DR Congo

Hôpital de Kyeshero : priorité aux victimes de violences sexuelles, mais pas seulement...

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AIDER CE PETIT BÉBÉ PRÉMATURÉ À S’ACCROCHER À LA VIE - MARC NGWANZA © PNUD-2015

"Dans cet hôpital de Kyeshero, nous recevons également des victimes de violences sexuelles. Nous ne faisons aucune différence entre elles et les autres patients", explique Faustin Karoje, médecin directeur. "D’ailleurs, il n’existe pas un pavillon qui leur est particulièrement destiné. Elles sont accueillies dans les mêmes pavillons que les autres malades afin d’éviter d’être stigmatisées. Ça fait partie de la thérapie. La guérison commence par là."

À Goma, capitale du Nord-Kivu, le quartier Kyeshero est doté depuis 2012 d’un hôpital moderne financé par deux ONG norvégiennes, Hope in Action et Join Good Forces. La bâtisse principale en étages qui abrite l’administration ferait croire plus à un hôtel qu’à un centre hospitalier. La réception est dotée d’un téléviseur et le réceptionniste oriente les visiteurs et les malades vers les services appropriés. Il n’y a pas d’encombrement. Les pavillons, construits en arrière-plan sont reliés entre eux par des couloirs qui facilitent le transport des malades sur des brancards ou des chaises roulantes. Il y règne un calme propice au repos des malades. La pelouse couvre les espaces entre les pavillons et donne un aspect convivial à la cour dans cet univers généralement austère. Le personnel assez jeune veille au respect des consignes. Cet hôpital s’adapte aussi à l’environnement numérique grâce à son cybercafé, lieu de rencontres, d’échanges et de connexion avec l’entourage.

Pour entrer dans la salle de soins des prématurés, il faut montrer patte blanche même pour les médecins et les infirmiers. Il faut se déchausser pour s’approcher un peu plus des enfants fragiles venus au monde avant terme. "Depuis que nous avons reçu les nouvelles couveuses, nous prenons correctement en charge les prématurés. Nous arrivons à sauver la vie de nombreux prématurés qui seraient condamnés à la mort avant. Sauver la vie des enfants est le grand cadeau que je peux offrir aux parents", explique une infirmière.

Devenir autonomes financièrement

Le Programme Conjoint de Lutte contre l’Impunité, d’Appui aux Victimes de Violences Basées sur le Genre, et d’Autonomisation des Femmes à l’Est de la République démocratique du Congo continue de renforcer les capacités de l’hôpital. (voir encadré) C’est ainsi qu’en 2014, trois prestataires dont un médecin et deux infirmiers ont suivi des formations dans la prise en charge des victimes de violences sexuelles. L’unité de prise en charge psychosociale a été réactivée. Une salle, discrète, d’écoute des victimes a été aménagée et l’hôpital a reçu du programme des kits post viols, des médicaments et des équipements dont des couveuses qui sont d’une énorme utilité dans la prise en charge des prématurés.

L’hôpital de Kyeshero est un hôpital général mais également un centre de référence pour les victimes de violences sexuelles et basées sur le genre. Cette institution hospitalière est l’une des rares en RDC qui assure encore une ration alimentaire aux patients. Dans la prise en charge de violences sexuelles, l’hôpital a une approche holistique c’est-à-dire que les soins médicaux sont associés avec un accompagnement psychologique, juridique et socio-économique. "Pour les victimes de violences sexuelles, les volets psychologique, juridique et socio-économique se révèlent être fondamentaux en vue de leur réintégration dans la société", soutient Thierry Kambere, expert juridique du PNUD qui travaille dans le projet. « L’accompagnement psychologique permet à la victime de retrouver l’estime de soi. C’est la clé de la réussite d’une réintégration sociale. De même, grâce à la clinique juridique qui sera installée à Kyeshero, des actions seront intentées en justice contre les bourreaux pour qu’ils paient pour leurs forfaitures tandis que les victimes suivent des soins médicaux appropriés. La clinique juridique pourra également aider les victimes à obtenir le certificat de naissance de leurs enfants à l’état civil en les déclarant à l’administration compétente. Car beaucoup d’enfants nés à la suite d’un viol ne sont pas déclarés à l’état civil donc ils ne sont pas reconnus comme des citoyens dès leur naissance. En outre, dans le certificat de naissance, il est possible de déclarer que cet enfant est né d’un père inconnu afin de donner à la mère tous les droits parentaux sur son enfant mineur dans les circonstances où la loi exige une attestation parentale qui prend souvent en compte la signature du père de l’enfant.»

L’implantation de la clinique juridique et des activités génératrices de revenus (AGR) sont programmées pour 2015 et les locaux sont en train d’être aménagés pour abriter ces deux services. L’apprentissage d’activités génératrices de revenus vise à rendre les victimes de violences financièrement autonomes. « Elles sont généralement rejetées par leurs proches à la sortie de l’hôpital ». précise Faustin Karoje. "Certaines mendient pour survivre. Apprendre un métier et travailler est le gage d’une indépendance financière et d’une réinsertion sociale".

De ce fait, la direction de l’hôpital a sollicité et obtenu du programme conjoint de lutte contre l’impunité et d’appui aux victimes de violences sexuelles à l’Est de la RDC le démarrage de la formation des victimes aux AGR. "Cette formation devra permettre aux victimes de gagner leur vie dès leur sortie de l’hôpital car elles auront appris un métier", explique Abdoulaye Balde, Coordonnateur du programme. Les activités génératrices de revenus sont la coupe et couture, l’art culinaire et la fabrication de jus et de savons. Les bénéficiaires de la formation aux activités génératrices de revenus sont principalement les victimes admises à l’hôpital pour une période dépassant quatre mois, mais les gestionnaires de l’hôpital étudient aussi les possibilités de l’étendre aux victimes qui suivent les soins ambulatoires, et aux autres malades.

Sauver des vies

En 2014, l’hôpital de Kyeshero a accueilli 452 cas de survivantes de violences sexuelles dont 155 cas de grossesse. Des victimes proviennent en majorité des environs de Goma ainsi que des territoires de Masisi et de Rutshuru. Des cas nécessitant une hospitalisation sont orientés vers Kyeshero grâce à la mise en place d’un réseau de relais communautaires qui prennent en charge les victimes dans leurs milieux d’origine. Après neuf mois de mise en œuvre, le programme conjoint a déjà engrangé des résultats. Six cliniques juridiques ont été mises en place dans les localités suivantes : Uvira (Luvungi) et Walungu (Kaniola) dans le Sud-Kivu ; Masisi (Mweso et Kashuga) dans le Nord-Kivu et Mahagi (Centre) et Djugu (Mungbwalu) dans la Province Orientale/Ituri. Leurs activités ont démarré le 22 septembre 2014. En outre, 1410 cas de violences sexuelles ont été reçus dans les structures d’accompagnement juridique et judiciaire notamment la police de protection de l’enfant et de la femme. Parmi ces cas, 264 ont été soumis à la justice et 152 ont fait l’objet d’un jugement. De même, 951 victimes ont bénéficié d’une prise en charge médicale et psychosociale et 41 cas de fistules traumatiques ont été réparés.