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Liban : Des enfants réfugiés syriens sont empêchés d’aller à l’école

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Le ministère de l’Éducation devrait lever les obstacles à leur scolarisation et reporter la date limite d’inscription

(Beyrouth) – Le ministère de l’Éducation libanais devrait proroger la date-butoir pour l’inscription scolaire, le 4 décembre 2021, pour les enfants syriens, et mettre fin aux politiques qui bloquent l’accès à l’éducation des enfants réfugiés, a déclaré Human Rights Watch aujourd’hui. Des milliers d’enfants réfugiés syriens sont déscolarisés, bloqués par des politiques exigeant qu’ils aient des certificats de scolarité officiels, un permis de séjour au Liban et d’autres documents officiels que beaucoup de Syriens ne peuvent pas obtenir.

En raison de décisions tardives du ministère de l’Éducation, beaucoup d’enfants syriens ne pourront sans doute pas s’inscrire d’ici le 4 décembre. Les enfants syriens ne sont pas automatiquement inscrits chaque année. À chaque automne, les associations humanitaires doivent attendre les directives du ministère sous forme d’un document « questions-réponses », qui cette année n’a été publié que le 29 novembre, avant de pouvoir prendre contact avec les communautés syriennes et leur apporter une aide pour inscrire leurs enfants. La plupart des enfants syriens doivent par ailleurs attendre que le ministère publie une liste des établissements scolaires qui ouvriront des cours du soir pour ces enfants. Cette liste a été diffusée le 30 novembre.

« Il n’y a aucune excuse pour ces politiques qui empêchent les enfants syriens d’étudier et ne leur laisse aucun recours pour pouvoir espérer un meilleur avenir », a déclaré Bill Van Esveld, directeur adjoint de la division Droits des enfants à Human Rights Watch. « Le ministre de l’Éducation a hérité de règles mesquines et discriminatoires qui continuent à porter atteinte à l’éducation des enfants réfugiés, une décennie après le début du conflit en Syrie – des règles auxquelles il devrait mettre fin. »

Le ministère de l’Éducation devrait annoncer clairement et publiquement que les enfants peuvent s’inscrire à l’école sans permis de séjour libanais, sans acte de naissance et sans documents de l’État syrien, et qu’ils n’ont pas besoin d’apporter la preuve d’une scolarité antérieure, que ce soit un enseignement officiel ou un enseignement informel homologué. De nombreux enfants syriens ne peuvent pas obtenir ces documents, sans que ce soit leur faute en aucune façon.

Le Liban accueille 660 000 enfants syriens réfugiés en âge d’être scolarisés, mais 30 % d’entre eux – soit 200 000 enfants – ne sont jamais allés à l’école, a constaté une étude de l’ONU en 2021, et près de 60 % n’étaient pas scolarisés ces dernières années. Le nombre d’inscriptions a été très faible cette année, d’après les associations humanitaires. Depuis 2019, alors que les établissements scolaires ont fermé pendant de longues périodes en réponse à des manifestations généralisées contre la corruption et à la pandémie de Covid-19, même les enfants syriens qui étaient inscrits ont bénéficié de peu ou pas d’enseignement à distance.

La majorité des élèves syriens suivent un enseignement dispensé dans des établissements publics après les cours normaux, qui n’a pas encore ouvert. Les cours normaux dans les établissements publics ont ouvert le 11 octobre, après que le ministère a trouvé un accord temporaire avec les enseignants, qui menaçaient de faire grève à cause des faibles salaires dus à la crise financière que traverse le Liban. Les enseignants des cours du soir, qui ont un statut contractuel, ont eux aussi menacé de faire grève en raison de leurs salaires bas, voire impayés.

Les enfants syriens qui voudraient assister aux cours normaux doivent attendre que tous les enfants libanais soient inscrits pour voir s’il reste des places. Or le nombre de places disponibles est réduit car environ 54 000 élèves libanais ont quitté leur école privée pour entrer dans un établissement public au cours de l’année scolaire 2020-21, alors que la situation économique du pays s’effondrait. Au moins 90 % des réfugiés syriens vivent désormais en-dessous du seuil de l’extrême pauvreté du Liban, alors qu’ils étaient 55 % en 2019.

Les groupes humanitaires rapportent constamment des cas où les directeurs d’écoles primaires refusent d’inscrire les élèves syriens ne pouvant pas fournir certains documents qui ne sont même pas exigés par le ministère de l’Éducation. « Cette année encore, des parents nous contactent parce que certains directeurs d’établissements leur ont demandé des documents émis récemment par l’administration syrienne, ou le permis de séjour de leur enfant », a témoigné Elena Dikomitis, directrice du plaidoyer au Conseil norvégien pour les réfugiés au Liban. « Ces documents sont quasiment impossibles à obtenir pour la plupart des réfugiés au Liban et ne devraient pas empêcher les enfants d’être scolarisés. Beaucoup d’enfants restés déscolarisés à cause de la documentation exigée finissent par travailler dans la rue, après avoir vécu en situation de déplacement pendant presque dix ans. »

D’autres directions scolaires ont demandé aux enfants syriens de fournir un acte de naissance, alors que près de 70 % des enfants syriens nés au Liban n’en ont pas, a constaté l’étude des Nations Unies de 2021. Il existe un mécanisme de traitement des plaintes pour dénoncer les obstacles arbitraires à la scolarisation, mais il est inefficace et opaque, affirment les associations humanitaires, puisque le ministère de l’Éducation ne les informe pas s’il a traité les réclamations déposées, ni de quelle façon.

Le ministère de l’Éducation exige que les enfants syriens aient un permis de séjour pour s’inscrire dans l’enseignement secondaire et pour passer les examens nationaux du brevet (après les neuf ans d’enseignement primaire) et du baccalauréat (à la fin du secondaire). Or moins de 16 % des réfugiés syriens au Liban ont une carte de séjour légale, d’après l’évaluation de l’ONU. La plupart des Syriens au Liban doivent remplir des conditions très contraignantes pour obtenir une résidence légale, y compris des frais annuels de 200 USD.

Quelque 40 000 élèves syriens au Liban ont suivi des programmes d’éducation informels gérés par des groupes humanitaires, mais ces dernières années le ministère de l’Éducation empêchait les enfants de basculer vers l’enseignement formel à moins qu’il n’ait homologué le programme informel suivi. Les acteurs humanitaires enseignent des notions de base de calcul, de lecture et d’écriture qui s’appuient sur les programmes scolaires du ministère de l’Éducation, mais comme le ministère n’a pas homologué cet enseignement, on ne sait pas clairement si les directeurs d’école autoriseront les élèves à poursuivre leur scolarité dans les établissements officiels, ont expliqué à Human Rights Watch des membres des groupes humanitaires.

Le ministère a également exigé que les enfants qui ont été déscolarisés pendant plus de deux ans suivent un Programme d’apprentissage accéléré, dit PAA, pour pouvoir s’inscrire dans un établissement public, mais il a interrompu ce programme, ont rapporté les travailleurs humanitaires. « À présent nous avons beaucoup d’enfants qui ne peuvent pas aller à l’école parce qu’ils ont été déscolarisés pendant deux ans, avec le Covid et tout le reste, mais il n’y a plus de PAA », s’inquiétait une association humanitaire locale.

Une personne responsable d’un programme éducatif au sein d’un groupe humanitaire international, qui s’exprimait anonymement pour éviter les représailles, a estimé : « Ce qu’on ne sait pas, c’est ce qu’il va advenir des enfants qui ont été déscolarisés au cours de ces deux dernières années », ou qui n’avaient pas les documents nécessaires pour s’inscrire. « Ça suffit, maintenant ! », s’est-elle exclamée. « Après dix ans [du conflit syrien], cela ne devrait plus être le cas que les places dans l’enseignement officiel soient attribuées en fonction de la nationalité plutôt que des seuls besoins. »

Après plus de deux ans de fermetures d’établissements et d’apprentissages manqués à cause des manifestations contre la corruption du gouvernement et de la pandémie de Covid-19, les enfants syriens risquent comme jamais de prendre du retard dans leur scolarité, une situation aggravée par la pauvreté et le travail des enfants découlant de la crise financière au Liban, a déclaré Human Rights Watch.

« Si le nouveau gouvernement libanais veut empêcher qu’il y ait une génération perdue, il faut qu’il cesse de créer des goulets d’étranglement et d’exiger des documents impossibles à obtenir de la part des enfants réfugiés qui veulent étudier », a conclu Bill Van Esveld. « En un mot, si le gouvernement ne supprime pas ces politiques, il sera responsable de graves atteintes au droit à l’éducation. »

Human Rights Watch
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