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Un mois après le séisme en Haïti, entre urgence et développement

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À la suite du tremblement de terre du 14 août dernier qui a fait des milliers de morts et de blessés, Haïti peine à se relever. Entre crise institutionnelle, politique, sécuritaire et humanitaire, tout reste à faire dans ce pays insulaire où l'Agence française de développement intervient sur de nombreux fronts depuis 45 ans.

Île de tous les drames, Haïti est devenu, au fil des années, un territoire martyr. Le pays ne s’était pas encore remis de l’ouragan Matthew de 2016 qu’un énième tremblement de terre meurtrier touchait la population, le 14 août dernier. Plus de 2 200 morts et près de 12 700 blessés sont à déplorer. À cela s’ajoutent des dégâts matériels considérables : des villages entiers détruits, un tiers des écoles démolies, 61 000 maisons ensevelies… L’exposition aux risques naturels révèle les fragilités de l’île. « Haïti fait partie des 10 % des pays les plus exposés aux catastrophes naturelles de la planète », confirme Gaëlle Letilly, directrice de l’Agence française de développement (AFD) à Port-au-Prince.

Comme si cela ne suffisait pas, Haïti traverse une crise politique et institutionnelle majeure. Le 7 juillet dernier, le président Jovenel Moïse était assassiné dans des circonstances non élucidées. Gaëlle Letilly observe l’évolution de la situation : « Les choses se sont aggravées depuis le séisme de 2010. Le pays fait face à des crises chroniques et à une faiblesse institutionnelle. » Les contextes politique, économique, social et sécuritaire ne favorisent pas la reconstruction de Haïti. À ce jour, le pays ne dispose pas de Conseil constitutionnel, ni de conseil électoral permanent. Ne restent que quelques maires et sénateurs… Quant aux élections générales haïtiennes, elles sont régulièrement reportées.

Une aide sur-mesure

« Beaucoup d’argent a été versé depuis 2010 notamment, souligne la directrice de l’agence AFD à Haïti. Les bailleurs souhaitent que les fonds à venir soient mieux orientés, que leur utilisation produise à un plus haut degré des résultats pérennes et concrets pour la population. » C’est pourquoi l’AFD, avec les autres bailleurs présents à Port-au-Prince (Nations unies, Banque mondiale, Union européenne, USAID etc.) ont lancé une réflexion afin d’identifier les nœuds gordiens (impunité et corruption, défaillance des institutions et gouvernabilité, insécurité et violence, modèle économique et planification stratégique) et les stratégies à mettre en œuvre avant d'arbitrer. Objectif : permettre de favoriser la reprise et le développement en Haïti. « En d’autres termes, nous voulons éviter de mettre un pansement sur une jambe de bois. Les enjeux sont majeurs. Il faut que nous soyons plus efficaces et agiles pour obtenir des impacts plus profonds », résume Gaëlle Letilly.

Pour répondre aux spécificités de ce territoire, l’AFD a adapté ses procédures. Les modes opératoires sont plus rapides, plus directs afin de gagner du temps et faire preuve d’efficacité. « Depuis 2019, nous travaillons davantage directement avec les organisations de la société civile (OSC) que l’on connaît, que l’on identifie, et que l’on renforce. Sur la plupart des nouveaux projets, ces organisations ont dorénavant la maîtrise d’ouvrage », explique Gaëlle Letilly. Ces acteurs de terrain, travaillant avec les pouvoirs locaux, peuvent également prendre la forme de consortium d’OSC haïtiennes et internationales. Derrière cette évolution dans la conduite des opérations se trouve le dispositif « Réponse aux risques pour un développement durable », aussi appelé R2D2. Ce dernier vise à renforcer les capacités des opérateurs techniques à la gestion des risques et à intervenir rapidement sur le terrain auprès des communautés en cas de crise (tremblement de terre, ouragans, inondations, ...). En 2019, une enveloppe de 1,5 million d’euros a été affectée à ce dispositif.

Même s’il n’est pas directement à la place du pilote, pas question pour autant d’oublier l’État. Les ministères haïtiens concernés sont partie prenante dans la formulation et le suivi des objectifs des projets. « Les programmes s’inscrivent dans la stratégie du pays, nous œuvrons en coordination avec les structures nationales », insiste Florian Tourteau, chargé de mission pour l’AFD en Haïti.

Immédiatement après le tremblement de terre du 14 août dernier, le dispositif R2D2 a été déclenché. Sans perdre de temps, des activités d’urgence ont pu être lancées : distribution d’abris, d’eau et de nourriture, transport de blessés, déblaiement… Tout cela en lien avec la Direction de la protection civile. Avec l’outil R2D2, les associations haïtiennes partenaires bénéficient d’une souplesse dans la mise en place de leurs programmes. Ainsi, en situation d'urgence, elles ont la possibilité d’identifier et de financer des premières actions à hauteur de 30 000 euros maximum, et ce, sans passer par l’étape du comité de pilotage. « Les OSC impliquées dans R2D2 ont été parmi les premières sur le terrain lors du tremblement de terre », souligne Florian Tourteau.

Sur tous les fronts

Intervenant sur l’île depuis 45 ans, l’AFD tente de trouver sur place un équilibre entre urgence et développement, tant les besoins des habitants sont importants et les crises, chroniques. « Nous ne faisons pas d’humanitaire mais nous essayons de mettre au point des projets très flexibles pour répondre aux besoins immédiats en cas de crise », commente Gaëlle Letilly. Les programmes peuvent porter sur la santé, l’éducation ou encore l’agriculture. Face au Covid-19, l’AFD soutient ses partenaires à travers des campagnes de vaccination. Dans le sud du pays, un projet de santé maternelle et infantile appelé « Timama 2 » est sur le point d’être lancé. « L’une des difficultés est l’état des centres de soin sur place avec qui on doit travailler, ils ont été sérieusement endommagés par le séisme », confie la responsable de l’agence haïtienne.

Pour renforcer la société civile haïtienne, l’AFD appuie deux projets innovants aussi bien dans leur mode d’intervention que dans leurs thématiques. Le projet « Makòn » soutient ainsi la participation citoyenne et la prise de décision à l’échelle communautaire à travers la mise en place d’espaces de discussion et de concertation pour la société civile, visant à faciliter les interactions avec les autorités locales. « Ces réunions permettent aux populations de partager les difficultés rencontrées et de s’interroger par exemple sur la construction de route, de point d’eau… », explique Florian Tourteau. Et d’ajouter : *« Dans ses zones d’intervention, ce projet a permis l’émergence d’une société civile plus forte, impliquée et moteur dans la recherche de solutions au niveau local. Il a également été un moyen pour les femmes de trouver des mécanismes facilitant leur prise de parole et leur implication dans la vie communautaire. » *Dans une seconde phase, le programme va chercher à renforcer l’accès pour la population aux services publics et à l’état civil permettant l’obtention de papiers d’identité.

Un deuxième projet, appelé « Tanbou », tente de mettre l’art au service du lien social. Les artistes haïtiens, résidant souvent dans des quartiers particulièrement difficiles, n’ont pas toujours les moyens de vivre de leur art ni même de le diffuser. Quant au public, du fait de l’insécurité et par manque d’opportunités, il préfère généralement rester à la maison. Le but est donc de mettre à disposition des espaces pour instaurer le dialogue entre les artistes et la population haïtienne, favoriser l’éducation populaire et rendre accessible la culture aux populations les plus vulnérables. Gaëlle Letilly conclut : « On ne fera rien de durable sans travailler sur le vivre-ensemble et la gouvernance. Une société civile plus forte et plus audible est de nature à être un moteur pour la reconstruction de l’État. »