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DR Congo

Politique, dissensions et violence : à l'écoute des porte-paroles locaux s'exprimant au sujet d'Ébola Bulletin d'informations médias locaux #3 (février-avril 2019)

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Cette note stratégique résume les médias locaux et les messages ayant circulé sur les médias sociaux, y compris sur WhatsApp, à la radio locale et à travers les organes de presse dans les régions de Beni et Butembo de la province du Nord-Kivu, RDC, entre février et avril 2019. Elle rend également compte du nombre croissant de messages de mise en garde et de lettres de menaces transmis dans le cadre de l’escalade de violence à l’encontre des équipes de riposte contre le virus Ébola au cours de cette période. Cette note stratégique a été élaborée par Rachel Sweet (Harvard, Université Notre-Dame) pour la Plateforme Social Science in Humanitarian Action avec l’assistance de Juliet Bedford et Ingrid Gercama (Anthrologica). Pour obtenir des détails supplémentaires concernant les questions abordées dans cette note stratégique, veuillez contacter Rachel Sweet (rsweet2@nd.edu) ou Juliet Bedford (julietbedford@anthrologica.com).

Synthèse

• Entre février et avril 2019, une intensification des attaques perpétrées à l’encontre des centres de traitement d’Ébola (CTE) ont interrompu à plusieurs reprises les activités de riposte. Les changements significatifs de la teneur des messages formulés au cours de cette période reflètent la recrudescence de la violence, notamment par des menaces directes d’attaques ou en impliquant les personnalités politiques locales dans la propagation de faux discours au sujet des actions de riposte. Les messages locaux permettent d’expliquer une partie de la recrudescence de violence et indiquent également de nombreuses dissensions parmi l’opinion locale concernant le virus Ébola.

• Certains messages incitent à la violence, bien que le plus grand nombre exige des actions de riposte plus efficaces, y compris une stratégie de vaccination plus transparente et un engagement impartial plus clair de la part des membres des équipes de riposte.
Bien que les attaques soient évidentes, les communautés poursuivent leurs tentatives répétées de communiquer pacifiquement avec le Gouvernement du Congo et les intervenants internationaux afin d’exprimer leurs préoccupations.

• Ceux qui incitent à la violence ont laissé entendre que les attaques initiales à l’encontre des CTE et des membres du personnel avaient été perpétrées en réaction, du moins en partie, aux perceptions selon lesquelles des motivations politiques avaient corrompu les actions de riposte. La restriction imposée sur les droits de vote à Beni-Butembo lors des élections présidentielles du 30 décembre 2018 a contribué à renforcer les suspicions selon lesquelles des objectifs politiques étaient à l’origine de la flambée épidémique d’Ébola et/ou manipulaient la flambée. L’affiliation politique de responsables clés dans le cadre de la riposte, l’implication des forces de sécurité de l’État dans les actions de riposte et l’utilisation du virus Ébola comme outil de campagne en prévision des élections législatives de mars 2019 ont contribué à saper davantage la perception de la neutralité de la riposte.

• Depuis la mi-avril, une série de messages plus extrêmes continue de proférer des menaces d’actes de violence directs (y compris des assassinats et des incendies criminels) à l’encontre des membres du personnel de riposte ainsi que des autorités locales et des civils qui soutiennent les actions de riposte. Un changement notable survenu au cours des derniers mois a été identifié comme la recrudescence des lettres de menace à l’encontre de la riposte rédigées / distribuées par les auteurs autoproclamés des attaques. D’autres messages rappellent aux observateurs que des intervenants armés ayant participé aux attaques opèrent avec le soutien de « sponsors politiques » et affirment que le virus Ébola est devenu un outil de dissension politique au niveau local.

• Bien que certains discours contestent toujours le fait qu’Ébola soit une maladie « réelle » (il s’agit d’un « canular »), la majorité d’entre eux ne mettent pas en doute la véracité de la maladie. Les préoccupations sont plutôt formulées en termes de fatigue et de méfiance généralisées, et de nombreuses personnes sont sceptiques quant au fait que le virus continue de se propager. Les communautés considèrent qu’elles font « ce qu’elles peuvent » pour contenir le virus Ébola (à savoir, lavage des mains, inhumations sécurisées1 ) et mettent en doute les motivations des équipes de riposte : elles considèrent les ressources techniques et financières considérables mobilisées autour du virus Ébola comme étant en contradiction avec les progrès réalisés par la riposte. Certains se demandent si les objectifs politiques et/ou les intérêts financiers ne contribuent pas à entraver l’engagement de la riposte à mettre un terme à la flambée épidémique.

• Les messages réitèrent les craintes exprimées précédemment selon lesquelles le personnel médical est susceptible de faire des erreurs de diagnostic et de confondre le virus Ébola avec d’autres maladies, les normes d’hygiène perturbent les modes de vie, y compris les gestes quotidiens de développement et de cohésion communautaire tels que les salutations2 , les autorités locales et les chefs religieux qui soutiennent les actions de riposte reçoivent de l’argent ou des pots-de-vin de la part des équipes de riposte, et les membres du personnel de riposte sont payés pour tuer des patients. Les tentatives en cours de la part des autorités locales et des médias pour freiner la « résistance » se sont heurtées à une série de messages proférant des menaces de violence à leur encontre.

• De nouvelles informations erronées sont également apparues, suggérant par exemple que les équipes de riposte contaminaient les latrines avec le virus Ébola. Des messages émis par des animateurs de la société civile et des journalistes locaux prétendent que des politiciens locaux sont à l’origine des informations erronées et fallacieuses qui circulent.

• Le troisième plan de riposte stratégique met en évidence une évolution vers une appropriation locale de la riposte contre le virus Ébola. Dans le contexte du Nord-Kivu, la propriété doit aller au-delà de ce que l’on entend généralement par la « communauté » en tant qu’entité multi-factionnelle et multi-associative et doit éviter de valoriser certains individus et/ou groupes de population au détriment d’autres. Les messages renforcent la nécessité d’instaurer la confiance au sein des communautés et avec les nombreux factions différentes de la population, notamment en adaptant les activités de riposte en fonction des retours locaux. Les animateurs de la société civile qui ont une formation médicale doivent être impliqués de manière active dans la riposte et soutenus pour jouer un rôle plus important. L’implication des associations traditionnelles telles que Kyaghanda-Yira, des chefs traditionnels et des autorités religieuses demeure cruciale. Des journalistes locaux encouragent les équipes de riposte à « refaire » les supports de manière à ce que les communications soient tenues à jour et adaptées à l’évolution de la situation. Ils continuent de mettre en évidence le fait que tous les supports doivent être traduits dans les langues locales (swahili congolais et kinande).

• Les systèmes destinés à renforcer la surveillance communautaire et les actions de riposte menées au niveau local nécessitent un investissement supplémentaire. En mettant l’accent sur l’appropriation locale, les intervenants locaux ont suggéré que des incitations positives pour que les membres de la communauté soutiennent la riposte seraient souhaitables. Ces incitations ne doivent pas présenter la forme d’une rémunération financière, mais des suggestions proposent d’instaurer un “prix de la meilleure prévention” afin de récompenser les communautés, quartiers, ou villages qui soutiennent (et contribuent à) la riposte contre le virus Ébola de manière efficace. Modifier l’approche afin d’engager des mesures d’incitation au niveau de l’ensemble de la communauté est également susceptible de réduire les suspicions concernant la circulation des fonds et l’autorité consacrés au virus Ébola au bénéfice de certains individus mais au détriment d’autres.