DR Congo

Rapport mensuel sur la situation humanitaire en République Démocratique du Congo - Avril/Mai 2005

Source
Posted
Originally published
Les hommes en armes ont été la première cause de vulnérabilité en République Démocratique du Congo (RDC) particulièrement durant les mois d'avril et de mai 2005. Le phénomène n'est pas nouveau dans le pays, mais sa propagation à l'ensemble des provinces de l'est constitue un fléau majeur pour les populations civiles et les acteurs humanitaires. Déplacements de populations, viols, enlèvements, travaux forcés, ont touché nombre de congolais en Ituri, dans les Kivus et dans la province du Katanga. Les humanitaires, une autre proie facile, ont été la deuxième victime de cette violence aux aspects de guérilla. Pris parfois pour cible des attaques, certains partenaires n'ont souvent eu d'autre choix que de suspendre leurs projets. Des zones d'intervention se sont réduites à des peaux de chagrin en certains endroits. Ailleurs, les tracasseries journalières ont fini de gêner le travail des humanitaires.

Pourtant, dans cette détérioration générale du climat sécuritaire, la communauté humanitaire s'est employée à saisir toutes les opportunités afin d'assister les plus vulnérables au gré des améliorations de la situation. Des nouvelles zones d'intervention d'urgence en Ituri ont été investies. Dans le Sud Kivu, un élargissement négocié de l'espace humanitaire a ouvert la voie à de prochaines actions humanitaires. Des retours spontanés de déplacés ou de réfugiés ont aussi été observés, même si les conditions ne sont pas encore favorables à des opérations de retour massif. Ces retours ont également rappelé les difficultés prévisibles liées à la réintégration dans leur communauté des personnes qui, pour une raison ou une autre, ont quitté leur village.

Cette dichotomie d'un contexte humanitaire marqué par des progrès et des frustrations dans un environnement très volatile, avait toutefois été planifiée dans la Stratégie Humanitaire Commune de 2005. Des mécanismes avaient été élaborés pour permettre à la communauté humanitaire de répondre aux besoins prévisibles qui naîtraient d'une situation générale précaire. Sa révision à mi-parcours en mai a été l'occasion de l'affiner en prenant notamment plus en considération dans les objectifs stratégiques les aspects de la protection et de la réinsertion dans les communautés. Deux éléments que les événements des mois précédents ont particulièrement mis en lumière.

Civils et humanitaires, victimes de la lâcheté des hommes en armes

La persécution des civils et des humanitaires par les hommes en armes semble avoir pris une tournure inquiétante avec des conséquences humanitaires importantes. Les raisons de ce regain d'activisme sont plurielles et varient selon les groupes armés considérés.

En Ituri, le baroud d'honneur des milices les plus dures refusant le désarmement, prend des allures de batailles rangées contre les civils innocents. Dans les territoires de Mahagi, Irumu, Djugu, entre autres, les milices se combattent entre elles, ou contre les forces gouvernementales ou encore contre les casques bleus de la Mission des Nations Unies en RDC (MONUC). Ces combats ont été responsables de nombreux déplacements de personnes. Celles qui choisissent de rester, subissent après les opérations militaires les représailles des miliciens. Pillages, enlèvements, utilisation des civils comme porteurs deviennent alors la triste réalité des populations. Certaines autres s'exposent à la vulnérabilité en se déplaçant préventivement.

Dans le Sud Kivu, la volonté des Forces Démocratiques de Libération du Rwanda (FDLR) de se démarquer de la milice « Rasta » à qui une certaine affiliation au groupe Hutu rwandais était prêtée, s'est manifestée par des affrontements et des représailles à Ninja dans le Territoire de Kabare. Affrontements, qui se sont soldés par la mort de 19 civils, la disparition de 50 autres et le déplacement de 1280 familles vers Ihembe et Kalongo. Dans le territoire de Walungu et malgré les patrouilles des FARDC et de la MONUC, les attaques des Rastas contre les civils persistent. Près de 50.000 personnes ont déjà fui vers Walungu ville depuis le mois de novembre 2004. Les violations des Droits de l'Homme prennent une dimension considérable. Au mois de mai a ainsi eu lieu le troisième kidnapping de civils conséquent depuis le début de l'année : une activité très lucrative, les rançons pouvant s'élever jusqu'à 1.200 dollars. Des sources humanitaires dénoncent par ailleurs régulièrement les autres violations : les travaux forcés de bûcheronnage, les pillages continuels des champs et les viols. Dans le territoire d'Uvira, enfin, les attaques militaires se multiplient contre les civils, spécialement pour piller l'assistance humanitaire distribuée aux vulnérables comme cela avait, par exemple, été le cas à Nuningu.

Représailles sur les civils encore, par des factions Mayi-Mayi dans la province du Katanga, à la suite de l'arrestation de leur chef, Tshinja-Tshinja. Quelques 4800 personnes ont fui Mitwaba vers Bunkeya. Le siège de Milebo, dans le territoire Bukana, par 300 Mayi-Mayi début avril a fait fuir toute la population. Dans la région de Kongolo ensuite, l'activisme de ce groupe armé s'est traduit par des exactions sur la population et la fermeture de la zone aux humanitaires. Dans le seul sud Katanga, le nombre de déplacés en raison de l'insécurité s'élève à plus de 286.000 personnes.

Au Nord Kivu, le harcèlement des FARDC sur la population a entraîné la fuite des habitants de Miriki et de Mwavinywa. A Butembo, les civils sont menacés par les Mayi-Mayi ; plus au sud à Kanyabayonga, les ex-ANC s'adonnent aux pillages.

Les conséquences humanitaires de cette situation sont désormais classiques. Les besoins augmentent alors que l'accessibilité des humanitaires aux vulnérables diminue, voire disparaît. L'insécurité empêche le retour des déplacés. Ceux, déplacés à Erengeti à la suite des atrocités commises dans le district de l'Ituri en 2003, ont ainsi bénéficié d'une nouvelle assistance alors qu'elle avait été suspendue en prévision de leur retour. En d'autres endroits du district, les populations sont prises en otage par le groupe armé basé dans le village. Le FRPI interdit à la population de communiquer avec la MONUC et les humanitaires et conditionne l'arrivée de l'aide humanitaire au retrait des troupes gouvernementales ainsi qu'à l'embauche des populations locales par les partenaires humanitaires. La situation est d'autant plus grave que parfois les humanitaires subissent des attaques des milices de l'Ituri principalement. Ailleurs, l'insécurité a conduit à la suspension de programmes. Les travaux de réhabilitation de l'axe Kisangani / Lubutu ont été suspendus pour des raisons de sécurité. Une autre ONG à Kalima dans la province du Maniema a suspendu son programme après qu'un de ses personnels ait été violenté, pour ne citer qu'elles.

Les causes sous-jacentes à cette situation sont multiples et de la capacité à les aplanir dépendra le mieux-être de la population.

L'une des causes est structurelle. Une minorité de militaires perçoit leurs soldes. Leur moyen de survie consiste alors à ponctionner les civils avec la violence qu'accompagne ce type d'acte. Outre les atteintes à l'intégrité physique, c'est tout un système économique précaire qui se retrouve menacé par ces faits.

En Ituri, mise à part la problématique du non-paiement des militaires des forces gouvernementales, qui demeureront une menace pour les populations tant qu'ils ne seront pas adéquatement soutenus financièrement et logistiquement, la situation de la protection des civils ne pourra nettement s'améliorer qu'après la neutralisation des dernières milices. Des rapports indiquent par ailleurs le réarmement de certains de ces miliciens.

L'annonce en mars 2005 du retour pacifique des FDLR au Rwanda laissait présager une accalmie dans le Sud Kivu. Même si une diminution de leurs activités a été enregistrée, des affrontements sporadiques continuent d'engendrer des victimes civiles. Le président des FDLR, le Docteur Ignace Murwanashyaka, avait rencontré dans le Nord Kivu les membres du groupe armé afin de discuter de leur retour mais aucun mouvement vers le Rwanda n'a été observé jusqu'à présent. Une branche radicale de ce groupe dirigée par le docteur Highiro, a par ailleurs déjà fait entendre son refus de rentrer au pays.

La problématique Mayi-Mayi reste, elle aussi, entière. Elles sont plusieurs factions à officiellement rejeter le principe du brassage aussi longtemps que l'état-major n'aura pas reconnu les grades que ces milices d'autodéfense s'étaient souverainement attribués. Cette démarcation se pose avec une acuité particulière, lorsqu'il s'agit de groupes Mayi-Mayi relevant officiellement d'une région militaire (RM). Dans la 10ème RM du Sud Kivu, la 117ème brigade de Swima, la 118ème de Fizi par exemple refusent d'adhérer à ce processus ce qui pourrait, à terme, imploser la structure militaire étatique et entraîner de graves conséquences au niveau de la protection des personnes. Ailleurs, dans la province du Katanga, d'autres groupes Mayi-Mayi demeurent totalement étrangers à toute hiérarchie militaire mais rallient la mouvance du non-brassage. L'insécurité créée par cette position est encore accentuée par le ré-enrôlement d'enfants associés aux groupes armés, à peine démobilisés, signe avant coureur d'une volonté à continuer d'entretenir un climat de violence.

Dans ces circonstances, la problématique de la protection risquera encore de faire parler d'elle dans les mois à venir. Les initiatives actuelles visant l'amélioration rapide de la sécurité des civils et des humanitaires devront se poursuivre et s'amplifier. L'éducation des militaires aux règles fondamentales du droit international humanitaire et aux principes humanitaires est certainement l'élément central d'une évolution positive de la situation. Elle a déjà commencé dans certains centres de brassage. Les ateliers de sensibilisation à destination des soldats auront à se multiplier. Cet enseignement devra toutefois s'accompagner des réformes structurelles nécessaires, en particulier le paiement effectif des soldes des militaires. A l'heure actuelle, les salaires sont bel et bien décaissés à Kinshasa mais partiellement perçus sur le terrain. Enfin, le plaidoyer actif auprès des chefs militaires au sujet de la protection des civils, la sécurité et l'accès des humanitaires s'avèrent être un moyen efficace de renverser les tendances en la matière.

Conséquences des actions de plaidoyer ou de la stabilisation de certaines zones, des zones humanitaires nouvelles ont été investies et des retours spontanés observés malgré une sécurité fragile.

Principe des vases communiquant entre les conflits et les retours des populations civiles

Dans ce marasme chronique d'insécurité, la première éclaircie suffit aux humanitaires et aux civils à regagner des zones qui leur étaient autrefois inaccessibles. Une mission inter-Agences a ainsi pu se rendre de Komanda, dans le district de l'Ituri, une zone d'intervention d'urgence, afin d'y évaluer la situation et les besoins humanitaires de 6500 déplacés dans les sites de Makayanga et de Mangiwa.

Dans le Sud Kivu, les discussions menées par le Bureau des Nations Unies pour la Coordination des Affaires Humanitaires (OCHA) avec les représentants des FDLR ont permis un élargissement de l'espace humanitaire. Les responsables du groupe Hutu se sont en effet engagés le 13 mai dernier à garantir un accès sécurisé des humanitaires dans les Moyens et les Hauts Plateaux surplombant la plaine de la Ruzizi, ainsi que la sécurité des bénéficiaires.

Dans le même ordre d'idée, le retour d'une sécurité relative sur les berges du lac Albert a incité quelques villageois à revenir. Des réfugiés congolais au Rwanda commencent aussi à revenir. Les réfugiés congolais de la Tanzanie ont également amorcé des retours spontanés dans le territoire de Fizi et dans la plaine de la Ruzizi. Selon le Haut Commissariat aux Réfugiés (HCR), ils seraient près de 100 personnes par jour à revenir.

Ces quelques timides retours restent toutefois marginales par rapport au nombre global de déplacés et de réfugiés. Les estimations évaluent le total des déplacés à 2,3 millions, les réfugiés à 377.000 personnes. Pour les organisations internationales et le HCR notamment, les conditions d'un retour sécurisé ne sont pas encore satisfaites. En témoigne les mouvements de populations congolaises vers l'extérieur. Au cours des mois de février et de mars 3770 personnes ont ainsi quitté le Nord Kivu pour le Rwanda pour cette raison.

Si l'insécurité est un facteur handicapant les retours, se pose également les difficultés liées à la réintégration dans les communautés des personnes qui avaient fui les affrontements ou qui avaient rejoint un groupe armé. Les tensions ethniques existantes ont quelques fois déjà conduit à la mise en œuvre d'une forme de justice pénale privée lors du retour de certaines de ces personnes.

Or, le déroulement du programme de Désarmement, Démobilisation et Réinsertion, produit et continuera de produire dans les mois à venir, des démobilisés en nombre qui retrouveront leur communauté. De même, l'amélioration espérée de la sécurité favorisera le retour massif des déplacés et des réfugiés. Ces retours ne seront cependant porteurs d'une paix sociale et durable que s'ils seront accompagnés de programmes de réinsertion ou de réintégration adaptés.

Ces deux mois écoulés ont donc mis en exergue l'importance que revêtent la protection et la réinsertion : deux éléments pris en compte lors de la révision de la Stratégie Humanitaire Commune (SHC) au mois de mai.

Adaptation de la Stratégie Humanitaire Commune à l'évolution du contexte

L'analyse du contexte et la détermination d'un scénario le plus probable sur lesquelles la Stratégie Humanitaire Commune en 2005 est fondée avaient permis jusqu'à présent à la communauté humanitaire de développer des moyens et des mécanismes devant lui permettre d'atteindre ses trois objectifs stratégiques : « sauver des vies » ; « réduire les vulnérabilités » ; « renforcer la coordination et faciliter la synergie des coordinations entre l'urgence, la reconstruction et le développement ». Par conséquent, lors de sa révision à mi-parcours l'architecture générale de la Stratégie est demeurée inchangée. Toutefois, l'évolution du contexte et notamment celle décrite pour les deux derniers mois, incite à procéder à des ajustements mineurs. La protection contre la violence devra apparaître ainsi dans les objectifs, à une place qui reste encore à définir. L'ampleur des exactions et des souffrances endurées par les civils appelle en effet une réponse plus coordonnée qu'il faudra créer étant donné les carences actuelles. Réponse qui par la force des choses concernera également les humanitaires.

Par ailleurs, les aspects de la réintégration / réinsertion dans le cadre de la réduction des vulnérabilités seront renforcés compte tenu du retour spontané des déplacés, du retour volontaire des réfugiés et des difficultés liées aux brassages de l'armée ainsi qu'à la possibilité d'une absence de retour ou d'un retour partiel des Forces Démocratiques de Libération du Rwanda (FDLR).

Un des mérites de cette Stratégie Humanitaire Commune est d'avoir su créer les mécanismes originaux de gestion des deux types de crises identifiées en RDC : la crise aigue ou chronique.

La mise en œuvre de la SHC permet ainsi de satisfaire un nombre non négligeable de besoins humanitaires. Les besoins nés d'une crise aigue, autrement dit générés par un conflit armé ou une catastrophe naturelle, bénéficient, quand la sécurité l'autorise, d'une couverture quasi-totale grâce à des mécanismes financiers de réponses rapides, dont font partis les fonds EHI (Emergency Humanitarian Intervention) et RRF (Rapid Response Fund). Cette réponse humanitaire sur les théâtres de crise s'inscrit dans le Cadre Humanitaire Commun. Ce dernier développe en effet des processus de gestion des risques permettant aux humanitaires de fournir une assistance dans un environnement hostile. Dans les crises chroniques, les activités humanitaires se focalisent sur les besoins prioritaires identifiés dans le cadre du Plan d'Action Humanitaire Commun. Tous les secteurs prioritaires ont enregistré de nettes avancées même si des contraintes, principalement financières, ont représenté l'handicap majeur à la couverture de tous les besoins.

La justesse initiale de la Stratégie Humanitaire Commune, légèrement modifiée pour tenir compte du contexte présent, représente un outil de réponse adapté aux difficultés inhérentes de la crise humanitaire congolaise. La seule détermination humanitaire n'est toutefois pas suffisante pour changer le cours des choses. L'implication active de tous les acteurs politiques, militaires qu'ils soient nationaux ou internationaux sera nécessaire pour atténuer, dans un premier temps, la souffrance des populations les plus affectées.

UN Office for the Coordination of Humanitarian Affairs
To learn more about OCHA's activities, please visit https://www.unocha.org/.