitos, des gens qui se rêvent domestiques et domestiqués. Le plus grave est que la reproduction des Junhitos à lieu à l'intérieur du Mozambique, de façon endogène et indigène.

L'Afrique n'est pas le continent d'autrui, un simple devoir moral, un sujet de rhétorique diplomatique. Il est vrai qu'il appartient aux Africains de reconquérir leur crédibilité en tant que partenaires. Mais les Africains ne pourront pas le faire dans le cadre de l'actuelle gouvernance mondiale. La véritable aide ne passera pas par une aide accrue, mais par une coopération plus étroite entre Européens et Africains pour changer le cours des choses. Nous avons besoin d'une aide qui nous rende moins dépendants de l'aide, nous devons construire une dépendance progressivement moins dépendante.