Haiti

Deux après le séisme : zoom sur la réponse humanitaire avec Nigel Fisher

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A l’occasion du 2e anniversaire du violent tremblement de terre qui a causé la mort, en Haïti, de centaines de milliers de personnes et occasionné d’importants dégâts matériels, quel regard porter sur les efforts déployés par les partenaires humanitaires pour en juguler les effets ? Que peut-on inscrire au nombre des défis ? Quel plan d’actions pour 2012 ? Autant de questions auxquelles le Représentant spécial adjoint du Secrétaire général, Coordonnateur résident et Coordonnateur humanitaire, Nigel Fisher, apporte des clarifications, dans un entretien avec le Bureau de la Communication et de l’Information Publique de la MINUSTAH.

BCIP : Deux ans sont passés depuis le terrible séisme qui a secoué Haïti. Comment peut-on résumer l’action des acteurs humanitaires sur place?

Nigel Fisher : En deux ans, l’action humanitaire a beaucoup évolué. Dans les mois qui ont suivi le tremblement de terre, l’intervention des partenaires humanitaires était essentiellement dirigée vers les 1.500.000 déplacés qui avaient besoin d’abris, de soins de santé, de vivres, d’eau potable et d’assainissement. Aujourd’hui, ils ne sont plus que quelque 500.000. En effet, certains sont dans des abris transitoires, d’autres dans des maisons réparées ou construites. Nombre de déplacés sont aussi retournés dans leurs maisons endommagées, qui ne sont pas encore réparées.

Concernant les personnes encore dans les camps, il faut admettre que leur situation ne s’améliore pas. Et cela s’explique en partie par le retrait progressif d’acteurs humanitaires dont les ressources financières sont épuisées. Autrement dit, nous aurons besoin, cette année, de répondre aux besoins de ces personnes. Par ailleurs, les bailleurs commencent à se focaliser beaucoup plus sur le long terme. Car, il ne s’agit pas seulement de faire face aux dégâts occasionnés par le séisme, mais aussi aux difficultés d’ordre structurel, économique, social et politique que le pays connaissait auparavant, et dont la résolution prendra du temps.

Toutefois, à côté de ces défis, nous devons saluer les progrès enregistrés, telle l’augmentation considérable du nombre -plus de 60%- d’enfants inscrits dans les établissements scolaires. Au niveau des camps, ce pourcentage est plus élevé (75%). Au nombre de progrès, on peut aussi inscrire l’accroissement de la production agricole et l’asphaltage de quelque 450 kilomètres de routes. Il y a aussi le parc industriel dans le Nord-Est du pays qui, déjà, garantit des emplois à 20.000 personnes.

BCIP : D’aucuns critiquent la lenteur du décaissement de l’aide promise par la Communauté Internationale au lendemain du séisme. Comment assurer dans ce cas la continuité des services aux plus vulnérables ?

N. F. : Ces critiques sont un peu fondées, car il est toujours possible d’aller plus vite. En effet, les fonds ont été promis par les bailleurs en 2010, et à la fin de 2011, c’est normal que les gens se posent des questions puisque les réalisations ne sont pas toutes palpables. Mais, je peux confirmer que 100% de ces fonds ont été alloués à des projets, ce qui veut dire que l’on sait où ces fonds seront dépensés. Et 2,6 milliards ont déjà été versés. Mais, aujourd’hui, nul ne peut ignorer la crise économique mondiale que, d’ailleurs, personne ne pouvait prévoir. Nos efforts, comme ceux de l’Envoyé spécial du Secrétaire général des Nations Unies, William J. Clinton, sont de plaider en faveur de la poursuite du déblocage des fonds. Et cela requiert de la constance. Donc, lorsque l’on affirme que rien n’a été fait, cela n’encourage guère les amis d’Haïti à continuer à y investir. Certes, il faut être réaliste et reconnaître les défis, mais en même temps ne pas sous-estimer les progrès.

BCIP : Restons sur le volet de la reconstruction en parlant de la Commission Intérimaire pour la Reconstruction d’Haïti (CIRH) qui en est l’organe-clé. Depuis octobre 2011, son mandat n’est toujours pas renouvelé. A votre avis, cela peut-il constituer un frein aux efforts de reconstruction du pays ?

N. F. : Cela constitue une inquiétude pour nous tous. La requête du Gouvernement en faveur du renouvellement, par le Parlement, du mandat de la CIRH pour une année devrait être à l’ordre du jour à l’ouverture de la session de la Chambre des députés (…). A mon avis, il est très important de permettre à la CIRH -qui est une instance transparente pour Haïti et pour la Communauté Internationale- de poursuivre, voire d’accroître ses interventions en faveur des Haïtiens.

BCIP : Reconstruction suppose aussi déblayage et ramassage des débris. Une action dans laquelle les Nations Unies sont impliquées. Qu’en est-il de l’évolution des actions en ce sens ?

N. F. : Sur ce volet, il convient de reconnaître des signes très encourageants. En effet, plus de la moitié des débris, équivalant à quelque 5 millions de mètres cubes, ont déjà ramassés. C’est un travail remarquable. Et ce rythme de déblayage, disons-le, est beaucoup plus rapide que celui enregistré en 2004 en Indonésie, après le tsunami, ou à Manhattan, après les événements du 11 septembre 2001. Certes, beaucoup reste à faire. Pour les Nations Unies, principalement le PNUD qui est un acteur-clé dans ce volet d’actions, ce n’est pas seulement le déblayage qui importe, mais aussi comment réutiliser les débris. La MINUSTAH est partie prenante via ses compagnies de Génie militaire dont nous utilisons aussi les services pour les travaux de prévention et de protection de la population contre les effets des saisons cycloniques.

BCIP : Justement, sur le plan environnemental, Haïti demeure vulnérable. Et l’un des défis des acteurs humanitaires est relatif à la réponse face à la saison cyclonique…

N. F. : La saison cyclonique est souvent synonyme d’inondations. J’espère que nous n’aurons pas d’ouragans cette année, mais nous devons nous y préparer, même si je dois souligner que des progrès sont enregistrés, notamment avec la Direction de la Protection Civile (DPC) qui dispose d’un bureau dans chaque département du pays et travaille avec différents partenaires. Aujourd’hui, la DPC est beaucoup mieux préparée que par le passé. Cela résulte d’efforts continus entre cette structure gouvernementale et les partenaires locaux et internationaux. Et il est indispensable que ce partenariat se poursuive.

BCIP : Il y a aussi l’épidémie de choléra, heureusement en baisse, mais susceptible d’enregistrer des pics avec la saison des pluies. Quelles actions sont prévues en 2012 ?

N. F. : Il est certain que l’épidémie va continuer en 2012. Les experts estiment qu’il y aura 200.000 cas, et c’est un chiffre qui demeure préoccupant. Je dois dire qu’avec le Ministère de la Santé Publique et de la Population (MSPP), la Direction Nationale de l’Eau Potable et de l’Assainissement (DINEPA) et les Ministères de la Communication et de l’Intérieur, il existe aujourd’hui un système d’alerte grâce auquel l’on peut prévoir où peuvent survenir les flambées. Progressivement, le MSPP prend en charge la gestion des Centres de Traitement de Choléra (CTC), bien entendu avec l’accompagnement des partenaires. Ma préoccupation est relative à la disponibilité ou non de suffisamment de fonds pour la poursuite de l’appui à ce Ministère, aussi bien en matière de prise en charge des malades que de prévention. Ce qui suppose entre autres la poursuite de l’approvisionnement en eau potable et l’assainissement au profit de la population, y compris des déplacés.

BCIP : Au vu de tout ce qui est fait et dit, que peut-on retenir en terme de bilan : verre à moitié vide ou à moitié plein ?

N. F. : Comme je l’ai souligné plus tôt, les avancées sont notables dans la réponse humanitaire et des efforts de reconstruction. Mais beaucoup reste à faire, et cela va au-delà de l’impact du tremblement de terre. En effet, près de 70% de la population vivent dans la pauvreté. Reconstruire Haïti suppose donc créer des emplois pour les jeunes, et aussi investir dans le tourisme, dans l’agriculture et dans l’industrie. Parallèlement, il faut résoudre le problème du cadastre et de la propriété foncière, et revoir les lois y relatives.

Une des priorités pour nous, cette année, est de travailler avec nos partenaires haïtiens pour renforcer les institutions. Je ne parle pas seulement des institutions gouvernementales, mais aussi celles de la société civile, des paysans et des sociétés agricoles. Et il ne s’agit pas non plus uniquement du Gouvernement central, mais aussi des départements et des communes. L’objectif, pout tous, est de s’assurer que, dans un proche avenir, les Haïtiens puissent complètement prendre en main la gestion de leur pays.