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Force du G5 Sahel : trouver sa place dans l’embouteillage sécuritaire

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Créée en février 2017, la Force conjointe du G5 Sahel est une force de nouvelle génération dans un espace sahélien où se bousculent des initiatives militaires et diplomatiques parfois concurrentes. Il ne suffira pas de fournir des armes et de l’argent pour résoudre les crises sahéliennes. Pour atteindre ses objectifs, la force doit gagner la confiance des populations et des puissances régionales et obtenir leur soutien.

Que se passe-t-il ?  Dix mois après son lancement, la Force conjointe du G5 Sahel (FC-G5S), fruit de l’initiative de cinq pays du Sahel visant au règlement des conflits armés sahéliens, soulève de nombreuses questions et peine à trouver sa place dans la région.

En quoi est-ce significatif ?  Le succès ou l’échec de cette force dépendra de sa capacité à se positionner dans l’embouteillage des diverses forces armées présentes dans le Sahel et à gagner la confiance des populations.

Comment agir ?  Les efforts de cette force armée doivent s’accompagner d’une action politique, ils doivent être coordonnés avec ceux des autres forces et acteurs régionaux et internationaux et reposer sur un financement solide de ses bailleurs.

Synthèse Dix mois après son lancement, la Force conjointe du G5 Sahel (FC-G5S), initiative commune à cinq pays du Sahel (Burkina Faso, Mali, Mauritanie, Niger et Tchad), prend forme peu à peu. Elle s’appuie désormais sur deux résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies, possède son propre quartier général et a effectué, début novembre, sa première mission aux confins du Mali, du Niger et du Burkina Faso. Cette force, qui est importante pour remédier à l’inquiétante instabilité dont souffre le Mali et plus largement le Sahel, reste à construire. Elle soulève de nombreuses questions sans réponses quant à son financement, sa capacité opérationnelle, la coopération politique entre ses cinq membres et sa place dans un espace sahélien où se bousculent des initiatives militaires et diplomatiques parfois concurrentes. Réunis à l’occasion de la conférence de Paris du 13 décembre visant à parfaire son opérationnalisation, les promoteurs de la FC-G5S devront avoir à l’esprit que la construction de cette force, et plus largement le règlement des crises sahéliennes, n’est pas uniquement une affaire d’armes et d’argent.

Composante d’une organisation plus large nommée G5 dont le lancement a eu lieu en 2014, la FC-G5S est une force qui reste largement expérimentale. Elle résulte d’une volonté croissante, tant du continent que des acteurs extérieurs, de mettre en œuvre ce type de réponse militaire de nouvelle génération dans un contexte où le concept onusien de maintien de la paix, inadapté à des conflits asymétriques et au terrorisme suscite de plus en plus de scepticisme.

Sans se désengager complètement du Sahel, la France et les autres pays européens présents dans cette région tentent de limiter leur présence militaire au sol et de diminuer le coût financier de leurs opérations extérieures en déléguant une partie de celles-ci à leurs partenaires africains et à des drones. Pour la France et l’Allemagne en particulier, le Sahel reste une région stratégique pour leurs intérêts économiques et politiques. Elle est surtout perçue comme une menace potentielle pour leur propre sécurité, et une source de migration et de terrorisme. Les Etats africains, quant à eux, ne font plus confiance à leurs propres organisations régionales et continentales pour garantir leur sécurité et expérimentent donc de nouvelles pistes en matière de défense collective, nommées forces ad hoc par les spécialistes.

La FC-G5S a été créée peu après une autre force ad hoc, la Force multinationale mixte (FMM), lancée par quatre pays (Cameroun, Niger, Nigéria et Tchad) et qui combat, depuis 2012, l’insurrection de Boko Haram dans le bassin du lac Tchad. Comparée à cette force cousine, la force du G5 présente de nombreuses faiblesses : ses armées ont des capacités moindres et ses membres sont beaucoup moins riches. Là où la FMM agit avec l’appui discret de puissances occidentales contre un ennemi unique, le G5 évolue dans une région où les groupes armés sont plus d’une vingtaine, ce qui complique la définition d’une cible commune. De plus, cette nouvelle force devra trouver sa place dans une région où opèrent déjà les forces de la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali (Minusma), l’opération française Barkhane et un contingent américain dont le nombre exact d’hommes reste un mystère.

Le succès ou l’échec de cette nouvelle force dépendra en grande partie de son positionnement dans cet embouteillage sécuritaire et de l’articulation de son action avec des armées qui sont sur place depuis 2013. S’il est assez clair que l’opération française Barkhane servira de tuteur à la FC-G5S, sa collaboration avec la Minusma, à laquelle les Etats membres du G5 fournissent 35 pour cent de ses effectifs, l’est beaucoup moins. L’aide logistique que pourrait apporter la Minusma à la FC-G5S ne peut par exemple pas être régionale, car le mandat de stabilisation de cette mission concerne uniquement le Mali.

Sa réussite sera aussi liée à la capacité qu’auront ses promoteurs à l’intégrer dans un cadre plus large, doté d’objectifs politiques. Dans les zones où agit la force du G5 et si elle arrive à les pacifier, des espaces de négociation locaux doivent être rapidement ouverts et des canaux de communication avec certains chefs de groupes jihadistes, issus des terroirs sahéliens doivent être maintenus ou réactivés. La FC-G5S atteindra son objectif si elle parvient à isoler les groupes jihadistes des communautés locales et des autres groupes armés, qui leur apportent actuellement du soutien.

Pour ce faire, la FC-G5S a besoin de l’appui et de la confiance de ses propres populations. Leurs droits doivent donc être strictement respectés. Les bavures et les exactions à leur encontre pousseront, à coup sûr, ces populations du côté de groupes jihadistes, habiles à offrir protection et promesse de vengeance. Dans ce domaine, la FMM est un exemple à ne pas suivre, car la brutalité de ses armées, en particulier celle du Nigéria, a poussé des milliers de citoyens, apeurés ou en colère, à rejoindre les rangs de Boko Haram.

Le G5 et sa force armée devront aussi gagner la confiance de l’Algérie et de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao). Pour l’instant, ces deux puissances régionales lui préfèrent le processus de Nouakchott regroupant onze pays d’Afrique de l’Ouest, du bassin du lac Tchad et du Maghreb et donc jugé plus inclusif. A leurs yeux, ce processus est aussi plus légitime, car initié par l’Union africaine. Faute d’une meilleure entente avec ces deux partenaires, la recherche de plus de cohésion régionale débouchera paradoxalement sur de nouvelles divisions entre voisins. De même, sa lente et difficile construction et les énergies qu’elle mobilise ne doivent pas faire oublier qu’un processus de paix est en cours et piétine au nord du Mali, et qu’il est à ce jour la seule solution politique à une crise qui avant d’être militaire est éminemment politique et sociale. En somme, la FC-G5S ne doit pas seulement être une façade qui cache une absence de vision politique.

Recommandations

Les droits des populations vivant dans les zones où opère la FC-G5S doivent être strictement respectés, faute de quoi une partie de ces populations, à la recherche de protection, se rangera du côté des groupes jihadistes actifs au Sahel. Cela nécessite une sensibilisation des personnels militaires, policiers et judiciaires des pays du G5 aux droits humains fondamentaux ; la mise en place de voies de recours juridiques pour les familles des personnes tuées ou arrêtées dans le cadre des opérations de la force du G5 ; la conformité avec le cadre de référence en matière de droits humains et de droit humanitaire international défini par le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme ; et la prise de sanctions exemplaires contre les auteurs de violations des droits humains.

La FC-G5S doit être une composante d’un projet qui va au-delà de la répression et qui intègre la recherche de solutions politiques aux crises sahéliennes. Son opérationnalisation doit s’accompagner de la promotion de négociations au niveau local visant à traiter la cause des conflits et à inciter certains chefs de groupes jihadistes, issus des terroirs sahéliens, à s’engager dans le dialogue.

Un travail diplomatique parallèle à l’action de la force doit être mené par les pays du G5 et la France, son principal soutien. Cette action a pour premier objectif de calmer les inquiétudes que suscite l’opérationnalisation de la FC-G5S auprès de l’Algérie et de la Cedeao afin de créer une unité régionale qui dépasse les frontières du G5 Sahel et de s’assurer que ces deux puissances régionales travailleront avec le G5 et non contre lui.

La coopération militaire bilatérale des Etats-Unis doit être aménagée pour mieux coïncider avec les autres forces présentes au Sahel. Les Etats-Unis, s’ils veulent lutter contre les groupes jihadistes, ont intérêt à ce que leur coopération bilatérale ne duplique pas mais complète celle que la France, l’Union européenne et les Nations unies apportent à la FC-G5S.

La FC-G5S doit reposer sur des moyens financiers importants. Ses bailleurs gagneraient à lui apporter des financements immédiats et effectifs et non des promesses de dons. Ils devraient se montrer suffisamment généreux pour aller au-delà du budget initial demandé et garantir à la force un financement sur le long terme.

Dakar/Bruxelles, 12 décembre 2017