Lebanon

Société civile et pouvoirs locaux au Liban : principaux enjeux et dynamiques d'acteurs

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INTRODUCTION

Rappel Historique

Avec ses zones de montagne (Mont Liban, Chouff, etc.), ses vallées encaissées, ses plaines agricoles (Bekaa), ses villages côtiers et ses tribus pastorales, le Liban traditionnel est organisé en communautés où existent des droits et systèmes qui sont un premier niveau de la société. Ce surajoute à ce premier niveau communautaire et s’y insère intimement le système des différentes confessions, qui structure un deuxième niveau des différentes composantes géographiques, économiques, sociales et culturelles de la société libanaise.
La modernisation de la société civile au Liban, et d’une certaine façon son évolution vers des formes de sécularisme, prend ses racines dans la mobilisation des organisations de volontaires durant la période Chebabbiste des années 1958-64. Cette mobilisation avait déjà comme objectif d’aider le pays à sortir du sectarisme de ses identités confessionnelles par l’adoption d’un agenda de développement global, que l’on retrouvera à la fois lors des évolutions post guerre civile et dans celles liées au Mouvement du 17 Octobre. La période de la guerre civile, dès les années 70, avait vu émerger le mécanisme des « Milices », qui était une forme d’organisation de la société civile pour défendre des agendas communautaires et confessionnaux, mais aussi nationalistes (face aux israéliens et aux syriens). La fin de cette guerre civile en 1990 et la dissolution des milices avait fait rendre les armes à des centaines de jeunes qui avaient trouvé dans cet engagement collectif un but1 . Beaucoup de militants de cette période très dure ont tenté de retrouver ce sens du collectif dans les OSC. Si les années de la présence syrienne jusqu’à 2005 ont été des années particulièrement difficiles pour la société civile et ses organisations, celles-ci ont su démontrer leur résilience et leur capacité de rebond.
Mais des études soulignent qu’au Liban, comme dans de nombreux autres pays d’ailleurs, chaque épisode de crise est suivi par l’émergence de nouvelles ONG et structures de solidarités, dont certaines survivent, évoluent et se professionnalisent, mais dont la plupart disparaissent. Ce phénomène a été observé pendant les évènements de 2006, mais aussi à la suite de l’arrivée des réfugiés syriens à partir de 2012.
De fait, au cours des trois dernières décennies, la société civile libanaise s’est fortement modifiée : du chiffre d’environ 250 ONG existantes dans les années précédant la guerre civile des années 90, ce sont maintenant plusieurs milliers de structures de tailles, d’objectifs et de moyens extrêmement divers qui sont inscrites ou en cours d’inscription sur les registres du ministère de l’Intérieur et répertoriées sur le Registre Daleel Madani des ONG/OSC2 .

Il a semblé étrange à de nombreux observateurs de voir combien le Liban et sa pourtant si réputée société civile ont été absents de la vague des « Printemps arabes » : dans un régime ultra-libéral au niveau économique, ayant de nombreuses apparences d’un système démocratique, mais surtout émergeant d’années difficiles d’occupation qui avaient accentué les tensions internes, ainsi que d’une période de guerre avec le voisin qui avaient entrainé de nombreuses difficultés, il apparait que le climat n’était sans doute pas propice. Il est possible que les manifestations du Mouvement du 17 Octobre, l’extraordinaire mobilisation post explosion qui s’est à la fois appuyée sur la dynamique dite « de la révolution », mais aussi sur les mouvements de jeunes des partis politiques voire du système confessionnel, soit un « printemps libanais » décalé.
Le contexte libanais, très libéral au niveau économique et ouvert sur le monde depuis toujours notamment grâce à sa diaspora, reste un des pays de la zone les plus ouverts aux manifestations spontanées ou organisées de la société civile3 . Mais les évènements depuis 2019 ont fait évoluer cette société civile. Avec les mouvements autour de la Révolution du 17 Octobre, ceux qui sont nés dans la réponse COVID et surtout l’extraordinaire mobilisation qui a suivi l’explosion du port de Beyrouth, une nouvelle histoire de cette société civile libanaise et de ses OSC s’est ouverte. De la « révolution », une nouvelle forme d’organisation de la société civile est apparue, il s’agit des « groupes informels de réflexion et de pression » (Li Hakki, MNFID, etc.)
De la même manière, dans les heures qui ont suivi l’explosion, une masse de volontaires est arrivée dans la zone touchée, certains envoyés par les mouvements politiques, d’autres par les grandes ONG libanaises (AMEL, Offre Joie, etc.), d’autres encore mobilisés sur les réseaux sociaux et se structurant, ou pas, en OSC. Une nouvelle génération d’associations est née au cours de ces semaines, certaines d’entre elles se structurant progressivement pour durer, et d’autres disparaissant assez vite, une fois « le travail fait ». Les étudiants et les enseignants des grandes universités de Beyrouth se sont eux aussi mobilisés, mettant les capacités de travail et de recherche de l’Academia libanaise à disposition à travers diverses initiatives sociales ou scientifiques.
Aujourd’hui, la crise économique pèse extrêmement lourd sur la capacité des OSC à se mobiliser et à poursuivre leurs activités : crise bancaire, dépréciation de la monnaie locale et difficulté à opérer des transactions bancaires sont autant de facteurs qui menacent directement la survie de nombreuses ONG/OSC et du secteur public. La crise économique commence également à affecté de plus en plus la mobilisation des bénévoles et des dons : si dans l’après explosion une grande générosité bénévole a pu être observée, il n’est pas évident que dans les conditions actuelles, avec un taux de change encore plus dévalué, la mobilisation garde la même ampleur.