Haiti

Haïti-Accident : Au pays de la honte

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Par Nancy Roc

Les Haïtiens, un instant animés d'un espoir illusoire par la victoire de Barack Obama, sont tombés de haut le vendredi 7 novembre. La nouvelle s'est propagée, telle une traînée de poudre, de Pétion Ville à toute la diaspora haïtienne : le bâtiment abritant le collège « La Promesse évangélique », à Nérette, un quartier de Pétion-Ville, vient de s'effondrer sur des centaines d'élèves.

« Horreur en Haïti », titre Radio-Canada à la une de son site. Choc. Désarroi total. Douleur. Les images dans les médias étrangers et sur le site de la MINUSTAH sont insoutenables. Petits corps broyés, visages transformés en masques mortuaires, des mains tendues, des yeux horrifiés. Encore un drame. Un drame de trop ?

Oui, sans doute pour ceux qui ont encore une âme au pays des zombies. Mais et les autres ? Et les responsables ? Que font-ils ? Que feront-ils ? Cela changera-t-il quelque chose ?

L'irresponsabilité proverbiale des dirigeants haïtiens nous conduit à l'implacable conclusion : NON, ils ne feront rien ! Dans quelques jours, quelques semaines, la vie ou plutôt la survie reprendra son cours. Avec sa litanie de drames, d'horreurs, de faits inacceptables.

Cet été, le pays a été dévasté par le passage de quatre ouragans consécutifs en un mois. Bilan : plus de 600 morts, principalement dans la ville des Gonaïves. Selon nos informations, le collège « La Promesse évangélique », peut accueillir près de 700 enfants, du cycle primaire au secondaire. Un collège au fond d'un ravin, sans route d'accès. Un collège dont le nom résonne tel un parjure. On compte encore les victimes : plus d'une centaine de morts, plus de 150 blessés et, 48h après le drame, il y a peu d'espoir de retrouver des survivants. Le bilan de la tragédie de « La Promesse évangélique » sera-t-il beaucoup plus lourd que celui des quatre ouragans ? « L'école a un effectif de 700 enfants, mais ils travaillent en double vacation, ce qui veut dire qu'à l'heure o=F9 l'accident s'est produit on peut considérer qu'il y avait 350 écoliers à l'intérieur », a précisé Evans Lescouflair, ministre haïtien de la Jeunesse et des Sports à l'AFP. Même s'il a raison, 350 enfants sacrifiés au nom de la gabegie politique et de l'apathie sociale, c'est plus que honteux : c'est monstrueux.

Les résultats d'un populisme mortifère

L'effondrement de cet établissement découle de plusieurs raisons : le matériel utilisé pour sa construction ne répondait pas aux normes. De plus, le pasteur Augustin Fortain, propriétaire de l'école, l'aurait lui-même construite, sans l'aide d'ingénieurs. Suite au drame, la mairesse de Pétion-Ville, Lydie Parent, s'effondre au micro des journalistes : « Nous avions déjà interdit cette construction, mais le propriétaire n'a pas obéi à nos ordres », déclare-t-elle, en admettant que sa municipalité est en partie responsable de cette catastrophe.

Les secouristes s'affairent : des locaux aux étrangers, ils défilent tel un cortège funèbre. Les autorités aussi : du président René Préval au Premier ministre, Michèle Pierre-Louis, en passant par différents ministres, ils sont tous là à constater encore une fois le résultat d'un pays en faillite, un bateau sans gouvernail. Les accusations, parfois incendiaires, fusent contre ceux supposés « diriger » le pays. Seulement voilà : personne ne dirige plus ce pays depuis des années. Tout le monde se déresponsabilise, à commencer par le président. Alors, comment les choses pourront-elles changer ?

Depuis des années, la presse haïtienne dénonce la monstrueuse bidonvilisation et la ruralisation de la capitale. Les constructions anarchiques poussent telles des champignons avec la complicité et le cynisme des autorités. Aucun écho aux avertissements des journalistes. Des cris dans le désert.

Au nom du populisme, les autorités laissent faire le peuple. Pire ! Lorsqu'Yvon Neptune, architecte de formation et ex-Premier ministre sous le second mandat de Jean-Bertrand Aristide, a souhaité détruire les constructions anarchiques en commençant à les raser avec des bulldozers, sur instruction de son chef Jean-Bertrand Aristide, il a dû revenir sur sa décision. Il était apparemment plus important de ne pas déplaire à la population des bidonvilles afin de compter sur elle et ses chimères pour les manifestations de rue contre les opposants au populisme.

Aujourd'hui, il est sans doute trop tard pour arrêter la gangrène de la bidonvilisation qui menace toute la capitale, à commencer par les pauvres des bidonvilles. En témoigne, le silence embarrassé du président Préval qui, pressé par les questions des journalistes concernant les actions urgentes à mener contre le phénomène de la bidonvilisation, n'a pu expliquer cette catastrophe que par « le désordre qui règne dans le pays ».

Récemment, René Préval a attribué les méfaits ravageurs du déboisement à la colonisation, l'occupation américaine et la dictature des Duvalier. Aujourd'hui, selon lui, des enfants sont morts par centaines à cause du « désordre qui règne dans le pays » : pays qu'il dirige depuis 18 ans avec son « frère jumeau », Jean-Bertrand Aristide.

Si le président lui-même n'a que ces réponses à fournir, qui mettra de l'ordre dans le pays ? Qui responsabilisera le peuple ? Qui arrêtera la litanie des drames affectant quotidiennement le peuple haïtien, semant le deuil et la désolation au sein d'une population dont la survie dépend fondamentalement de l'aide de la communauté internationale et de l'encadrement des ONG ? Quand cesserons-nous d'être le pays de la honte ?