Haiti

Allocution du Représentant spécial Edmond Mulet à la presse haïtienne à l’occasion de son départ

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Mesdames et Messieurs,

Chers membres de la presse,

Je suis venu en Haïti pour la première fois en 1991. J’étais alors parlementaire au Guatemala. Il s’agissait d’une mission qui visait à établir des relations avec des parlementaires haïtiens afin de partager l’expérience d’une démocratie naissante. À l’époque, j’ignorais que quinze ans plus tard, le Secrétaire général des Nations Unies me confierait la responsabilité d’être son Représentant spécial en Haïti. A la fin de mon premier mandat à la tête de la MINUSTAH en 2007, j’étais optimiste car nous avions fait des progrès importants au niveau de la sécurité. Je n’imaginais pas que le destin me ramènerait à la MINUSTAH dans des circonstances aussi tragiques.

Le 12 janvier 2010 sera à jamais inscrit dans ma mémoire. J’étais à New York au Département des opérations de maintien de la paix où je travaillais à titre de sous-secrétaire général depuis que j’avais quitté la MINUSTAH. Lorsque la nouvelle du tremblement de terre tomba, je me rappelle de la confusion et de la stupeur de chacun. Nous avons veillé toute la nuit. Peu à peu vinrent les informations : l’effondrement du Palais national, du Palais législatif, du Palais de justice, des ministères et enfin de l’Hôtel Christopher, siège de la MINUSTAH. Comme tous les Haïtiens survivants, nous étions sans nouvelles de nos collègues et amis, y compris d’Hédi Annabi, le Représentant spécial du Secrétaire général en Haïti. Nous craignions le pire pour Haïti. Le soir même, le Secrétaire général Ban Ki-moon me demanda de partir avec une petite équipe pour prendre le leadership intérimaire de la Mission. Ainsi s’entama mon retour de 16 mois en Haïti, un pays que j’admire et chéris, et qui restera toujours dans mon cœur.

Lorsque je suis arrivé à Port-au-Prince le 14 janvier, je fus désarmé par l’ampleur de la dévastation. Les images des décombres et des milliers de morts jonchant les rues m’accompagneront pour toujours. La MINUSTAH vivait elle-même une tragédie dans la tragédie: 102 personnels des Nations Unies avaient perdu la vie. La Mission était à l’image du pays, effondrée, enfouie sous la poussière, plongée dans la douleur et le silence de la mort, dans la souffrance et le traumatisme brutal.

La priorité était de rétablir le commandement de la Mission afin de pouvoir apporter une aide efficace au Gouvernement et venir au secours de la population. Aujourd’hui encore je reste profondément fier du dévouement et de l’héroïsme de mes collègues haïtiens, internationaux, militaires et policiers, qui malgré leurs traumatismes et leurs pertes personnelles, ont contribué nuit et jour, aux efforts humanitaires et au secours des victimes. Je remercie encore le Secrétaire général m’avoir donné carte blanche pour utiliser tous les moyens nécessaires afin d’appuyer l’effort humanitaire. Cette décision, vous devez le savoir, est sans précédent pour une mission de maintien de la paix. La MINUSTAH s’employa ainsi à déblayer les artères principales pour faciliter l’accès aux secouristes, à ramasser et à disposer avec dignité des dépouilles des défunts, à distribuer de l’eau et des vivres aux victimes, et tant d’autres choses. La Mission s’est également attelée à renforcer son dispositif sécuritaire pour prévenir l’insécurité qui aurait pu être provoquée par l’évasion de plus de 4,000 détenus. Dans tous ces efforts, la MINUSTAH a pu compter sur un partenariat fructueux avec le Gouvernement d’Haïti. Elle a également pu compter sur un partenariat très solide avec de nombreux pays amis d’Haïti, qui ont déployé leurs propres forces nationales pour appuyer l’effort humanitaire. Je tiens à saisir cette opportunité pour féliciter le Président René Préval et le Premier ministre Jean-Max Bellerive pour leur dévouement, à ce moment si critique de l’Histoire de leur pays.

Dans les mois qui ont suivi le séisme, le Nations Unies ont appuyé le Gouvernement à dresser le bilan de la catastrophe et à évaluer les besoins en matière de reconstruction. Cet exercice a donné lieu à la rédaction par le Gouvernement du Plan d’action national pour le relèvement et la reconstruction. Ce document a été présenté à la Conférence de New York le 31 mars, lors de laquelle plus de dix milliards de dollars ont été promis par des dizaines de pays riches et pauvres, grands et petits. La solidarité du monde, malgré la grave crise économique, fut exemplaire. Cette générosité envers Haïti démontre l’amitié et le profond respect de la communauté internationale envers la fière nation haïtienne, qui, depuis son indépendance chèrement acquise il y a plus de 200 ans, a toujours étonné par son courage dans l’adversité. Je tiens à saisir cette occasion pour réitérer mon appel aux bailleurs de fonds pour qu’ils respectent leurs engagements. J’invite également les autorités haïtiennes à tout mettre en œuvre pour valoriser cette grande mobilisation. Il vous appartient de transformer cette catastrophe en une opportunité de rebâtir une Haïti nouvelle, une Haïti meilleure, où tous les citoyennes et citoyens sont égaux devant la Loi et disposent, dès la naissance, de la possibilité de s’épanouir socialement, économiquement et politiquement.

Après le séisme, le Conseil de sécurité des Nations Unies autorisa un renforcement de la MINUSTAH d’environ 4,000 policiers et militaires afin d’appuyer l’effort humanitaire et d’assurer la sécurité. Plusieurs compagnies de génie militaire vinrent ainsi renforcer la Mission. Ceci nous a permis entre autres, de réparer des routes endommagées, dont celles de Malpasse et de Jacmel, et de déblayer des sites stratégiques comme les écoles, permettant à l’UNICEF de construire des structures provisoires pour assurer leur réouverture rapide. Le renforcement des effectifs de la MINUSTAH a aussi permis d’assurer la sécurité des distributions de l’aide humanitaire, dans les mois qui suivirent le séisme. Parallèlement, les policiers et les militaires de la MINUSTAH ont mené et continuent de mener des opérations quotidiennes en appui à la PNH pour maintenir l’ordre, prévenir la résurgence des gangs, et appréhender les criminels, y compris les évadés. En complément de ces efforts, le budget du programme de réduction de la violence communautaire de la MINUSTAH dans les quartiers sensibles de Port au Prince et d’autres zones urbaines du pays a été fortement renforcé. Ces efforts portèrent fruits, malgré la gravité de la catastrophe, l’aide humanitaire pu rejoindre les sinistrés et la situation sécuritaire demeura stable.

En octobre 2010, lorsque l’épidémie de choléra se déclencha, les Nations Unies s’attelèrent immédiatement à appuyer le Gouvernement haïtien à organiser la réponse médicale et sanitaire. Cette épidémie n’est malheureusement pas terminée et l’arrivée de la saison des pluies pourrait bien la raviver. La MINUSTAH et l’Équipe pays des nations Unies continueront donc à appuyer les autorités haïtiennes pour l’endiguer. A cet égard également je voudrais réitérer mon appel aux bailleurs de fonds, car seulement la moitié de l’Appel humanitaire pour la Réponse au cholera de 175 millions de dollars est financée.

La force du séisme qu’a connu Haïti le 12 janvier 2010 n’explique pas, à elle seule, l’ampleur de la dévastation. Bien sûr, les dégâts sont d’autant plus importants que son épicentre se situait à proximité du plus grand centre urbain du pays. Mais ce facteur n’explique qu’en partie la mort d’un si grand nombre de personnes, et l’importance des dégâts. La dévastation s’explique aussi par la faiblesse de l’État haïtien et de ses institutions. L’hyper-concentration des activités économiques et administratives à Port-au-Prince ; le développement anarchique et non-planifié de la ville ; l’absence de normes de construction ; la faiblesse du réseau de soins de santé ; le manque de capacités de réponse d’urgence – pour ne nommer que quelques facteurs – ont joué un rôle majeur. Permettrez-moi humblement, d’identifier deux causes, qui selon moi, sont à la base de la faiblesse des institutions étatiques haïtiennes : l’instabilité politique et l’absence d’État de droit.

Depuis trop longtemps, Haïti est aux prises avec une instabilité politique chronique qui gangrène les opportunités de développement économique et social. Cette instabilité est entre autres due à la polarisation excessive de la politique. Historiquement, certains acteurs politiques ont cherché à diviser la nation de manière démagogique. Trop souvent aussi, certains ont préféré l’entêtement ou l’opposition stérile plutôt que la recherche de solutions communes aux véritables problèmes de la population. Enfin, l’instabilité politique est également le résultat de la primauté des intérêts particuliers sur les intérêts communs. Pour stabiliser durablement le pays, ses dirigeants politiques, sociaux et économiques devront davantage prendre en compte l’intérêt national. Il convient notamment de sortir la majorité de la population de la pauvreté absolue.

Dans deux jours, pour la première fois dans l’histoire d’Haïti, un président démocratiquement élu passera l’écharpe présidentielle à un autre président démocratiquement élu de l’opposition. Ce moment historique contribuera grandement à ancrer les principes démocratiques en Haïti et mettra le pays sur la voie de la stabilité. Vous vous souviendrez que la situation politique dans les mois qui ont suivi le séisme était tendue. Certains insistaient sur le respect de l’ordre constitutionnel et la continuité du processus démocratique, tandis que d’autres prônaient le retour à une situation de transition extraconstitutionnelle. Ces derniers proposaient un retour à la gouverne de l’État par un groupe d’individus non-élus, mais bien connectés politiquement. Le retour à un gouvernement de transition aurait non-seulement été un pas en arrière, mais aussi une source d’instabilité politique, à un moment ou le pays avait besoin d’un leadership national fort et légitime pour guider le processus de reconstruction. En vertu des principes des Nations Unies, dont Haïti est l’un des membres fondateurs, la MINUSTAH a choisi de promouvoir le respect de la démocratie, du Droit et de l’ordre constitutionnel haïtien. Vous m’avez-donc souvent entendu répéter qu’il était important d’organiser de bonnes élections respectueuses du cadre constitutionnel, et ce, même si nous savions tous que les conditions de l’après-séisme n’étaient pas idéales. Je suis fier du rôle joué par la MINUSTAH pour appuyer ce processus politique qui se conclura le 14 mai, et je quitte Haïti avec le sentiment du devoir accompli.

Je saisis cette occasion pour féliciter tous les nouveaux élus et leur souhaiter bonne chance pour relever les nombreux défis d’Haïti. Ces défis ne pourront être relevés sans des progrès significatifs au niveau de l’établissement d’un État de droit. L’État de droit, sur le plan institutionnel, c’est bien sûr la police, les prisons, la justice. L’État de droit, c’est aussi une gestion de la chose publique en fonction de normes, de lois et de règlements. L’État de droit repose également sur un Cadastre, un Registre d’État Civil, un Code de l’Habitat et de la construction, des lois commerciales, etc. C’est aussi la capacité de l’État à percevoir des taxes et des impôts, à garantir un niveau de sécurité juridique pour promouvoir l’entreprenariat, les investissements et la création d’emplois, afin de faciliter le développement économique. L’État de droit enfin, c’est un système qui ne tolère pas l’impunité et la corruption et qui s’assure que tous les citoyennes et citoyens sont égaux devant la Loi et que tous disposent d’un accès à la justice.

L’application de la Loi est, au mieux, inégale en Haïti. Avec les naissances de nombreux Haïtiens non-enregistrées, l’existence d’un certain nombre de citoyens haïtiens n’est pas reconnue par l’État. En conséquence, ces Haïtiens ne jouissent d’aucune protection, ni des droits et services qui leurs seraient assurés dans un pays régi par l’État de droit. La pauvreté extrême dans laquelle vivent des millions d’Haïtiens est la négation même de leurs droits socio-économiques. Il y a bien d’autres oubliés du système, y compris les quelque 3500 citoyens en détention préventive, sur le total de quelque 5000 détenus que compte le pays. Ces personnes, dont les dossiers ont souvent été perdus ou jamais traités sont prisonnières d’un système judiciaire disloqué. Bien sûr, cette absence de Droit bénéficie à une minorité, qui a les moyens de jouir d’une immunité de fait. Par contre, pour la quasi-totalité de la population haïtienne, cette situation signifie la non-reconnaissance de leur citoyenneté.

L’établissement d’un État de droit en Haïti est une condition sine qua non de son développement économique et social durable. Sans tribunaux indépendants, il est difficile d’attirer les investissements ; sans Cadastre, la propriété privée est menacée ; sans perception d’impôts et de taxes, l’État ne dispose pas des fonds pour maintenir les infrastructures nécessaires à la vie économique. Il est donc capital que le Gouvernement, le Parlement et la société civile, en partenariat avec la Communauté internationale, travaillent ensemble à l’enracinement de l’État de droit. Je me réjouis du fait que le Président-élu Michel Martelly accorde une place prépondérante à ce chantier important dans son programme. Je lui souhaite bon courage pour mener les réformes ambitieuses que cela implique et je tiens à lui réaffirmer le ferme appui de la MINUSTAH à cet égard.

Si le 14 mai représente en quelque sorte un nouveau départ avec une nouvelle équipe au timon de l’État, il représente aussi la fin du deuxième mandat du Président Préval. Le Président Préval est et restera dans l’histoire, le premier Président d’Haïti à avoir conclu deux mandats démocratiques, dans la paix sociale. La contribution du Président Préval au développement politique d’Haïti est importante. Pour la première fois de leur histoire, les Haïtiens ont pu vivre à l’abri de la répression politique. Les milices telles que les tontons macoutes et les chimères ont disparu. Les citoyens ont pu s’associer, discuter, critiquer le Gouvernement et les agissements des gouvernants sans peur de représailles. La presse a pu s’épanouir, enquêter et rapporter sans se faire opprimer. Le Président Préval a également fait de grands efforts pour assurer le respect des Droits de l’Homme. Il a aussi encouragé une dépolarisation de la politique haïtienne. Au niveau économique, le Président Préval a su léguer un cadre macro-économique stable à son successeur. Il a également fait preuve de vision en régulant judicieusement le secteur émergeant des télécommunications, l’un des secteurs les plus porteurs de l’économie haïtienne. Président Préval, je n’ai aucun doute que l’Histoire vous retiendra comme l’un des grands présidents d’Haïti. Ce fut un honneur d’avoir pu, à deux reprises, venir vous accompagner pour mettre en œuvre votre vision d’une Haïti plus juste, plus démocratique et plus tolérante.

Malgré ces accomplissements, de grands chantiers demeurent pour le prochain gouvernement. Outre l’établissement de l’État de droit auquel j’ai déjà fait référence, il s’agira de s’attaquer à la relocalisation des déplacés encore dans les camps. Il faudra reconstruire Port-au-Prince, tout en gardant à l’esprit que la véritable solution à long terme se trouve dans le développement régional et le désengorgement de la capitale. Il faudra créer les conditions économiques nécessaires à l’investissement national et étranger et à la création d’emplois, principale solution pour tirer des millions d’Haïtiens de la pauvreté. Il faudra miser sur le long terme, en s’assurant que les prochaines générations aient accès à un enseignement de base de bonne qualité, sans négliger les besoins pressants des plus vulnérables. Il faudra accomplir des progrès pour combattre l’impunité et la corruption, y compris en travaillant de concert avec les partenaires internationaux pour combattre le trafic des stupéfiants et ses effets déstabilisants pour Haïti. Il faudra aussi, bien entendu, planifier le retrait de la MINUSTAH, en préservant les acquis sécuritaires et politiques des dernières années. Ce n’est qu’un échantillon des défis qui attendent le Président-élu Michel Martelly. Je n’ai aucun doute qu’il saura se montrer à la hauteur de ceux-ci. Je lui souhaite bonne chance, et l’invite respectueusement à bâtir sur les acquis des cinq dernières années, en poursuivant l’œuvre du Président Préval, notamment en matière de tolérance politique et de respect des Droits de l’Homme.

Je ne saurais conclure cette conférence de presse sans parler du rôle fondamental des médias dans le développement démocratique d’Haïti. Chers amis journalistes, il vous revient la tâche ardue, mais ô combien importante, d’expliquer objectivement les développements sociaux-politiques à la population haïtienne. Chaque jour, la lourde responsabilité vous incombe de séparer la nouvelle de la rumeur, la critique légitime de la diffamation. Je me réjouis du fait qu’Haïti a une presse jeune, dynamique et indépendante, qui jouit d’une grande liberté. Il vous faudra continuer à tirer profit de ses conditions pour maintenir un regard vigilant et une opinion constructive sur la gouverne de l’État et les grands enjeux sociaux.

Chers amis haïtiens, c’est la deuxième fois que je vous dis na wè. Ensemble, nous avons traversé une période tumultueuse depuis le 12 janvier 2010. Malgré l’adversité, vous vous être relevés fièrement et avez entrepris la reconstruction du pays. Votre courage et la dignité avec laquelle vous avez surmonté cette épreuve est un exemple pour le monde. Vous vous êtes dotés de nouveaux dirigeants politiques lors d’élections libres et démocratiques. Il incombera à mon successeur de vous accompagner dans la poursuite du développement démocratique et l’enracinement d’un État de droit. Quelqu’un me disait récemment qu’il n’y a jamais deux sans trois et qu’ainsi, je reviendrai nécessairement en Haïti. Je souhaite déjà revenir, mais j’espère que ce sera à titre de touriste, dans une Haïti relevée, afin de jouir de votre beau pays et de votre culture si riche, plutôt que comme le chef d’une mission de maintien de la paix.

Merci et bonne chance à tous,