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Haïti : HUJ - un centre hospitalier aux méthodes rudimentaires

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L'Hôpital universitaire Justinien (HUJ), au Cap-Haïtien, est le deuxième plus grand centre hospitalier d'Haïti, après l'hôpital de l'Université d'Etat d'Haïti(UEH), à Port-au-Prince. Pourtant, ce centre qui accueille des étudiants en médecine est presque dépourvu de tout. Mauvaises conditions de travail, mauvaise gestion, carence en matériel et grèves en cascade constituent le lot de cet établissement hospitalier.

Ce 23 octobre, à l'Hôpital Universitaire Justinien (HUJ), l'entrée destinée aux véhicules est bloquée par des médecins « résidents » en grève. Ils sont quelque 54 dans ce centre de spécialisation, pour approfondir leurs connaissances en pédiatrie, chirurgie, gynécologie ou en médecine familiale entre autres. Pancartes à la main, les grévistes protestent contre leurs conditions de travail et réclament neuf mois d'arriérés de salaire.

Un mouvement de protestation qui ne s'arrêtera que quand leurs exigences auront été satisfaites, si l'on en croit Dr Natacha Antoine, l'un des médecins grévistes. « La grève durera aussi longtemps que les autorités le voudront. Si elles nous versent notre salaire et posent les actions relatives à l'amélioration des conditions de travail, nous reprendrons aussitôt nos activités», confie-t-elle.

Dans un document PowerPoint, les protestataires mettent en exergue les différentes plaies qui rongent cet établissement hospitalier.

Des conditions de vie et de travail à la limite de l'acceptable

«Les dortoirs des médecins résidents sont pires que les cellules de prisonniers de guerre », opine un observateur, après une visite guidée des lieux organisée par les grévistes. Et pour cause.

L'un des pavillons faisant office de dortoirs abrite aussi des chauves-souris. A midi, il y règne une chaleur infernale. Le soir venu, « l'obscurité s'y installe en maitre ». A cela s'ajoute des toilettes et les douches dans un état de délabrement avancé, difficilement compatible avec un environnement sanitaire. De plus, des latrines situées à l'arrière-cour de leur bâtiment dégagent une odeur nauséabonde.

Qui pis est, les médecins travaillent sans électricité. Souvent ils font des interventions chirurgicales avec, pour unique source lumineuse, des «pen-light », une sorte de stylo munie d'une ampoule en miniature. Certaines salles sont éclairées à l'aide de lampes artisanales.

L'hôpital justinien dispose de six services faisant des interventions chirurgicales desservis par deux salles d'opération. Il dispose aussi d'une salle de petite chirurgie, d'un anesthésiste et d'un brancardier.

Ces deux salles doivent répondre aux demandes sans cesse croissantes de milliers de malades pour des interventions en maxillo-faciale, orthopédie, maternité, urologie, ORL et autres. Pourtant, en dépit de cette carence, il existe une salle d'opérations inaugurée depuis 1998 mais jamais mis en service.

Une situation dénoncée par les résidents qui affirment ne plus pouvoir assister, impuissants, à la mort des patients, faute d'intervention chirurgicale due à un manque de salles. « Nous sommes souvent obligés de faire un tri selon l'état des malades, tandis que la décence aurait voulu que l'on intervienne sur tous les cas en même temps, si on disposait de plus de salles d'opération. Que de gens avons-nous vu mourir à cause des interventions tardives ! », se lamente le Dr Natacha Antoine.

Son collègue, le Dr Lyno Georges, est pour sa part catégorique. « La mise à disposition de cette salle, avec le personnel nécessaire, aurait permis de sauver bien de vies ».

Le directeur exécutif de l'hôpital, Chavannes Pierre, explique que la salle n'a pas fonctionné pour deux raisons : « dans un premier temps, il se posait un problème de matériel adéquat, et maintenant celui de manque de ressources humaines nécessaires à son fonctionnement ». Toutefois, rien n'est encore fait pour la mise en fonction de cette salle d'opération. L'administration n'a pas enclenché de processus de recrutement, et certains matériels nécessaires à son fonctionnement ne seraient pas encore disponibles.

Par ailleurs, depuis une semaine environ, les laboratoires de l'hôpital sont pratiquement fermés faute de matériel.

Patients et résidents livrés à eux-mêmes

Si, bon gré mal gré, la salle d'urgence de l'hôpital arrive à fonctionner, l'effectif de médecins disponibles ne répond pas au nombre de blessés, de malades et d'accidentés qui y arrivent. En outre, dans la soirée, elle est souvent désertée par les médecins pour des raisons de sécurité, entre autres. «Le soir venu, nous abandonnons souvent les urgences par crainte d'être agressé», confie un résident. De même, l'absence de l'électricité les contraint souvent à cesser toute activité.

Malgré la création récente d'un sous-commissariat à l'hôpital, le problème de l'insécurité reste une préoccupation. D'ailleurs, les soirs, dès qu'il y a de l'électricité, la cour est envahie par des élèves et autres individus. Ils traînent partout et augmentent les risques d'insécurité.

Un autre problème handicapant le fonctionnement de cet établissement est l'absence de médicaments essentiels dans la pharmacie. Certes, le Ministère de la santé dispose d'un dépôt de médicaments dans la périphérie de l'Hôpital Justinien qui le dessert ainsi les dispensaires et centres de santé des 19 communes du département. Ce dépôt dispose d'une faible quantité d'injectables, de suspensions, de produits de laboratoire, de matériels et d'autres produits.

L'hôpital dispose aussi de son propre dépôt de médicaments alimentés par des ONG. Ce dépôt regorge de matériels et surtout de médicaments, mais, à en croire les témoignages de patients et de médecins, ces produits n'arrivent aux patients que lorsqu'ils sont périmés. « Il y a tellement de médicaments qu'une salle annexe a été ouverte récemment pour recevoir des dons en médicaments et en matériels. Cependant, ces dons ne sont orientés que rarement vers les patients », a fait remarquer un médecin résident.

Les constats prouvent que «sur cinq médicaments prescrits aux patients, trois s'achètent ailleurs ». Une situation liée à des conflits d'intérêts. « Dans toute la zone périphérique de l'hôpital, les pharmacies privées se multiplient. Ils appartiennent à des médecins ou ces derniers y sont associés. Alors, on comprend aisément que des médicaments arrivent à expiration », comme le souligne un observateur. Un avis partagé par de nombreux patients.

Abondant dans le même sens, un médecin de service a confirmé que « seulement un praticien sur cinq se réfère au stock de l'hôpital avant de prescrire des médicaments. Bon nombre d'entre eux ignorent quel type de médicaments sont placés en stock par l'administration ».

En outre, des médicaments reçus en dons par l'hôpital font l'objet d'utilisation pour laquelle ils n'ont pas été destinés. « Il y a deux semaines, l'hôpital a reçu une cargaison importante de médicaments et de matériels sanitaires, mais l'impact demeure invisible », témoignent sur place des médecins.

Ces dons sont fournis par la diaspora, via la fondation Murielle, en faveur des plus pauvres du pays. Tandis que des matelas et des lits sont empilés dans l'entrepôt de l'hôpital, certains malades sont installés sur des brancards dans la salle des urgences.

Corruption, lacunes, irrespect...

Dans tous les services de l'hôpital Justinien, pratiquement, malades et accompagnateurs partagent le même espace. A cause du blackout dû au disfonctionnement des groupes électrogènes de l'hôpital, de petites génératrices sont mises en marche aux abords des services de pédiatrie et de la maternité. Ce qui provoque un bruit assourdissant pour ce service abritant des nouveau-nés.

Parallèlement, le centre hospitalier dispose d'une bibliothèque vétuste comprenant une centaine d'ouvrages dont le plus récent date de 1980. Seule l'administration dispose de quelques rares équipements informatiques. Les matériels utilisés sont rudimentaires et quasiment toutes les interventions chirurgicales se font à base d'anesthésie locale.

Dans son fonctionnement, l'hôpital semble aussi créer un espace discriminatoire favorisant également la corruption. L'existence de pavillon privé et pavillon public justifie les mauvais traitements, l'oubli et l'abandon de nombre de malades n'ayant pas les moyens de se procurer des soins. Des médecins utiliseraient les salles d'opération de l'hôpital pour des activités privées. Des femmes enceintes débourseraient jusqu'à 60.000 gourdes (7.500 dollars américains) pour une césarienne.

Le Directeur général du Ministère de la Santé public, Gabriel Timothée, est conscient de la situation et l'impute à la mauvaise gestion. Sans dédouaner totalement le pouvoir central, il pointe du doigt les responsables locaux.

« Je crois que les responsables locaux doivent assumer leurs responsabilités. Tout d'abord, ils bénéficient du support de trois institutions internationales comme le PEPPHAR et ils devraient être en mesure d'agir. De plus, au niveau de l'hôpital Justinien, il n'y a pas la pression démographique à laquelle fait face l'hôpital général de Port-au-Prince », fait-il remarquer.

Certes, certains services comme la radiologie ou l'ORL fonctionnent malgré leur manque de matériel. Par ailleurs, les médecins intervenant au niveau du service médecine familiale sont payés dans le cadre des programmes financés par des bailleurs et ONG internationaux... seules actions qui constituent le brin de lumière dans cette grisaille.