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Liban : Près d'un Libanais sur trois veut quitter le pays - Etude

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BEYROUTH, 12 juin 2007 (IRIN) - L'instabilité économique et l'insécurité croissante incitent des Libanais de plus en plus jeunes et de mieux en mieux formés à s'expatrier, et cette fuite des cerveaux menace l'avenir économique et social du pays, ont prévenu plusieurs chercheurs.

« Nous souffrons d'une fuite des cerveaux extrêmement grave », a expliqué à IRIN Kamal Hamdan, directeur du Centre libanais de recherche et d'études. « Les "cerveaux" quittent le pays, leur diplôme sous le bras. Ce sont ces jeunes gens-là qui seraient devenus cadres moyens ou entrepreneurs. A long terme, leur absence pourrait se solder par une grave pénurie de décideurs et de managers ».

Selon un sondage publié en avril et réalisé par Information International, un centre de recherche indépendant sis à Beyrouth, 30 pour cent des Libanais en général - soit près d'un Libanais sur trois - et 60 pour cent des 18-25 ans souhaitent émigrer. Toujours d'après les résultats du sondage, près de 12 pour cent des étudiants de premier cycle veulent partir, de même que plus 15 pour cent des professionnels.

Selon les estimations de l'économiste Elie Yachoui, membre du conseil d'administration du Conseil national de recherches scientifiques du Liban, au cours des deux dernières années, plus de 50 pour cent des diplômés universitaires ont d'ailleurs quitté le pays.

Dans le cadre de cette étude, 997 citoyens libanais de tous âges et de toutes confessions ont été interrogés dans l'ensemble du pays, en février. Près de la moitié des Maronites, la plus grande communauté chrétienne du pays, ont déclaré qu'ils envisageaient d'émigrer, contre environ 22 pour cent des Chiites et 26 pour cent des Sunnites.

Le Liban compte un peu moins de quatre millions d'habitants, mais quelque 16 millions de personnes d'origine libanaise vivent à l'étranger, les plus grandes communautés libanaises se trouvant en Amérique du Sud, en Afrique de l'Ouest, aux Etats-Unis, au Canada et en Australie.

Pessimisme

Abdo Asmar a 24 ans et tente en vain de quitter le Liban depuis plusieurs années. Il a trouvé un poste d'agent de sécurité dans une société privée, « un secteur florissant au Liban, étant donné les circonstances », a-t-il dit.

Le Liban subit une nouvelle campagne de bombardements et d'assassinats politiques, depuis le meurtre de l'ancien Premier ministre Rafik Hariri, en février 2005.

M. Asmar a récemment reçu une offre d'emploi, qui pourrait enfin lui permettre de partir. Mais la destination n'est pas celle à laquelle il aspirait.

« J'ai reçu une offre d'emploi pour un poste d'agent de sécurité dans la Zone verte de Bagdad, 10 fois mieux rémunéré que mon poste actuel », a-t-il confié. «Pourquoi resterais-je ? Si, de toute façon, je dois mourir, je préfère mourir riche ».

Hadi Sabaa, 27 ans, est tout aussi pessimiste quant à l'avenir de son pays, bien qu'il ait un emploi stable dans un journal local. Comme beaucoup d'autres diplômés en journalisme, le jeune homme tente de s'expatrier à Dubaï, « où les reporters sont appréciés, respectés et décemment rémunérés. Là-bas, au moins, je n'aurai pas à m'inquiéter de savoir où sont mes enfants à la prochaine explosion », a-t-il expliqué.

Les susceptibilités politiques font obstacle aux efforts déployés pour recueillir des données fiables sur le nombre d'émigrés.

Aucun recensement officiel n'a été effectué depuis 1932, de crainte de bouleverser l'accord fragile qui régit le partage des pouvoirs entre les différentes confessions libanaises rivales.

« Nous n'avons pas été autorisés à mener des recherches sérieuses depuis plus de 16 ans car au Liban, ce sujet est tabou : en effet, on craint officiellement que la nouvelle composition confessionnelle et religieuse de la population soit révélée », a expliqué M. Hamdan, dont les trois enfants sont partis et n'ont pas prévu de revenir.

M. Hamdan a accusé les gouvernements successifs d'ignorer « délibérément la nécessité de constituer une banque de données organisée, de sorte que nous ne sachions pas qui est parti et qui est revenu ».

En quête d'argent

Au Liban, le salaire minimum fixé par l'Etat est inférieur à 300 dollars par mois et n'a pas augmenté depuis 1996.

Selon un rapport publié par la Banque mondiale en mai 2007, près de 26 pour cent du Produit intérieur brut du pays, qui s'élève à environ 5,6 milliards de dollars, est généré par les émigrés, selon un calcul de la balance des paiements pour 2006.

Ce rapport montre également que 45 pour cent de ces transactions ont été effectuées par les 400 000 Libanais qui résident dans les pays du Golfe, en particulier ceux qui vivent en Arabie saoudite, aux Emirats arabes unis et au Koweït.

Selon l'économiste Elie Yachoui, le niveau élevé de fuite des cerveaux est le résultat des « politiques ineptes mises en œuvre par les gouvernements successifs, qui n'ont pas réussi à générer une croissance économique à un moment où la dette publique grimpait en flèche ».

A l'heure actuelle, en plus de l'insécurité croissante, l'endettement extrême du pays fait également obstacle à la croissance économique, a-t-il expliqué à IRIN.

Selon les estimations les plus élevées, la dette publique du Liban s'élevait en 2006 à un peu plus de 40 milliards de dollars, soit l'équivalent de 209 pour cent du PIB, l'un des taux d'endettement les plus élevés du monde.

Les milliards de dollars promis au Liban en janvier, pendant la conférence internationale des bailleurs de fonds de Paris III, permettront tout simplement d'éponger une partie de la dette publique. De plus, la majeure partie de cette somme n'a pas encore été approuvée en raison de l'impasse politique actuelle qui a engendré la fermeture du Parlement depuis le début de l'année.

« Le Liban a trois sources de revenus », a expliqué M. Yachoui. « L'une est naturelle, la deuxième est monétaire et la troisième - la plus importante - repose sur nos ressources humaines. Lorsque celles-ci disparaîtront, nous ne serons plus en mesure de gérer les deux premières ».

Malgré tout, même des réformes économiques efficaces et un meilleur salaire ne sauraient convaincre tout le monde de rester.

« Ca m'est égal qu'ils résolvent la situation aujourd'hui ou plus tard, s'ils la résolvent un jour », a déclaré Hadi Sabaa, le journaliste. « A quoi peut me servir une réforme économique si, en allant chercher du pain, je suis emporté par l'explosion d'une voiture piégée ? ».

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