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RD Congo : Rutshuru, ville fantôme ...

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Infosud - Syfia International

11 novembre 2008 - Rutshuru - Tout est paralysé à Rutshuru depuis sa prise par le CNDP de Laurent Nkunda, le 28 octobre. Écoles, commerces, transports, téléphone, tout ou presque est arrêté. Témoignage de l'intérieur de cette zone occupée où les habitants sont hostiles à ce groupe rebelle.

À Rutshuru, la vie est en veilleuse. On dirait une ville fantôme. Les magasins sont fermés, les motos ne circulent plus, les élèves ne vont plus aux cours. Le seul mouvement est celui des femmes qui vendent dans la rue tomates, bananes, pommes de terre... Les quelques portes ouvertes sur la route sont celles de débits de boisson où les cadres du CNDP fêtent leur victoire face à l'armée gouvernementale.

Depuis bientôt deux semaines, la situation est figée dans cette localité du Nord-Kivu dont le CNDP (Congrès national pour la défense du peuple), le groupe armé dirigé par Laurent Nkunda, s'est emparé, le mardi 28 octobre, ainsi que de Rubare et de Kiwanja non loin de là. Jusque-là, les déplacés de guerre fuyant le conflit armé s'y croyaient en sécurité. Le soir même de son entrée dans la ville, le CNDP invitait tous les notables locaux à s'associer à son mouvement, car, disait-il, il n'y a plus d'autre choix. "Le seul slogan possible est le 'oui' pour le CNDP. Nous sommes venus pour faire la paix. Vous devez nous soutenir", affirmait un cadre du mouvement, avant d'annoncer la tenue d'une marche "de soutien" à laquelle toute la population était "conviée". Selon un témoin, la plupart des habitants, hostiles à ce mouvement, ont manifesté sous la contrainte le 1er novembre.

Camps détruits

Les premières victimes de cette occupation ont été les déplacés regroupés dans différents camps et sites mis en place il y a des mois par les humanitaires. Ils ont été obligés de rentrer dans leurs villages d'origine. Les abris de fortune ont été détruits ou incendiés, ce qui a entraîné de nouveaux déplacements. Les uns sont partis sur la route Kiwanja-Butembo, au nord-ouest, d'autres vers Ishasha, au nord-est, à la frontière entre l'Ouganda et la RD Congo. Les convois humanitaires en provenance de Goma, qui venaient apporter assistance à ces déplacés, ont trouvé des camps vides et calcinés.

L'attaque menée le 4 novembre par des groupes maï-maï à Kiwanja, dans le territoire de Rutshuru, contre les troupes du CNDP et les représailles qui ont suivi ont à nouveau plongé la population locale dans le chaos. Après avoir perdu la localité, les hommes de Laurent Nkunda en ont repris le contrôle à l'issue de violents combats qui ont coûté la vie à au moins 200 civils. De milliers de personnes se sont réfugiées soit à la base du contingent indien de la Monuc, à Kiwanja, où elles attendent une aide, soit à l'hôpital de Rutshuru.

Paradoxalement, c'est grâce à la prise de la ville de Rutshuru par le CNDP que les commerçants peuvent à nouveau s'approvisionner. Le gouvernement avait en effet fermé la frontière congolo-ougandaise à Bunagana, parce que la zone était contrôlée par le CNDP, les contraignant à effectuer des trajets de plus de 100 km, au lieu de 40 habituellement, pour passer par un autre poste frontière. Cette réouverture "nous donne de l'espoir de vivre ; nous ne savions plus exercer nos petits commerces", expliquent certaines femmes juchées sur des véhicules en provenance de Jomba, à la frontière entre la RD Congo, l'Ouganda et le Rwanda, où elles vont se ravitailler.

Activités paralysées

Beaucoup d'activités sont paralysées. La route qui relie Butembo, au Nord, et Goma a été coupée ; il n'y pas de signal réseau Celtel (téléphonie mobile), les coupures d'électricité sont fréquentes. Une carte de téléphone prépayée Vodacom (l'autre réseau de téléphone) se vend désormais à 1 200 FC (2 $) les 100 unités, soit deux fois le prix antérieur. Les courses en taxi-moto ont doublé de prix. Aucune coopérative d'épargne et de crédit n'a ouvert jusqu'ici.

Ce n'est pourtant pas faute, pour le CNDP, d'avoir tenté de forcer une reprise de la vie habituelle. "Vous devez reprendre vos activités, chacun devra justifier le pourquoi de son abstention", s'exclamait M. Jules, le nouvel administrateur investi lors de la marche de soutien au CNDP, chichement applaudi par la population.

Pour répondre à cet appel, certains préfets d'école avaient, par prudence, ouvert leur établissement dès le lundi, mais les classes sont restées vides. Des jeunes, curieux, forment parfois de petits attroupements le long de la route. Jeunes et vieux se regroupent autour de postes de radio, en attendant, disent-ils, "la déclaration du retrait des troupes CNDP de Rutshuru, déclaration qui proviendrait des Nations unies". Une manière d'exprimer qu'ils ne sont pas contents de la présence du CNDP dans le territoire de Rutshuru.

Paul Durand