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Guinée : Accalmie précaire dans les rangs des soldats mutins

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CONAKRY, 14 mai 2007 (IRIN) - Le président Lansana Conté a accédé samedi à la principale revendication des militaires mutins en limogeant son ministre de la Défense et de hauts responsables de l'armée, mais les émeutes ont continué l'après-midi, les soldats tirant en l'air et se livrant à des pillages, avant un fragile retour au calme dimanche.

L'actuel ministre de la défense, Arafan Camara, sera remplacé par le général à la retraite Mamadou Bailo Diallo, selon un décret lu samedi sur les ondes de la radio nationale, mais le président Conté n'a pas rencontré les représentants des soldats mutins samedi comme il l'avait promis.

Au cours des deux dernières semaines, des centaines d'hommes du rang ont manifesté et tiré en l'air depuis les casernes situées un peu partout dans le pays. Six personnes ont été tuées et 70 autres blessées dans ces émeutes, d'après le Premier ministre Lansana Kouyaté.

Samedi soir, IRIN a vu des soldats racketter des civils dans Conakry, la capitale, et piller des magasins et des entrepôts. Des témoins ont rapporté avoir vu des hommes en uniformes de l'armée voler des véhicules et des denrées comme du cacao, du riz et du sucre, de même que des équipements électriques, tels que des groupes électrogènes.

Un témoin a également affirmé que des soldats étaient les auteurs d'un raid mené contre des entrepôts du Fonds des Nations Unies pour la population, volant des stocks de préservatifs et des équipements informatiques. Les locaux des Nations Unies avaient déjà été la cible d'attaques durant un soulèvement civil au début de l'année, pendant lequel des réserves du Programme alimentaire mondial avaient été pillées dans plusieurs villes du pays.

Le calme est revenu dimanche et lundi et selon la police, certains des soldats auteurs de pillages ont été arrêtés, mais plusieurs habitants de Conakry ont avoué craindre la reprise des tirs à tout moment, tandis que le gouvernement reste fragilisé par cette mutinerie due entre autres au non-paiement de plusieurs arriérés de salaires.

Vendredi, les banques, les écoles, les boutiques et les marchés ont tous fermé en fin de matinée, en apprenant que des soldats lourdement armés allaient marcher sur la ville, après l'échec de pourparlers qui se tenaient entre les hauts responsables de l'armée et des soldats, dans une base militaire située près de l'aéroport.

« Nous voulons que les dirigeants qui nous ont volé nos soldes et qui nous ont trahi se retirent », a déclaré à IRIN l'un des soldats manifestant vendredi après-midi dans le centre-ville de Conakry, près du palais présidentiel.

Au cours de la matinée de vendredi, le journaliste d'IRIN a également aperçu les soldats de la garde présidentielle, reconnaissables par leurs bérets rouges, au centre-ville. Ceux-ci tiraient des coups de semonce, vraisemblablement pour tenter d'effrayer les soldats mutins, mais surpassés en nombre, ils ont fini par battre en retraite.

Toujours au centre-ville, des témoins ont déclaré que des soldats en uniforme avaient tiré sur un véhicule banalisé transportant un officier de l'armée, qui avait ensuite été traîné hors du véhicule.

La société civile condamne les dernières violences

Les intentions de l'armée ne sont pas claires et celle-ci est aujourd'hui « très désorganisée », selon Elisabeth Cote, représentante de la branche guinéenne de l'ONG de soutien électoral IFES, sise à Washington.

« Il semble probable que l'armée ne veuille plus [du président] Conté », a-t-elle analysé. « [Si c'est bien le cas] cela ne demande pas beaucoup d'organisation et cela s'appelle un coup d'Etat ».

Les soldats mécontents, qui exigeaient de l'argent mais aussi des promotions, ont commencé les tirs la semaine dernière dans des casernes aux quatre coins du pays.

Le gouvernement a laissé entendre jeudi qu'il satisferait certaines de leurs revendications, en distribuant des arriérés de salaire et en accordant des promotions à tous les soldats ayant servi dans l'armée plus de quatre ans sans être promus.

Un soldat avait alors expliqué à IRIN que pour que lui et ses compagnon d'armes regagnent leurs casernes, le président Conté, lui-même ancien officier de l'armée et aujourd'hui encore chef des forces armées, devait en faire davantage. Le soldat avait donné les noms de tous les hauts responsables de l'armée et du ministère de la Défense que le Président devrait démettre de leurs fonctions.

En janvier et en février, plusieurs syndicats ont lancé des grèves qui ont paralysé le pays pendant plusieurs semaines, tandis que des dizaines de milliers de manifestants, réclamant la démission du président Conté, prenaient d'assaut des bâtiments administratifs et s'opposaient à l'armée et à la garde présidentielle.

L'armée a tué au moins 137 personnes en appliquant la loi martiale pendant près de deux semaines jusqu'à ce que M. Conté parvienne à un compromis avec les syndicats et délègue certains de ses pouvoirs à un Premier ministre de consensus, l'ancien diplomate Lansana Kouyaté.

Vendredi, des groupes de la société civile ont déclaré qu'ils organiseraient une réunion d'urgence pour débattre de la mutinerie de l'armée, toutefois Ben Sekou Sylla, le président des organisations de la société civile, avait déjà laissé entendre clairement à IRIN qu'il n'accorderait pas son soutien aux soldats.

« Nous ne soutenons aucun mouvement qui déstabilise le processus actuel de démocratisation », a-t-il déclaré. « L'armée fait partie de la société civile, mais si elle a un problème, elle doit le résoudre par le dialogue ».

Selon toute vraisemblance, les soldats ont organisé la dernière mutinerie dans des casernes situées aux quatre coins du pays de façon à ce que les coups de feu débutent jeudi soir vers 22 h, dans plusieurs villes, telles que Faranah, Guéckédou, Labe, Kankan, Kissidougou et Kindia. Des tirs nourris se sont poursuivis pendant presque toute la nuit et jusqu'au petit matin.

A Kindia, deux civils ont été tués par des soldats qui pillaient des échoppes, sur le marché principal de la ville. L'une des victimes était un enfant, assis devant sa maison.

Au centre-ville de Conakry, où de nombreux civils travaillent, il y avait peu de taxis et de bus en circulation vendredi, et de nombreux travailleurs ont dû rentrer chez eux à pied.

« On entend tous ces coups de feu, mais ce n'est pas notre problème », s'est indigné Fode Soumah, un commerçant, en marchant à vive allure pour tenter d'aller se mettre en sûreté. « On craint tous pour nos vies ».

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