DR Congo

RD Congo : Peur sur les Kivu

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30 octobre 2008 - BUKAVU - La guerre qui oppose les Forces armées de la RDC aux rebelles du général dissident Laurent Nkunda crée une panique sans nom dans la population du Nord-Kivu. Et l'inquiétude gagne le Sud, où la population a encore en mémoire les exactions des hommes du CNDP lors de leur brève occupation de Bukavu, en 2004. Chacun prend ses dispositions, marches et veillées de prière se multiplient, les autorités rassurent mais sans vraiment convaincre. Reportage à Bukavu.

Tous les habitants de Bukavu, le chef-lieu de la province du Sud-Kivu, à l'est de la République démocratique du Congo, semblent s'être donné rendez-vous sur l'avenue Lumumba ce mercredi 29 octobre. Depuis 9 heures, environ 12.000 hommes, femmes et enfants en hordes serrées ont quitté leurs domiciles pour se rassembler aux carrefours et ronds-points ciblés par le bureau de coordination de la Société civile. Sur les calicots et affiches que tiennent les enfants et certains adultes on peut lire des slogans tels que « Non à la guerre de balkanisation de la RDC », « Oui à l'application du chapitre 7 par les forces de la Monuc pour l'imposition de la paix en RDC » ou encore « Nkunda et Kagame (ndlr. Paul Kagame, chef de l'Etat rwandais), cette fois vous êtes allés trop loin ». En marchant calmement, les manifestants scandent des slogans dans lesquels pointent la colère et l'exaspération du genre : « Ban Ki-Moon et Alan Doss sont les commissionnaires de Nkunda, la Monuc est corrompue, corrompue, corrompue » et « Nous en avons assez des politiciens qui détournent le salaires de nos soldats pour laisser le champ libre à leurs complices Laurent Nkunda et Paul Kagame ».

Sauve-qui-peut général

Ce même mercredi 29 octobre, comme les deux derniers jours, le port de Goma, à la pointe nord du lac Kivu, est encombré par des foules immenses qui, ayant tout abandonné, se marchent sur les pieds, se bousculent et s'invectivent pour prendre d'assaut les bateaux vers Bukavu, 200 km plus au sud. Une grande partie de ces « migrants » sont constitués de femmes et d'enfants des militaires Fardc en service ou au front au Nord-Kivu. Débordés par cette marée humaine, les navires, qui d'ordinaire voguent 2 à 3 jours par semaine se sont mis à l'aller et retour quotidien, négligeant leurs horaires et même l'entretien des machines. Le maire de Goma n'a pas hésité à avouer qu'à son avis, les trois quarts de ses administrés auraient fui pour chercher le salut ailleurs.

L'enseignant Alexandre Kafariri résume : « La situation est exactement la même qu'en 1996 lors de la prise de Bukavu par l'AFDL de Laurent Désiré Kabila et en 1998 lors de la 'seconde libération' par le RCD. A chaque fois, les autorités juraient sur la tête de leurs ancêtres qu'ils avaient la situation en main et que nos vaillants soldats étaient prêts à nous défendre. Et comme en 96 et 98, les militaires sont les premiers à fuir en pillant au passage boutiques et maisons, les dirigeants sont les premiers à mettre leurs familles à l'abri loin du champ de bataille ... et comme par le passé, les expatriés 'humanitaires' foutent le camp sans laisser d'adresse ».

Il y a deux mois, les forces du Conseil national pour la défense du peuple (Cndp) se sont retirées du Programme Amani et des Actes d'engagement signés à Goma en janvier 08, proclamant une guerre ouverte à l'armée et aux institutions de la RDC. Le CNDP s'est emparé tour à tour de plusieurs localités de la province du Nord-Kivu et même de Rumangabo, l'un des plus importants camps militaires du pays. Depuis ce coup de force, différents rapports de la Monuc et d'associations parlent de plus de 2 millions de déplacés et « d'une catastrophe humanitaire sans précédent ». Tout récemment, les hommes de Laurent Nkunda - accusés sans preuve formelle d'avoir à leurs côtés des militaires rwandais ou d'armes lourdes fournies par le Rwanda -, se concentrent autour de la ville de Goma, la capitale de la province du Nord-Kivu aux portes de laquelle les combats font rage depuis le week-end dernier.

A Bukavu, chacun attend différemment la suite des événements. Les commerçants mettent leurs marchandises à l'abri, ne laissant que des échantillons - parfois des cartons vides - sur les étalages, les vendeurs de vivres ont de plus en plus de mal à satisfaire les demandes, les églises ne désemplissent pas et organisent à tour de bras journées de jeûne et veillées de prière, les associations multiplient mémorandums et appels du pied aux autorités et à la Monuc (Mission des Nations Unies au Congo), leur demandant de prendre les choses en main avant qu'il ne soit trop tard.

Aujourd'hui comme naguère

Bien que le gouverneur de province du Sud-Kivu, Louis-Léonce Cirimwami Muderhwa, à l'issue de la marche de mercredi à laquelle il s'était improvisé aux côtés de la Société civile, ait bien insisté que « nous n'avons rien à craindre, la situation est entre nos mains et les Fardc sont prêts à défendre la population et le territoire national pour nous permettre de poursuivre la reconstruction de notre pays », la population n'a pas encore oublié les meurtres, viols, pillages, surtout l'incendie du marché de Kadutu, dont le CNDP s'est rendu coupable en 2004. D'autant que, toute la journée de mercredi, les rumeurs les plus folles ont couru à travers la ville faisant état de la prise de Goma par les gens de Nkunda. Léger soulagement toutefois le soir lorsque Laurent Nkunda et ses hommes annoncent qu'ils décrètent un cessez-le-feu unilatéral. Entre-temps, les Forces armées congolaises ont fui les fronts de Rutshuru, Kibumba et Rumangabo, traversant en trombe du nord au sud la ville de Goma avec blindés, camions, jeeps et motos et en pillant au passage quelques magasins et passants. Elles se sont regroupées à Sake, 27 km au sud de la ville. « Repli stratégique : notre riposte sera rapide, foudroyante et chirurgicale, affirment les autorités militaires et politiques du Nord et du Sud-Kivu ». « Débandade honteuse mais compréhensible d'une armée affamée, démotivée et clochardisée par ses propres dirigeants », rétorque Bertrand Bisimwa, le porte-parole du CNDP. Mais pour le gouverneur du Sud-Kivu : « La communauté internationale n'a pas le droit de laisser pourrir nos efforts de reconstruction après avoir dépensé plus de 6 milliards de dollars pour les élections et la démocratisation du pays ». En attendant la population souhaite un arrêt rapide des hostilités.

InfoSud/Déo Namujimbo