Haiti

Déclaration de la RSSG au Conseil de Sécurité, 19 juin 2020

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MADAME HELEN MEAGHER LA LIME, REPRÉSENTANTE SPÉCIALE DU SECR

Séance du Conseil de sécurité consacrée au Bureau intégré des Nations Unies en Haïti (BINUH)

Le 19 juin 2020

Déclaration de la Représentante spéciale Helen La Lime

Monsieur le Président, distingués membres du Conseil,

  1. Je vous remercie de m’avoir de nouveau accordé le privilège de vous informer sur l’évolution de la situation en Haïti. Comme la plupart des pays du monde, Haïti est actuellement en proie à la pandémie de COVID-19. Le nombre confirmé d’infections et de décès est certes faible par rapport à celui de certains autres pays d’Amérique, mais la pandémie n’en met pas moins à rude épreuve le système de santé déjà fragile du pays et son maigre filet de sécurité sociale.

  2. Trois mois jour pour jour après que le Président Jovenel Moïse a déclaré l’urgence sanitaire suite à la confirmation des premiers cas de coronavirus, les autorités ont encore grand peine à ouvrir des centres médicaux dédiés au traitement des patients atteints de COVID-19. Pays de plus de 11 millions d’habitants, Haïti n’a actuellement la capacité de traiter que quelques centaines de patients à la fois, même si de nouveaux lits se libèrent chaque jour. Cette situation est en partie due à une coordination moins qu’optimale au sein de l’appareil d’État, tant au niveau national qu’à celui des collectivités, ainsi qu’à un financement insuffisant du plan national de riposte. C’est aussi le résultat de l’opposition initialement farouche des populations locales à l’ouverture de tels centres à proximité de leurs domiciles, expression du climat de déni, de stigmatisation et de discrimination qui persiste dans le pays.

  3. La pandémie, dont la propagation s’est accélérée au cours du mois dernier, a jusqu’à présent officiellement touché plus de 4 900 personnes et fait 84 morts. Même si son bilan réel est probablement beaucoup plus lourd, ses effets commencent seulement à être ressentis par les citoyennes et citoyens d’Haïti, dont une majorité vivait déjà dans de piètres conditions socio-économiques. En raison des multiples crises interconnectées qui ont touché le pays ces dernières années, l’économie haïtienne s’est contractée de 1,2 % en 2019 et devrait encore se contracter de 4 % cette année. Les usines fonctionnent à capacité réduite en raison de la nécessité de mettre en œuvre des mesures pour ralentir la propagation du virus. Le spectre d’une nouvelle augmentation du chômage se profile à l’horizon, la gourde continue de se dévaluer par rapport au dollar des États-Unis et l’inflation est constamment supérieure à 20 %. En l’absence de ressources suffisantes pour soutenir la sortie d’Haïti de la récession dans laquelle il est plongé, les gains durement acquis en matière de sécurité et de développement au cours des quinze dernières années risquent d’être réduits à néant, et un problème initialement interne pourrait devenir un problème régional, si la situation humanitaire déjà alarmante continue de s’aggraver, et si un nombre croissant d’Haïtiennes et Haïtiens sont tentés de chercher meilleure fortune à l’étranger.

Distingués membres du Conseil,

  1. Depuis ma dernière intervention, Haïti a bénéficié d’un climat politique relativement apaisé. L’épuisement causé par 18 mois de mobilisation populaire contre le Président Moïse, et le début de la pandémie de COVID-19, ont conduit une partie de l’opposition à appeler les Haïtiennes et les Haïtiens à s’unir pour faire face au virus, une initiative qui a permis au nouveau Premier Ministre, Joseph Jouthe, de gouverner. Pourtant, les premiers signes de l’intention de l’exécutif de commencer à préparer des élections législatives et locales attendues depuis longtemps ont réveillé les passions et ravivé l’acrimonie dans le discours public et le débat politique.

  2. Les dernières semaines ont vu une augmentation marquée de la fréquence et de l’intensité des affrontements entre bandes armées rivales qui luttent pour contrôler de plus grandes portions de territoire dans les quartiers les plus peuplés de la zone métropolitaine de Port-au-Prince, sans doute afin d’exercer une influence sur le résultat des élections dans ces circonscriptions. Un nombre croissant de personnalités de l’opposition contestent la durée du mandat du Président Moïse et réclament la mise en place d’une administration de transition, qui lancerait ostensiblement des réformes et organiserait les prochains scrutins. Le cercle vicieux de la méfiance, de la récrimination et, finalement, de la violence se met à nouveau à définir la vie politique haïtienne, à un moment où la société tout entière devrait s’unir dans sa riposte à la pandémie et s’efforcer de poser des bases plus vertueuses et durables sur lesquelles construire son avenir.

  3. Haïti a trop longtemps eu recours à des accords opportuns pour régler des problèmes politiques, au détriment des principes qui sous-tendent sa Constitution. Pourtant, les ambiguïtés de cette Constitution, dont aucune interprétation faisant autorité n’est possible en l’absence de la Cour constitutionnelle prévue dans le texte, ont régulièrement obligé les acteurs politiques à la contourner. Il devient de plus en plus évident qu’une réforme de la Constitution est nécessaire pour sortir de ce paradoxe et instaurer les conditions de la stabilité institutionnelle, de la bonne gouvernance et de l’état de droit, trois caractéristiques indispensables pour que le pays puisse prospérer. Seul un processus national qui combine un solide leadership et de véritables efforts par l’ensemble des acteurs pour mettre de côté les intérêts politiques à court terme permettra de parvenir à une telle réforme.

Monsieur le Président,

  1. Au cours des quatre derniers mois, malgré la pandémie, le BINUH, travaillant en collaboration toujours plus étroite avec l’équipe de pays des Nations Unies, n’a pas perdu de vue les six objectifs, les priorités qu’il a fixées dans le cadre stratégique intégré. Il n’a pas ménagé ses efforts pour aider les autorités et les institutions haïtiennes à examiner les questions clés qui bloquent la formation d’un consensus national ainsi que pour aider le pays à progresser vers la stabilité et le développement durable. Par ses bons offices, le Bureau a continué à encourager les acteurs de tout l’éventail politique à mener un dialogue constructif. Avec ses partenaires, il a dispensé à la Police nationale d’Haïti des conseils sur le règlement des différends qui déchiraient ses rangs de longue date au sujet des conditions de travail et a aidé les acteurs judiciaires à mettre au point un système d’audiences virtuelles qui permettra aux tribunaux de continuer à fonctionner malgré l’impossibilité actuelle de se réunir physiquement.

  2. Bien que d’une portée apparemment limitée, ces activités contribueront à favoriser la cohésion des forces de police du pays, qui maintiennent l’ordre et luttent contre l’action des bandes armés, et à faire en sorte que le système judiciaire demeure en mesure de s’acquitter de l’obligation faite à l’État de garantir le droit des victimes à accéder à la justice. Malheureusement, nous continuons à opérer dans un contexte où le respect du principe de responsabilité reste un défi majeur, comme le montre l’absence de progrès dans l’enquête et les poursuites engagées dans les récentes affaires emblématiques de Lilavois, Grand Ravine, La Saline et Bel-Air, qui concernent des violations des droits humains et des atteintes à ces droits commises par des membres de bandes, des agents des forces de l’ordre et des responsables politiques.

  3. En collaboration avec la société civile, le BINUH poursuivra ses efforts pour encourager les autorités à intensifier la lutte contre l’impunité et la promotion des droits humains. Grâce à une utilisation judicieuse de la panoplie d’outils à sa disposition, le système des Nations Unies en Haïti continuera à soutenir l’expansion des multiples aspects de la riposte à la COVID-19, à accompagner le pays sur la voie d’une réforme institutionnelle et économique cruciale et à fournir une assistance pour garantir la tenue en temps voulu d’élections libres, équitables et transparentes, dans un climat apaisé.

Monsieur le Président,

  1. Pour assurer le succès de ces efforts et pour s’attaquer aux causes profondes de son instabilité de manière substantielle et durable, Haïti compte sur le soutien total de ce Conseil, ainsi que sur l’engagement continu des partenaires internationaux, qu’il apprécie grandement.

Je vous remercie.