Haiti: Interview du Lieutenant Général Augusto Heleno Ribeiro Pereira, Radio Métropole, 13 juin 2004

Report
from UN Stabilization Mission in Haiti
Published on 13 Jun 2004
[Le texte suivant est une transcription révisée]
Lieutenant Général Heleno Ribeiro Pereira: Bonsoir, c'est un plaisir d'être l'invité de Radio Métropole et je suis prêt à répondre à vos questions.

François Rotchild (Directeur de la Salle des nouvelles): Rapidement, peut-on avoir une idée de votre parcours comme militaire ? S'agit-il de votre premier poste à l'étranger ? Parlez-nous un peu de votre parcours, Général Heleno.

Lt.Gén. Ribeiro Pereira: Non, il ne s'agit pas de mon premier poste à l'étranger mais c'est la première fois que je participe à une opération de maintien de la paix. J'ai servi dans la mission militaire brésilienne au Paraguay, de 1981 à 1983. Ensuite, j'ai été attaché militaire en France de 1996 à 1998.

F.R: Quand on a appris la nouvelle que le Brésil serait à la tête de cette force de l'ONU, comment cette nouvelle a- t-elle été accueillie au sein des forces armées brésiliennes?

Lt.Gén. Ribeiro Pereira: Cela a été très bien accueilli au Brésil car c'est une occasion de projeter le nom du pays et surtout d'aider un pays ami du Brésil, un pays très proche. Depuis mon arrivée il y a 12 jours en Haïti, j'ai pu observer que les Haïtiens sont un peuple très semblable aux Brésiliens. C'est un honneur d'être ici comme Commandant des casques bleus.

F.R: Vous reconnaissez la complexité de cette mission au regard de tout ce qu'il s'est passé en Haïti avec les précédentes mission onusiennes...

Lt.Gén. Ribeiro Pereira: Oui, mais je pense que l'on peut sentir au sein de la population haïtienne une volonté de sortir de cette situation de crise, de progresser pour que ce pays puisse s'engager sur le chemin du développement, restaurer des institutions démocratiques et organiser des élections. Nous devons tous, la MINUSTAH et surtout les autorités et la population haïtiennes, arriver à bon terme dans cette mission.

F.R.: La cérémonie symbolique de transfert d'autorité a eu lieu et vous êtes à présent sur place. Quand les militaires de la MINUSTAH seront-ils déployés dans le pays?

Lt.Gén. Ribeiro Pereira: La cérémonie de transfert d'autorité s'est tenue au début du mois de juin et la cérémonie de transfert des responsabilités doit se dérouler aux environs du 25 juin, c'est-à-dire qu'après ce transfert, la MINUSTAH assumera la responsabilité des opérations militaires en Haïti. A cette date, la Force comptera plus de trois milles hommes. Nous attendons ensuite l'arrivée d'autres troupes pour renforcer la MINUSTAH.

F.R.: Pour le moment comment se passe la cohabitation entre la Force Multinationale intérimaire (MIF) toujours présente et la MINUSTAH?

Lt.Gén. Ribeiro Pereira: Nous avons une coopération très étroite avec la MIF et nous sommes en contact régulier avec cette Force. Elle nous aide beaucoup car elle dispose d'informations et possède une bonne connaissance de la situation à Port-au-Prince et dans le reste du pays. Nous avons effectué plusieurs vols de reconnaissance à Cap Haïtien, à Fort-Liberté, à Gonaïves, à Port-de-Paix et à Jacmel. C'est une coopération très fructueuse.

F.R.: Le 25 juin, vous partagerez la responsabilité en matière de sécurité avec la Police nationale. En attendant, l'arrivée de nouveaux contingents, dans quelles zones seront déployées vos unités?

Lt.Gén. Ribeiro Pereira: Nous avons à présent une idée de la distribution des troupes qui vont arriver. En principe, les Chiliens seront déployés au Nord du pays, au Cap Haïtien et à Fort Liberté, près de la frontière avec la République dominicaine. Les Argentins seront à Gonaïves, les Uruguayens seront à Jacmel et d'autres localités de cette région. Les Brésiliens resteront à Port-au-Prince. La zone centrale sera réservée aux troupes népalaises qui arriveront dans un mois.

F.R.: Il paraît que des policiers chinois feront également partie de cette mission...

Lt.Gén. Ribeiro Pereira: La composante policière n'est pas sous ma direction mais effectivement, nous attendons beaucoup de policiers civils car il est très important de rétablir la confiance dans la Police nationale haïtienne et de renforcer ses effectifs.

La MINUSTAH sera chargée de la formation et la professionalisation de la PNH ce qui nécessite un grand nombre de policiers. La Chine a fourni des policiers qui arriveront prochainement en Haïti dans le cadre de cette mission importante.

F.R: Général Heleno, on sait que la force Multinationale était très équipée. La MINUSTAH sera-t-elle réellement équipée à l'instar de la Force Multinationale?

Lt.Gén. Ribeiro Pereira: L'équipement nécessaire pour une opération comme celle-ci n'est pas un équipement très sophistiqué. Nous aurons le même niveau d'équipement que la MIF.

F.R: Vous avez des hélicoptères?...

Lt.Gén. Ribeiro Pereira: Les 7 hélicoptères des Canadiens vont rester. Les Argentins fourniront 2 hélicoptères, ce qui nous permettra une grande mobilité.

F.R.: En principe, les casques bleus des Nations Unies doivent être déployés sur l'ensemble du territoire national...

Lt.Gén. Ribeiro Pereira: Oui, si nous parvenons à obtenir 6 000 hommes, nous seront en mesure d'établir une présence sur toute l'étendue du territoire haïtien.

F.R.: Pensez-vous déjà à une campagne de communication?

Lt.Gén. Ribeiro Pereira: Je pense que la communication avec la population haïtienne est l'un des aspects les plus importants de la mission. Il est très important que tout le monde puisse comprendre la mission de la MINUSTAH. Non seulement les aspects militaires de la mission mais aussi le volet civil, les activités humanitaires, politiques, économiques de la Mission. La communication est très importante pour notre mission arrive à bon terme.

F.R: A l'approche de la date du 25 juin, la MINUSTAH est-elle prête à assumer cette lourde responsabilité?

Lt.Gén. Ribeiro Pereira: Je suis prêt. Les troupes brésiliennes doivent arriver les 17,18, 19 juin et seront 1200 hommes lorsque leur déploiement sera complet. Les Chiliens sont en train d'arriver, les Argentins aussi. Le Paraguay n'a pas confirmé sa présence mais je pense qu'ils viendront, de même que le Pérou. Donc nous avons besoin de compléter l'effectif. Mais pour commencer la mission, je pense que nous sommes prêts.

F.R: Combien d'hommes aurez-vous pour démarrer?

Lt.Gén. Ribeiro Pereira: Nous avons 2 000 hommes pour démarrer la mission le 25 juin. Trois au quatre jours plus tard, l'effectif passera à 3 000 hommes.

F.R.: Le dossier sensible est la question du désarmement. Comment allez-vous l'aborder?

Lt.Gén. Ribeiro Pereira: Comme je l'ai indiqué lors de ma récente conférence presse, je suis un adepte de la persuasion. Je pense qu'il vaut mieux persuader que recourir à des moyens coercitifs. Je compte diriger les efforts de désarmement par la persuasion. La MINUSTAH comprendra une unité spécialisée dans le DDR, c'est-à-dire le désarmement, la démobilisation et la réinsertion [des groupes armés]. Cette unité veillera à gagner la confiance de la population et à lui faire comprendre qu'elle ne doit pas conserver des armes illégales.

C'est la mission la plus difficile de la MINUSTAH mais un travail intégré, progressif et de long terme permettra de rétablir la confiance de la population en la police.

F.R: Il y a dans le pays beaucoup de gangs lourdement armés. C'est un problème crucial pour la population. Comment allez-vous procéder [pour les désarmer]?

Lt.Gén. Ribeiro Pereira: Je pense que pour le moment la situation est calme. Si l'économie du pays commence à s'améliorer, la population va progressivement renoncer aux armes, aux vols, aux kidnappings. Pour cela, nous devons parvenir à assurer un développement économique. C'est pourquoi je pense que le volet économique de la MINUSTAH est le plus important.

F.R.: Il se pose aussi la question des gangs qui opèrent dans les bidonvilles. Au Brésil vous avez l'expérience des favellas...

Lt.Gén. Ribeiro Pereira: Oui mais ce phénomène des bidonvilles ne se limite pas au Brésil. Il y aujourd'hui des bidonvilles dans de nombreux pays où les gens sont exclus de la société. Toutefois, cette question relève surtout du domaine des policiers et non des forces armées. Les casques bleus qui sont déployés ici en Haïti sont en appui à la police nationale pour accomplir le mandat confié par la résolution 1542 du Conseil de sécurité de l'ONU.

F.R.: Donc vous allez dans un premier temps aborder la question du désarmement non par la force mais en tentant de dissuader les détenteurs d'armes illégales...

Lt.Gén. Ribeiro Pereira: A mon sens, la meilleure façon de mener à bien cette mission, c'est de chercher à convaincre la population de remettre les armes illégales.

F.R: Concernant cette question du désarmement, les Marines américains disposent d'une puissante force de frappe, or ils vont se retirer et vous allez les remplacer. Avez-vous un message pour ceux qui se proposeraient de passer à l'action après le départ des Américains?

Lt.Gén. Ribeiro Pereira: Nous devons d'abord mener des patrouilles et établir des checkpoints afin de mieux connaître le terrain et pour de déterminer comment nous allons procéder pour parvenir à persuader la population. Nous travaillons sur ce thème mais nous n'avons pas encore adopté de position définitive à ce sujet.

F.R: Néanmoins la MINUSTAH dispose d'un mandat très fort du Conseil de sécurité des Nations Unies...

Lt.Gén. Ribeiro Pereira: Le mandat est confié en vertu du Chapitre 7 de la Charte des Nations Unies qui donne la possibilité de recourir à la force. Mais je pense que nous n'aurons pas besoin d'utiliser la force.

F.R.: Mais que ferez-vous si la situation se détériore, si vous devez utiliser la force?

Lt.Gén. Ribeiro Pereira: Nous n'allons pas renoncer à utiliser la force si cela est nécessaire.

F.R.: Avez-vous la capacité d'utiliser la force à l'instar des Marines?

Lt.Gén. Ribeiro Pereira: Oui, n'ayez aucun doute à ce propos.

F.R: Comment allez vous faire pour assurer une bonne cohésion en matière d'action entre les contingents brésiliens, argentins, népalais qui viennent d'horizons différents?

Lt.Gén. Ribeiro Pereira: Les soldats sont bien préparés et sont surtout venus pour aider Haïti. Ils savent qu'ils ne sont pas une force d'occupation, qu'ils sont des casques bleus de l'ONU, qu'ils sont une force de paix .Les contingents sont peut être différents sur certains détails mais en ce qui concerne les aspects fondamentaux de la mission, nous sommes identiques.

F.R: Quels rapports aurez-vous avec la Police nationale?

Lt.Gén. Ribeiro Pereira: Nous allons travailler ensemble. La MINUSTAH est une mission intégrée. Dans ce champ d'action, il est important d'assurer une bonne coopération entre les casques bleus et la Police.

F.R.: Comment les policiers internationaux vont-ils travailler?

Lt.Gén. Ribeiro Pereira: Les policiers internationaux vont surtout assurer la formation de la Police nationale, ils ne sont pas chargés de conduire les opérations.

F.R: Une étape très importante attend la MINUSTAH, celle de la préparation des élections l'année prochaine. Il s'agit d'une étape cruciale dans le cadre du renforcement de la démocratie en Haïti. Comment la MINUSTAH va-t-elle accompagner ce processus?

Lt.Gén. Ribeiro Pereira: Avant les élections, la MINUSTAH assurera le maintien de l'ordre, de la sécurité et d'un climat stable et sûr en Haïti pour permettre le rétablissement d'institutions démocratiques et arriver ainsi aux élections dans un climat de sécurité.

F.R.: Pouvez-vous garantir que nous aurons ce climat de sécurité?

Lt.Gén. Ribeiro Pereira: Je ne peux pas vous le garantir aujourd'hui mais nous allons travailler beaucoup en ce sens et pour que la situation reste calme en Haïti.

F.R: Le 25 juin vont assumerez la responsabilité des opérations de sécurité. Quelles sont aujourd'hui vos appréhensions, vos préoccupations, Général Heleno?

Lt.Gén. Ribeiro Pereira: Ma préoccupation est de pouvoir établir une présence dans les villes afin que les gangs ne puissent pas imposer leur loi et de patrouiller les routes pour garantir la sécurité de la population. Je souhaite établir avec la population une relation cordiale et de confiance afin que nous puissions travailler pour la paix, pour le progrès et redonner l'espoir.

F.R.: Vous paraissez très optimiste...

Lt.Gén. Ribeiro Pereira: Je suis optimiste.

F.R: En tant que Brésilien comment abordez-vous le déploiement de la MINUSTAH? Sur le plan bilatéral, pensez-vous que le Brésil pourrait aider la force?

Lt.Gén. Ribeiro Pereira: Le Brésil a décidé de déployer des troupes en Haïti en raison de l'amitié entre nos deux pays et parce que nous estimons que nous pouvons à l'avenir renforcer nos relations, notamment dans les domaines économique, culturel et social.(...)

F.R: Pour vous est-ce un challenge personnel d'être à la tête de cette force des Nations Unies en Haïti, un pays a problèmes?

Lt.Gén. Ribeiro Pereira: Etre Commandant de la MINUSTAH constitue le plus grand challenge de ma carrière militaire. Cette nouvelle expérience est vraiment un défi.

F.R.: De précédentes missions des Nations Unies en Haïti n'ont pas très bien marché. D'ailleurs une grande partie de la communauté internationale a reconnu que ces missions n'avaient pas réussi. Pensez-vous que cette fois-ci, ce sera la bonne?

Lt.Gén. Ribeiro Pereira: Oui, car nous avons tiré les leçons des précédentes missions qui sont venues en Haïti et nous ne commettrons pas les mêmes erreurs.