Haiti

Détérioration des conditions migratoires de ressortissants-es haïtiens: le Service Jésuite aux Réfugiés formule des recommandations aux nouvelles autorités

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Haïti/Droits des Migrants-es

mercredi 6 avril 2011

Dans un document transmis à la Presse, le Service Jésuite aux Réfugiés et Migrants (SJRM) souligne en 11 points l'aggravation des conditions migratoires affectant des citoyens-citoyennes haïtiens et soumet une liste de recommandations propres à améliorer le sort de ces migrants et migrantes.

Parmi les principaux faits qui traduisent cette détérioration, le SJRM cite : Le durcissement accéléré des politiques migratoires et d'asile par les États récepteurs qui, immédiatement après le tremblement de terre, avaient pourtant manifesté de l'ouverture et de la solidarité avec le peuple haïtien ; les difficultés croissantes d'intégration des Haïtiens dans les pays d'accueil, en raison de la discrimination et de l'hostilité ; l'intensification des activités liées à la traite et au trafic de personnes, promues par des réseaux transnationaux de crime organisé dans plusieurs régions du continent qui profitent du désespoir et de la vulnérabilité de la population et font des promesses fallacieuses d'une vie meilleure à des fins d'exploitation sexuelle et de travail ; l'augmentation des violations de droits humains envers les migrants haïtiens, principalement les plus vulnérables tels les mineurs et les femmes .

Le Service Jésuite aux Réfugiés et Migrants note également une intensification des rapatriements d'Haïtiens par le gouvernement dominicain qui ne tient pas compte des conventions internationales et des ententes binationales en la matière ; la détention des migrants haïtiens par les gouvernements étasunien et brésilien qui envisagent leur déportation ; la situation de plus grande pauvreté, d'endettement et de désespoir à laquelle les personnes rapatriées en Haïti sont confrontées, sans recours possible à une structure pouvant les accueillir et les aider à se réintégrer dans la société ; un manque de leadership, d'une politique de développement et de migration pouvant transformer cette réalité de manière radicale.

Face à cette situation, le SJRM demande aux autorités de prendre davantage en considération la diaspora haïtienne qui, malgré son apport important à l'économie du pays, par les transferts d'argent, est exclue et marginalisée dans l'exercice effectif des droits civils et politiques et dans sa possibilité de contribuer davantage au développement du pays ; de prioriser, dans son programme, l'élaboration et l'application d'une politique migratoire intégrale permettant l'accès à des documents d'identité pour les Haïtiens/ Haïtiennes vivant au pays et à l'étranger, ainsi que la promotion d'un accompagnement et d'une protection consulaire dans les pays d'accueil, principalement là où se trouve un nombre significatif d'Haïtiens-nes ; d'assurer la participation des organisations de la société civile, des universités et des autres secteurs spécialisés dans le domaine de la migration pour le processus de définition des priorités de la politique migratoire ainsi que pour l'élaboration d'un système de suivi et d'évaluation ; de mettre en place des politiques concrètes de prévention, de poursuite et de sanction contre les réseaux transnationaux de crime organisé qui abusent des migrants, surtout pour les situations de traite et de trafic des personnes ; d'intensifier la coopération de toutes les instances de recherche compétentes de la région et d'établir des points de contrôle d'opérations de transport à la frontière terrestre, dans les aéroports et dans les ports ;

En outre, le Service Jésuite encourage les autorités à décentraliser les services sociaux de base, les bureaux responsables de fournir les documents d'identité à la population et de réduire les coûts exigés pour les obtenir ; à organiser des campagnes d'information auprès des populations migrantes pour leur faire connaître les risques potentiels qu'ils encourent, leurs droits et responsabilités ainsi que les instances ou organisations de la société civile qui peuvent les appuyer, les orienter et auprès desquelles ils peuvent dénoncer les abus et porter plainte ; à entreprendre des démarches auprès des instances régionales de la Communauté des Caraïbes (CARICOM) et de l'Union des Nations Sud-américaines (UNASUR) afin que les pays membres soient plus solidaires et traitent avec plus d'humanité les migrants-es haïtiens.

Rappelons que ces recommandations du Service Jésuite aux Réfugiés et Migrants sont le fruit de plusieurs rencontres réalisées en 2009, 2010 et fin mars 2011 autour des causes et effets de la migration haïtienne ainsi que de la récente problématique des déplacés-es internes.

Il convient de noter qu'à travers un communiqué rendu public le 1er avril 2011, le Ministère des Haïtiens vivant à l'Étranger (MHAVE) avait annoncé que la date du 20 avril est décrétée : « Journée Nationale de la Diaspora ». L'instauration de cette Journée aura la vertu « d'exprimer la gratitude de l'État envers ses fils et filles qu'il n'a pas pu retenir en son sein, mais qui font montre d'un attachement patriotique digne d'être reconnu par tous », avait expliqué le MHAVE.

Ci-joint l'intégralité de la position communiquée par le SJRM.

INVITATION À ÉCOUTER LE CRI DES DÉPLACÉS ET MIGRANTS HAÏTIENS

Port-au-Prince, 28 mars 2011

Le réseau du Service Jésuite aux Réfugiés (SJR) et du Service Jésuite aux Migrantes (SJM) de la région des Caraïbes et du Canada s'est réuni du 25 au 27 mars 2011 à Port-au-Prince pour faire le suivi des rencontres réalisées en 2009 à Port-au-Prince et en 2010 à Quito. Nous avions comme objectifs d'analyser en particulier les causes et les effets de la migration et de l'asile des Haïtiens en vue de définir des actions visant à répondre à cette réalité.

Lors de notre réunion et au cours des visites effectuées dans les camps, nous avons été profondément touchés

par la situation de faim, de promiscuité et par les conditions d'hygiène extrêmement précaires dans lesquelles vivent des centaines de milliers de personnes sinistrées et forcées de quitter leurs résidences depuis plus d'un an, suite au tremblement de terre du 12 janvier 2010 ;

par la situation actuelle d'incertitude dans le contexte de transition politique ;

par la détérioration accélérée de la situation du pays entraînant l'émigration d'un nombre alarmant d'Haïtiennes et d'Haïtiens.

Nous constatons la détérioration des conditions migratoires qui se reflète par les faits suivants :

  1. L'augmentation et l'expansion de l'émigration haïtienne ;

  2. L'intensification des activités liées à la traite et au trafic de personnes, promues par des réseaux transnationaux de crime organisé dans plusieurs régions du continent qui profitent du désespoir et de la vulnérabilité de la population et font des promesses fallacieuses d'une vie meilleure à des fins d'exploitation sexuelle et de travail ;

  3. Le durcissement accéléré des politiques migratoires et d'asile par les États récepteurs qui, immédiatement après le tremblement de terre, avaient pourtant manifesté de l'ouverture et de la solidarité avec le peuple haïtien ;

  4. Les difficultés croissantes d'intégration des Haïtiens dans les pays d'accueil, en raison de la discrimination et de l'hostilité ;

  5. L'intensification des rapatriements d'Haïtiens par le gouvernement dominicain qui ne tient pas compte des conventions internationales et des ententes binationales en la matière ; la détention des migrants haïtiens par les gouvernements étasunien et brésilien qui envisagent leur déportation ;

  6. L'augmentation des violations de droits humains envers les migrants haïtiens, principalement les plus vulnérables tels les mineurs et les femmes ;

  7. La situation de plus grande pauvreté, d'endettement et de désespoir à laquelle les personnes rapatriées en Haïti sont confrontées, sans recours possible à une structure pouvant les accueillir et les aider à se réintégrer dans la société ;

  8. Le départ massif de professionnels, de techniciens spécialisés et de cadres qui réduit de plus en plus les ressources, les capacités et les compétences disponibles pour reconstruire le pays ;

  9. L'incertitude croissante face à l'avenir qui conduit les jeunes à vouloir fuir le pays à n'importe quel prix, même aux risques et périls de leurs vies et à la merci des réseaux de trafiquants ;

  10. Le fait que la majorité de la population ne dispose pas de documents d'identité et que les coûts sont élevés pour les obtenir nuit à leur protection à l'intérieur du pays et empêche la régularisation des personnes vivant à l'étranger, les laissant dans un état de grande vulnérabilité et de fragilité ;

  11. Le manque de leadership, d'une politique de développement et de migration de la part de l'État haïtien qui puissent transformer cette réalité de manière radicale.

Face à cette situation, nous demandons à l'État haïtien, autant au gouvernement sortant qu'à celui qui entrera en fonction :

a) concernant les personnes déplacées

de développer de façon urgente un plan de construction et de relocalisation, de manière concertée avec les sinistrés, en vue d'offrir un lieu de vie digne et sécuritaire pour les centaines de milliers de personnes toujours déplacées ;

d'offrir à ces personnes, entre temps, les services élémentaires de nourriture, de santé, d'hygiène et d'eau potable pour rendre plus dignes leurs espaces transitoires de vie ;

d'éviter les expulsions des familles déplacées vivant actuellement dans les camps aussi longtemps que l'État ne puisse garantir leur relocalisation.

b) concernant la situation politique actuelle

de garantir une transition ordonnée d'une administration à l'autre ;

de privilégier la négociation et le dialogue entre opposants politiques pour résoudre les conflits et les problèmes qui se présenteront ;

d'interpeller tous les secteurs de la société pour qu'ils laissent de côté leurs propres intérêts et qu'ils priorisent le bien commun, permettant ainsi une stabilité politique, la reconstruction du pays et le développement d'une culture de paix et de tolérance.

c) concernant les migrants

de prioriser, dans son programme, l'élaboration et l'application d'une politique migratoire intégrale permettant l'accès à des documents d'identité pour les Haïtiens vivant au pays et à l'étranger, ainsi que la promotion d'un accompagnement et d'une protection consulaire dans les pays d'accueil, principalement là où se trouve un nombre significatif d'Haïtiens ;

d'assurer la participation des organisations de la société civile, des universités et des autres secteurs spécialisés dans le domaine de la migration pour le processus de définition des priorités de la politique migratoire ainsi que pour l'élaboration d'un système de suivi et d'évaluation ;

de décentraliser les services sociaux de base, les bureaux responsables de fournir les documents d'identité à la population et de réduire les coûts exigés pour les obtenir ;

de mettre en place des politiques concrètes de prévention, de poursuite et de sanction contre les réseaux transnationaux de crime organisé qui abusent des migrants, surtout pour les situations de traite et de trafic des personnes ; d'intensifier la coopération de toutes les instances de recherche compétentes de la région et d'établir des points de contrôle des opérations de transport à la frontière terrestre, dans les aéroports et dans les ports ;

d'organiser des campagnes d'information auprès des populations migrantes pour leur faire connaître les risques potentiels qu'ils encourent, leurs droits et responsabilités ainsi que les instances ou organisations de la société civile qui peuvent les appuyer, les orienter et auprès desquelles ils peuvent dénoncer les abus et porter plainte ;

– de prendre davantage en considération la diaspora haïtienne qui, malgré son apport important à l'économie du pays, par les transferts d'argent, est exclue et marginalisée dans l'exercice effectif des droits civils et politiques et dans sa possibilité de contribuer davantage au développement du pays ;

d'entreprendre des démarches auprès des instances régionales de la Communauté des Caraïbes (CARICOM) et de l'Union des Nations Sud-américaines (UNASUR) afin que les pays membres soient plus solidaires et traitent avec plus d'humanité les migrants haïtiens.

Nous demandons aux partis politiques de se structurer davantage, de respecter les règles démocratiques, de favoriser l'élaboration de leur propre programme et d'un plan d'unité nationale, de contribuer à la stabilité et au développement de la société et enfin d'appuyer les réformes nécessaires pour répondre aux besoins des déplacés et des migrants.

Nous demandons à la communauté internationale de porter une attention prioritaire aux acteurs haïtiens dans tout ce qui relève du développement et de l'avenir de leur pays. En ce sens, nous lui demandons d'appuyer et de renforcer l'institutionnalisation de l'État haïtien et de la société civile au lieu de se substituer à ces instances.

Nous demandons aux Églises, dans l'esprit du Carême que nous vivons, d'encourager un processus de réflexion, de conversion et de réconciliation qui nous amène à écouter le cri des appauvris, particulièrement celui des déplacés et des migrants. Nous croyons qu'il est important de nous engager davantage avec eux, de dynamiser notre espérance chrétienne et de cultiver les valeurs de solidarité, de justice et d'unité. Nous devons construire ensemble un monde plus inclusif dans lequel tous les fils et toutes les filles de Dieu peuvent vivre en justice et fraternité.

En tant que membres du réseau SJR et SJM de la région des Caraïbes et du Canada, nous sommes ouverts à collaborer avec tous les acteurs que nous avons mentionnés. Nous nous engageons à poursuivre l'accompagnement des déplacés, des réfugiés et des migrants haïtiens et à soutenir de différentes façons leur capacité à s'organiser. Nous réitérons notre décision d'intervenir auprès des gouvernements de nos pays afin qu'ils adoptent une attitude davantage empreinte de solidarité envers le peuple haïtien.

Délégations du Canada, de la Colombie, de la République Dominicaine, de Trinidad et Tobago, de la Jamaïque, du Venezuela, d'Haïti ainsi que du Réseau SJR et SJM des Caraïbes et du Canada