DR Congo

Rebelles, médecins et marchands de violence : Comment la lutte contre Ebola est devenue une partie du conflit dans l'est de la RDC

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Résumé

L'épidémie du virus Ebola dans l'est de la République démocratique du Congo en 2018, la 10ème en RDC, a été la première fois que la maladie est apparue dans une zone de conflit. Ce rapport, le deuxième d'une série sur l'épidémie d'Ebola, tente d'expliquer comment l'épidémie et l'effort international lancé pour la contenir (la Riposte) ont été affectés par cette violence, et comment ils ont à leur tour influencé le conflit armé.

En nous appuyant sur des mois de recherche et d'enquête ethnographiques, nous soutenons que la Riposte est devenue une source à la fois de griefs et d'opportunisme, déclenchant par inadvertance la résistance et aggravant le conflit. Dans sa hâte d'empêcher la propagation de la maladie mortelle, et pour protéger son personnel, la Riposte a payé à la fois les forces de sécurité gouvernementales et les groupes armés, l’amenant à être perçue comme acteur de facto du conflit et se rendant indirectement complice de la violence armée en cours. L'Organisation mondiale de la santé (OMS) a été particulièrement impliquée dans ces paiements, enfreignant les règlements des Nations unies, effectuant la plupart des paiements et décidant de leur montant ; elle avait donc une responsabilité particulière dans les conséquences en matière de sécurité.

Cette militarisation de la Riposte a déclenché un cercle vicieux de résistance et de coercition. La population locale se méfiait déjà du gouvernement de Kinshasa et de l'intervention étrangère en raison des abus et de l'apathie du passé. Cette méfiance a encore exacerbé un type d'engagement descendant qui n'a pas réussi à suffisamment impliquer et à consulter les communautés locales. En particulier, les interlocuteurs se sont plaints du fait que la communauté humanitaire n'avait pas fait grand-chose pour mettre fin à la violence horrible qui avait envahi leur région depuis 2014, et que la Riposte pouvait être extrêmement autoritaire ; dans certains cas, ils ont prétendument transporté de force des patients suspects vers des centres de santé et interrompu des funérailles.

Dans ce contexte, les paiements aux forces de sécurité congolaises ont eu deux conséquences critiques. Premièrement, ils ont sapé l'atout le plus important pour faire face à l'épidémie – la confiance envers les travailleurs de la santé. Deuxièmement, ils ont fait de la Riposte un contributeur involontaire au conflit – la violence armée est devenue un moyen pour les acteurs du conflit de se faire remarquer pour être achetés, ainsi qu'un moyen de prolonger l'épidémie afin d'extraire plus de ressources de la Riposte.

Cette expérience fournit des leçons pour les interventions de santé publique dans des situations de conflit et au-delà. Les communautés touchées par les urgences de santé publique, notamment les flambées épidémiques, sont susceptibles d'être sceptiques quant à une intervention extérieure ou gouvernementale, que ce soit en RDC ou ailleurs. Les interventions de santé publique – qu'elles soient dirigées par des organismes de l’ONU, des gouvernements nationaux ou les deux – doivent prendre les communautés au sérieux, rechercher des compromis au moment de décider d'embaucher des experts extérieurs ou des locaux dotés d'un vaste savoir-faire et éviter de s'impliquer dans des conflits. Bien que chaque situation ait sa propre dynamique de sécurité, la leçon de ce cas suggère que l'embauche d'escortes armées a fini par créer plus de problèmes qu'elle n'en a résolus.