Guinea-Bissau

Guinée Bissau: IRIN interview/Samuel Nana-Sinkam

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Voici le texte d'un entretien, réalisé le 24 novembre, avec Samuel Nana-Sinkam, Représentant du Secrétaire Général des Nations Unies et Chef du Bureau des Nations Unies pour le Soutien à la Consolidation de la Paix en Guinée Bissau (UNOGBIS).
QUESTION: M. Sinkam, quel est le mandat de l'UNOGBIS?

REPONSE: L'UNOGBIS a été créé par le Conseil de Sécurité, sur suggestion du Secrétaire Général, suite à une demande officielle du pays membre. Il a été mis en place avec un mandat clair: créer un environnement propice à la consolidation de la paix, à l'émergence d'institutions durables et réellement démocratiques, et à la réconciliation dans ce pays.

L'autre objectif de l'UNOGBIS était d'aider le gouvernement à obtenir la remise volontaire des armes et à récolter les armes auprès des civils dans le cadre d'un programme gouvernemental assisté par l'UNOGBIS.

L'UNOGBIS a également été créé pour faciliter la compréhension et la coopération entre la Guinée Bissau et les pays voisins, entre la Guinée Bissau et la communauté internationale et entre la Guinée Bissau et la CEDEAO.

Enfin, il a été mis sur pied pour créer l'environnement approprié permettant de faire avancer le processus démocratique, l'état de droit, l'émergence d'institutions nouvelles et réellement démocratiques dans ce pays, conformément au Traité d'Abuja.

Q: Qu'a pu réaliser l'UNOGBIS pour faire progresser le processus électoral en Guinée Bissau?

R: Tout d'abord, lorsque nous sommes arrivés ici, le 24 juin, lorsque le bureau a été officiellement ouvert, dans le domaine des droits de l'Homme (qui était l'une des conditions essentielles pour favoriser l'émergence d'un environnement propice au rétablissement de l'état de droit dans ce pays), tous les prisonniers étaient toujours aux mains des forces militaires du pays, la Junte militaire. L'UNOGBIS discutait encore avec ses interlocuteurs dans ce domaine pour ramener les prisonniers et les remettre aux mains du système judiciaire.

Le succès de nos négociations a établi une division nette des pouvoirs entre le judiciaire, le législatif et l'exécutif, les trois grands pouvoirs du pays. Ainsi, à ce stade, l'armée a cessé officiellement d'être un acteur sur la scène politique, ce qui représentait déjà un point énorme pour parler de réconciliation à ce niveau.

Deuxièmement, en liaison avec la société civile dans le pays, nous avons organisé ce que nous avons appelé un séminaire de réconciliation, qui a amené toutes les factions politiques civiles, la société civile, le gouvernement et l'armée, à se rencontrer et à faire leur réconciliation. Les gens ont dit ce qu'ils avaient réellement en tête. Le chef de la Junte militaire a participé, le président par intérim a participé, le président de l'Assemblée Nationale a participé.. ainsi cette conférence a ouvert la voie du processus de réconciliation et depuis lors, beaucoup d'autres activités ont été réalisées, notamment une conférence de deux jours pour toutes les femmes candidates aux élection législatives.

Nous avons également organisé un tournoi de football pour la réconciliation. Il a réuni tous les jeunes de toutes les régions, de toutes les ethnies, et ils ont logé ensemble, pris le petit déjeuner ensemble, et dîner ensemble, avant de s'affronter sur le terrain. C'était une façon de les réunir et de dire: 'Ecoutez, vous n'avez qu'un seul objectif. Vous êtes tous les enfants de ce pays et l'avenir de votre pays est entre vos mains'.

L'UNOGBIS a également aidé le Gouvernement d'unité nationale, avec détermination, à établir une coopération avec l'Union Européenne, ce qui est crucial pour toute cooperation internationale valable avec ce pays.

Nous avons également amené la communauté internationale à accepter que des élections puissent avoir lieu dans ce pays, que l'environnement était propice, que la paix revenait lentement. Que nous avions encore du chemin à parcourir mais les choses se mettaient en place lentement. Ainsi, la communauté internationale a respecté ses engagements pris à Genève et a rassemblé toutes les ressources nécessaires pour que le processus électoral puisse être mené à bien.

Les Nations Unies ont travaillé comme une famille. Toutes les agences des Nations Unies ont contribué à faire naître cet environnement propice. Je suis fier de dire qu'avec nos collègues du PNUD, de l'UNICEF, la FAO, le BCAH, le PAM, l'OMS, le FNUAP, le HCR etc ...nous avons réussi à travailler comme une famille et avec coordination.

Nous avons également réussi à organiser, sur financement de l'UNOGBIS avec l'aide de l'Union Européenne, un programme destiné à permettre à tous les candidats de présenter leur programme à la population, avec temps d'antenne télé et radio. Chaque candidat a eu 20 minutes par semaine pendant trois semaines, ce qui leur a donné une heure pendant la campagne pour présenter leur programme à la population.

Le 26 novembre, les 12 candidats à la présidentielle ont ensemble eu la possibilité de s'adresser à la population en direct à la télévision et à la radio avant la clôture de la campagne. C'était la première fois qu'un tel événement se produisait dans ce pays.

Q: J'aimerais faire une petite digression et revenir à un sujet que vous abordé tout à l'heure: les prisonniers. Ont-ils été libérés?

R: Non, et la raison n'est pas une absence de volonté de les libérer, mais des détails techniques; de plus on a besoin d'équipement, car après la guerre, tout a été détruit, et le système judiciaire a lui aussi été affecté. Beaucoup d'avocats sont à l'étranger et donc nous avons dû en former pour garantir que les procès se déroulent dans les règles et que les dossiers soient analysés correctement. Si l'on en croit les assurances données par le procureur général et le président de la Cour Suprême, quelque 40 à 50 pour cent des prisonniers devraient être libérés prochainement, ce qui signifie qu'ils ont réussi à faire examiner leurs dossiers pour savoir exactement qui a commis des crimes violents, qui n'en a pas commis, qui a seulement reçu des instructions pour agir, etc.

Nous souhaitons la réconciliation mais notre principe de base, et nous espérons qu'en cela la communauté internationale nous soutiendra, le principe de base des Nations Unies, du Secrétaire Général est: Réconciliation, oui! Réconciliation sans justice, non!

Nous sommes convaincus que la justice sera rendue de manière nette et que ces prisonniers seront libérés, même sur la base d'une liberté provisoire.

Nous avons organisé, par exemple, des visites de prisons avec toute la communauté internationale ici, c'est à dire les ambassades et l'OUA. Nous visiterons à nouveau les prisons pour voir comment les prisonniers sont traités et je dois dire que tous les prisonniers ont déclaré ouvertement à la télévision qu'ils n'avaient subi aucun mauvais traitement physique. Le seul problème pour eux était: "Nous aimerions accélérer les procès pour savoir si nous sommes coupables ou non". Nous leur répétons sans cesse que la présomption d'innocence est ce qui nous pousse à faire en sorte qu'ils soient libérés dès que possible, parce que tant qu'ils n'ont pas été jugés et inculpés, nous ne pouvons les comparer aux autres prisonniers. Ils bénéficient de la présomption d'innocence jusqu'à ce qu'ils soient jugés et inculpés.

Q: L'une des composantes de votre mandat est d'aider à améliorer les relations entre la Guinée Bissau et ses voisins. Quelles est la situation à cet égard?

R: Je pense que les relations avec les pays voisins se sont réellement améliorées. Je ne dis pas que tout est rose, mais pour ce qui est des relations avec le Sénégal, par exemple, le président intérimaire, Malam Bacai Sanha, a pris le même avion que le Président Diouf pour se rendre à la réunion de l'OUA en Algérie, ce qui montre combien les choses se sont
améliorées. Au cours du sommet de la Francophonie au Canada, le président de Guinée-Conakry a reçu le Premier Ministre Fadul et, pendant deux heures, ils ont débattu de la question, et la Gambie aidait déjà à régler la situation dans le pays.

Nous avons déjà mentionné l'amélioration des relations avec l'Union Européenne, et plus spécifiquement l'amélioration, tout à fait bienvenue, des relations avec la France, qui en tout cas a maintenu sa coopération économique pendant tout le temps.

Malam Bacai, le président intérimaire, lors d'une visite à la frontière avec la Casamance, a dit clairement que la Guinée Bissau ne servirait jamais de base arrière pour menacer son voisin, le Sénégal, c'est l'une des rares déclarations de ce type venant d'un responsable de haut rang et d'un président de ce pays, ce qui montre le type d'améliorations qui lentement s'installent dans les relations entre les deux pays.

Q: A un certain moment, la Guinée Bissau était en proie à une crise humanitaire.

La nourriture manquait, l'accès à l'eau, aux services de santé, etc., était limité. Dans quelle mesure la situation a-t-elle changé?

R: Je ne crois pas qu'il y ait eu aucune amélioration sensible dans ce domaine.

Vous vous souvenez comment la communauté internationale avait pris les devant à la Table Ronde du PNUD à Genève, lorsque le pays qui demandait 139 millions de dollars s'est retrouvé avec 200 millions de dollars promis par la communauté internationale!

Les événements des 6 et 7 mai 1999 ont fait capoter tout ce qui était en cours. La communauté internationale s'est retirée en disant: "Ecoutez, tant qu'il n'y aura pas eu d'élection démocratique et tant qu'aucune nouvelle structure démocratique n'aura été mise en place dans le pays, nous ne nous impliquerons pas, mais lorsque cela aura eu lieu dans le pays, nous
reviendrons à nos engagements et ouvrirons la porte à la coopération internationale, à l'aide financière pour le pays". Et c'est là que nous en sommes aujourd'hui, et nous devons dire que la Junte militaire s'est engagée, au plus haut niveau, c'est à dire, le général Mané, en disant: 'Ce que nous voulons, c'est la sécurité et la paix pour notre pays. Nous resterons dans nos casernes. Nous y sommes rentrés volontairement. Il n'entrait pas dans nos intentions de prendre le pouvoir, nous voulons seulement la sécurité pour notre pays. Nous voulons que le processus électoral aille à son terme. Nous voulons que le processus de démocratisation aboutisse'. Et je dois dire que jusqu'à présent, ils ont tenu parole, donc sur ce plan-là, je ne peux que les féliciter de ce qui a été fait et les inviter à conserver cette position honorable et à laisser la politique aux civils.

Ainsi, mon seul souhait est que les élections du 28 novembre, o=F9 nous avons environ 80 à 90 observateurs, soient transparentes et propres, sous les yeux de tous ces observateurs internationaux, et lorsque leur rapport sera présenté à la communauté internationale et qu'il y aura un nouveau président, parlement, premier ministre et gouvernement, la communauté internationale n'aura plus de raison pour revenir sur ses engagements et déboursera les ressources nécessaires au développement de pays.

Q: Il y a eu une alerte la semaine dernière, lorsque la Magna Carta, que l'on pourrait appeler une espèce de constitution parallèle, a été présentée. O=F9 en est-on à ce sujet?

R: Etant donné que nous n'avons pas reçu de copie de la Magna Carta, en tant qu'institution des Nations Unies, nous n'avons pas été consultés sur cette question, il me serait très difficile de me prononcer. Toutefois, ce que nous avons constaté, c'est que les gens on été assez sages, que ce soit la Junte militaire, le gouvernement ou les partis politiques, et sont arrivés à une entente. Et je sais, d'après la conférence de presse qui a été donnée, que la Junte militaire a officiellement retiré la Magna Carta et, à la conférence de presse, ils ont annoncé qu'ils respecteraient la loi, ils restent dans les casernes, ils soutiennent le processus de démocratisation dans le pays, et ils sont favorables à la tenue d'élections. Ainsi, sur cette base, je pense qu'il y a eu plus de frayeurs que de faits réels. Je le répète, nous n'étions pas concernés par la Magna Carta, nous ne pouvons rien dire et n'avons d'ailleurs rien à dire.

Q: Qu'est-ce qui a été réalisé dans le domaine du désarmement, l'aide à la collecte des armes, et qu'est-ce qui est prévu pour la démobilisation et la réinsertion des anciens combattants dans la société?

R: Commençons par la démobilisation. La Banque Mondiale, de par le mandat qui lui a été donné à Genève, a déjà commencé à travailler à ce niveau et d'après ce que j'en sais, elle a préparé une proposition, actuellement en discussion avec les autorités, pour que le processus de démobilisation commence. Dès que le nouveau gouvernement sera en place, je pense que le programme de démobilisation commencera et je suis sûr que lorsqu'il sera lancé, les militaires décideront de réduire la taille de l'armée et de créer une armée républicaine d'une taille compatible avec les ressources
financières et la mission de sécurité frontalière et de défense de ce pays. D'après moi, il ne fait aucun doute que cela se fera lorsque la démobilisation aura commencé.

L'UNOGBIS a contribué et continuera à contribuer étroitement au processus de démobilisation et réinsertion.

Je sais que la Banque Mondiale travaille à ce programme avec l'OIT, le PNUD, la FAO, et toutes les agences des Nations Unies, et avec le soutien financier de la communauté internationale.

Pour ce qui est de la collecte des armes, un programme volontaire est mis sur pied avec le gouvernement. Nous les aidons pour le côté technique. Il ne s'agit pas d'un désarmement militaire mais d'un désarmement civil sur base volontaire et nous avons travaillé avec l'institut des Nations Unies pour le désarmement à Lomé, avec le DRR, le DAP, le BCAH, l'UNICEF, le
PNUD, la FAO, le PAM, toutes les autres agences, pour aider le gouvernement à établir le programme.

L'objectif est d'assurer le désarmement des civils en échange de nourriture, de terres et de projets communautaires. Nous avons pensé qu'il ne serait pas approprié d'échanger les armes contre des ressources financières. Cela aurait pu plus ou moins engendrer un marché des armes dans la sous-région, ce qui n'est pas l'objectif. Nous avons dû en arriver à un mélange de programmes de développement, sous forme de programmes de développement communautaire ou de programmes 'armes contre nourriture' et 'armes contre terres'.

Le maire de la ville de Bissau a offert 500 lots de terre en échange des armes, et les gens, par exemple, qui ont acquis un de ces lots recevront des semences et des engrais de la FAO pour le cultiver.

Voilà ce à quoi le gouvernement travaille actuellement et ce qu'il souhaite mettre en chantier après les élections. J'espère que cela réussira.

Q: Que faut-il pour qu'il y ait une paix durable en Guinée Bissau?

R: La consolidation de la paix est un processus à moyen et long terme. Ce qu'il nous faut dans ce pays, c'est avant tout que le processus démocratique aboutisse, ce à quoi nous nous oeuvrons. Mais lorsque je parle de processus démocratique, je veux parler d'un vrai processus démocratique, qui provienne de l'adhésion de toutes les couches de la population au
processus.

Il faut la réconciliation. J'ai déjà dit que réconciliation ne signifie pas injustice. Réconciliation sans justice, non. Ils devront trouver un moyen net et veiller à ce qu'il y ait une justice transparente et non de la vengeance.

Les institutions démocratiques du pays doivent être renforcées.

Vous ne pouvez parler de paix à quelqu'un qui ne peut envoyer ses enfants à l'école, vous ne pouvez parler de paix ou de démocratisation à quelqu'un qui ne peut avoir une aspirine à l'hôpital, vous ne pouvez parler de réconciliation ou de processus démocratique à quelqu'un qui a toujours l'estomac vide. Toutes ces choses doivent aller de pair.

Par contre, vous ne pouvez parler de développement sans paix, et donc les deux doivent aller main dans la main, ce qui veut dire que vous devez avoir une coordination entre toutes les agences des Nations Unies, la communauté internationale des donateurs, pour aider ce pays à mettre en place un programme de développement propre, net, responsable et acceptable.

En enfin, l'un des problèmes majeurs auquel le pays a toujours été confronté est la question des anciens combattants. Ils se sont battus pour la libération du pays mais depuis lors, certains d'entre eux ont été négligés. Il ne peut y avoir de solution durable au problème de la Guinée Bissau sans que l'on trouve, parallèlement, une solution à la question des anciens combattants.

Nous croyons et espérons vivement que tout président, tout gouvernement et tout parlement qui naîtront des élections du 28 novembre régleront cette question en priorité dans le cadre d'une politique nationale globale, d'un programme économique et social. Il ne fait aucun doute que les Nations Unies et la communauté internationale seront toujours là pour aider.

Abidjan, le 26 novembre 1999

[FIN]

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