Haiti

L’enfance brisée en Haïti : dormir dans la rue, sans pouvoir aller à l’école, faim et violence

Les enfants haïtiens subissent un contexte difficile à la suite du tremblement de terre qui a détruit des maisons, des écoles et des hôpitaux, et qui a fait au moins 2 100 morts et 12 000 blessés dans une situation de pauvreté généralisée.

Molière Adely, Lucía Baldomir, Elisa Lieber

25 janvier 2022

Les Cayes, Haïti - « J'aimerais qu'on nous construise une maison pour que nous puissions dormir tranquillement chez nous », supplie Germine Pierre, 10 ans, l’une des 540 000 enfants frappés par le séisme de magnitude 7,2 qui a ravagé le sud-ouest d’Haïti ce 14 août.

Il n'a fallu que quelques secondes pour que les enfants restent sans abri, sans école ni soins de santé adéquats, accroissant ainsi les vulnérabilités existantes dans l’un des pays le plus pauvres de la région. Certains se sont même retrouvés sans famille, séparés dans le chaos, ou ont perdu leurs parents ou leurs aidants parmi les 2 189 victimes du tremblement de terre.

Quand la terre s’est ouverte, Germine était dans son lit. « Quand j'ai ressenti la secousse, je suis sortie en courant parce que je ne savais pas ce qui se passait. » La fille a été sauvée de justesse dans le corridor qui mène chez elle. « Au moment où je sortais un bloc est tombé sur moi et il y avait déjà des murs écroulés» décrit-elle. Elle ne pouvait pas se relever seule ; heureusement, sa mère qui revenait du marché l‘a secourue, sans pour autant lui éviter des blessures aux pieds et une foulure au pouce de sa main droite. « Je ressens toujours des douleurs », exprime-t-elle depuis la tente où elle habite, parmi tant d’autres.

« Quand j’ai vu que ma sœur faisait partie des victimes, j’ai pleuré », confie Gerlin, le frère de Germine qui est resté en état de choc et qui accompagne aujourd’hui son père, Jean Mari Pierre, pour recevoir des kits d'aide du Fonds des Nations Unies pour l'Enfance (UNICEF), dans la cour de l'école nationale Jean-Paul II, près du pont de l'Islet.

Le tremblement de terre a tout détruit et la population est désespérée. Plus de 115 000 maisons ont été endommagées ou complètement détruites, ce qui laisse beaucoup d’enfants et d'adolescents dans la rue.

« Depuis le séisme je dors à même le sol avec mes enfants. Le tremblement de terre a détruit ma maison. Je ne sais quoi faire », dit affligée Rose Seline Fantaisie, 25 ans, pendant qu’elle prépare une soupe pour la famille devant les décombres de sa maison. Rose est mère de deux enfants qui dorment à la belle étoile à Cavaillon, une commune située à 19 kilomètres de Les Cayes, où pratiquement toutes les maisons se sont effondrées. Son petit garçon ne se sent pas bien et refuse de manger. « Il n’y a pas d’hôpital ici et je n’ai pas d’argent pour l’emmener ailleurs », déplore Rose. Avant le séisme, elle et son mari vendaient du « Fresco », de la glace râpée mélangée à du sirop, maintenant ils n’ont plus les moyens de poursuivre leur activité.

Tout son espoir se centre sur l’aide qu’elle pourra recevoir des organisations humanitaires ainsi que des autorités haïtiennes.

Au milieu de ce chaos, l’UNICEF a distribué de l’eau potable et du matériel d’hygiène et d’assainissement, pour atténuer la souffrance et prévenir les épidémies de maladies d’origine hydrique. L’UNICEF, avec le financement de la Direction Générale de la Protection Civile et Opérations d’Aide Humanitaire Européennes (ECHO) en collaboration avec la Direction Nationale d'Eau Potable (DINEPA), a également installé plus de quatre grands réservoirs d’eau potable dans les zones les plus affectées par le séisme.

Selon Joseph Beneche, officier WASH à l’UNICEF à Haïti, ces réservoirs permettent de stocker environ 10 000 litres d’eau pour approvisionner 250 familles. Les enfants de ces familles auront ainsi accès à l'eau potable, ce qui permettra d'éviter d'autres maladies dues à la consommation d'eau stagnante. « On est en contact avec le Technicien en Eau Potable et Assainissement pour les Communes (TEPAC), il nous avertira dès que l'eau s'épuisera pour venir faire le remplissage », assure l’officier WASH.

Par surcroît, les pénuries alimentaires s'ajoutent aux pénuries d'eau. Dans les rues, ceux qui ont réussi à survivre cherchent des moyens de se nourrir. L’on estime que 4,4 millions d’haïtiens (près de 40% de la population) sont en situation d’insécurité alimentaire et que 217 000 enfants souffrent de malnutrition aigüe.

L’UNICEF s’efforce de fournir aux familles des aliments thérapeutiques et des compléments nutritionnels prêts à l'emploi, pour éviter une détérioration de l’état nutritionnel des enfants, qui présente déjà des taux alarmants de malnutrition.

L’UNICEF estimait avant le séisme que 2,95 millions de personnes, dont 1,2 million d’enfants et 400 000 femmes enceintes et adolescentes, étaient en manque de soins médicaux d’urgence, ce qui était devenu extrêmement difficile en raison des restrictions liées à la COVID-19.

L’arrivée de l’aide a dû franchir de nombreuses difficultés : la violence installée dans le pays, les inondations et les glissements de terrain que la tempête tropicale Grace a entraînés. Les gangs sont également une menace pour les enfants en Haïti. Il y a tout juste un mois, le président Jovenel Moise a été assassiné.

Dans ce contexte, les écoles auraient pu s’ériger en refuge pour les enfants en pleine désolation. Mais 260 d’entre elles (10% de celles situées dans la Grand'Anse, les Nippes et le Sud, les trois départements les plus frappés) ont été détruites et la rentrée reste incertaine après une année sans éducation, ce qui rend l’avenir des enfants plus vulnérable. Avant le tremblement de terre, selon les estimations de l’UNICEF, 500 000 enfants risquaient déjà de ne jamais retourner à l’école.

Germine a été admise en 5ème mais elle craint de ne pas pouvoir y aller car son école fait partie des 94 détruites ou endommagées qui ont été recensées par l’UNICEF. « Le bâtiment de mon établissement s’est effondré donc je ne sais pas si je pourrai aller à l’école », raconte celle qui souhaite devenir infirmière pour pouvoir soigner les gens.

Selon les données de l'UNICEF, avant le séisme 1,9 million d’enfants traversaient une situation d’urgence dans un pays de 11 millions d’habitants dont la grande majorité est pauvre, qui avait déjà subi en 2010 un tremblement de terre responsable d’avoir fait plus de 300 000 morts.

L'UNICEF estime qu'il faudra 15 millions de dollars pour subvenir aux besoins les plus urgents. Cela couvrirait quelque 385 000 personnes, dont 167 000 enfants de moins de 5 ans, sur une période de huit semaines. L'aide comprend des programmes dans les domaines de la santé, de l'eau, de l'assainissement, de la protection de l'enfance, de l'éducation, de la protection sociale et de la communication. Elle implique également des transferts en espèces aux plus vulnérables et d’autres mesures visant à apporter au moins une certaine amélioration dans la condition de vie des enfants.