Mali

Au croisement des pratiques humanitaires et de développement dans les crises prolongées : leçons apprises de l’intervention « Alliance pour la résilience communautaire » (ARC) au Mali 2016-2020

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Evaluation and Lessons Learned
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Par Michael Carrier (dir.), Moussa Sacko, Aliou Maiga, Juvénal Mukezangango, Gérard Philippe Ilboudo, Bilal Banna, Harouna Moussa Ibrahim et Tarik Belkhodja

RÉSUMÉ EXÉCUTIF

L’installation des crises dans la durée pose de nouveaux défis aux acteurs de l’humanitaire et du développement. Alors que les actions de développement ont de plus en plus de difficultés à être mises en œuvre dans des contextes d’instabilité et d’insécurité, les actions d’urgence répondent à certains besoins, comme l’assistance immédiate pour sauver des vies, mais se retrouvent souvent inadaptées face à des crises complexes et durables. Ce document de capitalisation vise à aider toutes les interventions de solidarité en situation de crise complexe et durable en identifiant les bonnes pratiques, les défis et les recommandations de l’intervention ARC (Alliance pour la Résilience Communautaire), mise en œuvre au Mali de 2016 à 2020. Il a été développé de juin à septembre 2020 à partir des avis, opinions et recommandations de plus de 40 personnes ressources, incluant des représentants de personnes bénéficiaires, d’autorités locales et de bailleurs, ainsi que des représentants des partenaires ARC en charge de la mise en œuvre, de la coordination et du support de l’intervention. Il s’adresse à toute personne ou organisation qui cherche à répondre à la question suivante:

Quels sont les facteurs de réussite et d’échec à prendre en compte pour associer en situation de crise complexe et durable des actions de court terme qui soulagent et des actions de long terme qui construisent?

Partie 1 / COMPRENDRE / Quels sont les enjeux? Qu’est-ce que l’intervention ARC ?

Face à la multiplication des crises dans le monde, à leur allongement et leur caractère plus complexe, les besoins des populations n’ont cessé de croître. En 2020, environ 1 personne sur 45 devrait avoir besoin d’une assistance humanitaire, soit le ratio le plus élevé depuis des décennies. Or, cette situation exceptionnelle risque se détériorer encore tant qu’une meilleure réponse ne sera pas apportée aux causes profondes de ces crises politiques, climatiques et économiques qui se prolongent de plus en plus. La bande sahélienne représente ainsi un exemple flagrant de cette évolution des crises au cours de la dernière décennie. Dans cette zone, la poursuite de l’instabilité et des conflits ainsi que les périls climatiques rendent en effet la situation critique pour un grand nombre de ménages et les éloignent toujours plus des services sociaux de base.

L’initiative ARC est née fin 2016 à la suite du projet de Cadre Commun des Filets Sociaux (2014–2016) avec la volonté commune des 7 partenaires de mettre en œuvre un programme pluriannuel et multisectoriel axé sur la résilience communautaire au Mali. Financé principalement entre 2016 et 2020 par le Fonds Fiduciaire d’Urgence de l’Union européenne et Food for Peace/USAID, ce consortium de 7 ONG internationales (ACTED, Action Contre la Faim, Conseil Danois pour les Réfugiés, Humanité et inclusion, International Rescue Committee, Norwegian Refugee Council et Solidarité International) a impliqué plus de 10 350 ménages sur quatorze communes des régions de Gao, Ménaka, Tombouctou et Mopti, soit 72 450 individus, dont 38 978 femmes et 33 472 hommes du 15/12/2016 au 15/07/2020 pour un budget total de 40 millions d’euros. L’intervention ARC a essayé d’associer des réponses d’urgence à une vision à plus long terme sur le renforcement durable ou résilient des moyens d’existence des populations en organisant sa stratégie d’intervention au croisement de deux approches :

  • Le cadre commun d’intervention dans les régions du Nord Mali - défini par la DUE et le bureau ECHO - qui s’articule autour des piliers stratégiques de l’Alliance Globale pour la Résilience (AGIR) au Mali;

  • Le Modèle de Progression (Graduation Model) qui se compose de 5 éléments (le ciblage, le soutien à la consommation, l’épargne, la formation et l’accompagnement régulier et le transfert d’actifs) mis en œuvre de manière progressive et complémentaire pour renforcer la capacité des ménages ciblés à subvenir à leurs besoins.

Partie 2 / IDENTIFIER / Quelles sont les bonnes pratiques ? Quels sont les facteurs de succès (ou d’échec) pour une intervention de solidarité en situation de crise complexe et durable ?

Changement

Si la capacité de mettre en œuvre une intervention multi-domaines et étalée dans le temps a été soulignée par l’ensemble des parties prenantes comme une plus-value majeure, la mise en œuvre d’un modèle de progression en contexte instable peut représenter un défi majeur. Les bonnes pratiques ci-dessous peuvent faciliter sa mise en œuvre dans ce type de contexte:

  • Se donner le temps et les moyens de comprendre et suivre ce contexte, et notamment les causes de l’instabilité, les stratégies de réponse des ménages, leurs influences sur les activités prévues et les facteurs déclencheurs ou inhibiteurs de la graduation;

  • Accepter que le modèle de progression soit continuellement à adapter;

  • Clarifier le périmètre d’intervention: projet d’urgence ou de développement? Quelle durée? Quelle zone pour quel taux de couverture?

  • Reconnaître l’accompagnement comme un élément stratégique d’un modèle de progression.

La vulnérabilité, la pauvreté et la résilience sont des concepts multisectoriels complexes et donc difficiles à mesurer. Aujourd’hui, de nombreuses discussions et réflexions sont menées mais, même si le Cadre de Moyens d’Existence Durable (Sustainable Livelihood Framework en anglais) développé par DFID s’en approche, il n’existe pas d’outil ou de méthodologie universels pour mesurer les effets d’une intervention en situation de crise complexe et durable qui associe des activités de court terme qui soulagent et des activités de long terme qui construisent.
Dans tous les cas, tout cadre d’analyse et de méthodologie doit être:

  • Adapté pour prendre en compte les spécificités du contexte et de chaque groupe de populations cibles;

  • Au service de la finalité de l’intervention définie en amont à partir d’une question centrale: quel changement sur les groupes de populations cibles souhaitons-nous voir à la fin de l’intervention?;

  • Conscient de ses limites. L’objectif résilience de l’intervention ARC au niveau des ménages est une vraie gageure au Mali pour diverses raisons: manque de visibilité sur les profils de vulnérabilité, difficulté d’un suivi « personnalisé » au fil du temps, mais aussi absence de complémentarité entre programmes d’appui conjoncturels et permanents pour une grande partie du pays.

Gestion

Intervenir en consortium peut être une manière pertinente de proposer une réponse multi-domaines en mutualisant un éventail plus large de ressources et de compétences. Cela peut en effet permettre une réponse plus approfondie aux besoins des populations cibles si les membres du consortium sont complémentaires et si le temps passé pour sa gestion ne se fait pas au détriment de la finalité de l’action.

Mettre en œuvre une intervention multi-domaines et pluriannuelle dans un contexte instable représente un véritable défi. Pour éviter que cette complexité ne devienne chaotique et incontrôlable, les personnes et les organisations en charge de la mise en œuvre doivent pouvoir être « agiles », c’est-à-dire à s’adapter aux changements et répondre efficacement aux incertitudes. Cela signifie pouvoir répondre aux questions suivantes:

  • Savoir-faire - Comment chercher constamment à s’améliorer, favoriser une mise en œuvre flexible des interventions et minimiser les obstacles aux modifications?

  • Savoir coopérer - Comment assurer une participation suffisante des parties prenantes, agir en interdépendance avec les autres actions en cours et faciliter les prises de décision aux différents niveaux d’une organisation?

  • Savoir-être – Comment encourager un « savoir-être » agile, renforcer l’humain dans les processus et favoriser la flexibilité au sein des membres d’une organisation?

Acteurs

L’inclusion représente un élément clé de la résilience des communautés. Toute intervention doit pouvoir faciliter:

  1. La reconnaissance de la diversité (chaque individu est différent de l’autre, a sa façon de parler, ses propres compétences: les différences doivent être respectées et considérées comme une ressource); 2. La prise en compte de tous sans cibler uniquement les exclus (les actions ne doivent pas se limiter aux seules personnes stigmatisées ou ayant des besoins spécifiques comme les personnes handicapées); 3. L’offre d’un accès égal aux services ou la prise de certaines dispositions à l’intention de certaines catégories de personnes, sans les exclure.

Associer des interventions à court et moyen termes en situation de crise complexe et durable ne peut se faire sans une implication forte de toutes les parties prenantes. Les communautés, les autorités, les opérateurs et les bailleurs peuvent (et doivent) contribuer à répondre au double enjeu de réponse immédiate et de résilience face à l’installation des crises dans la durée.

Partie 3 / METTRE EN ŒUVRE / Quelles sont les actions clés à intégrer pour réussir une intervention de solidarité en situation de crise complexe et durable ?

Phase 1 - CONSTRUIRE Poser les bases d’une intervention pertinente et réaliste - Identification, conception, lancement

Questions clés

  • Quel est le contexte? Quels sont les facteurs déclencheurs ou inhibiteurs des effets attendus de l’intervention?

  • Quel modèle d’intervention pour associer les réponses d’urgence à une vision à plus long terme sur le renforcement durable ou résilient des moyens d’existence des populations?

  • Comment mesurer l’évolution de la vulnérabilité, de la pauvreté et de la résilience? Comment mesurer les effets d’une intervention en situation de crise complexe et durable qui associe des activités à court terme qui soulagent et des activités à long terme qui construisent ?

  • Quelle organisation pour mettre en œuvre la stratégie d’intervention? Quelle coopération entre les partenaires de mise en œuvre? Quelle marge de manœuvre au départ de l’action?

Phase 2 - AGIR Mise en œuvre, suivi & clôture

Questions clés

  • Comment mettre en œuvre la stratégie en situation de crise complexe et durable?

  • Comment s’adapter aux changements et répondre efficacement aux incertitudes du contexte? Comment éviter que qu’une intervention complexe ne devienne chaotique et incontrôlable?

  • Comment les parties prenantes d’une intervention peuvent contribuer à répondre au double enjeu de réponse immédiate et de résilience face à l’installation des crises dans la durée?

  • Comment dépasser les enjeux de gestion entre partenaires de mise en œuvre?