Dynamiques transfrontalières: Burundi-RDC (mise à jour en août 2019)

Cette note stratégique résume d’importantes considérations liées aux dynamiques transfrontalières entre le Burundi et la République Démocratique du Congo (RDC) dans le contexte de l'épidémie d'Ebola dans les provinces du Nord-Kivu et de l'Ituri en RDC. Il s'agit de la troisième d'une série de quatre notes stratégiques sur les zones frontalières à risque entre la RDC et quatre pays voisins hautement prioritaires (Burundi, Ouganda, Rwanda et Sud Soudan). Au moment de publier cette note, en juillet 2019, aucun cas d'Ebola n’avait été importé de la RDC vers le Burundi. Les mouvements transfrontaliers n’en présentent pas moins un risque important de transmission. Cette note fournit des informations sur les relations transfrontalières, sur les dynamiques politiques et économiques susceptibles de les influencer et sur les domaines et acteurs les plus à risque.

La note s'appuie sur une revue rapide de la littérature académique et grise, sur des recherches de terrain au Burundi et sur des discussions informelles avec différents collègues. La note a été élaborée par Jean-Benoît Falisse (Université d'Édimbourg), avec l’assistance d'Ingrid Gercama, Nadia Butler, Theresa Jones et Juliet Bedford (Anthrologica), ainsi que Oto-Asael Magerano, Louis Rivière, Shaka et Hugues Nkengurutse. Des contributions supplémentaires et des commentaires ont été apportés par des chercheurs de l'Université d'Anvers, de l'Université de Cambridge, de l'Université catholique de Louvain, de l'Université d'Edimbourg, de l'Université de Gand, de l'Université du Lac Tanganyika à Bujumbura, de la Northwestern University à Chicago, de l'Institut de Recherche pour le Développement (France) et du bureau de l'UNICEF au Burundi. La responsabilité de cette note incombe à la Plateforme Social Science in Humanitarian Action (SSHAP).

Principales considérations et recommandations

• Politisation : Le parti au pouvoir, le Conseil National pour la Défense de la Démocratie (CNDD-FDD), est présent à tous les niveaux de la vie publique (et souvent privée). Son appareil de surveillance s'étend jusqu’au niveau local. Les acteurs de la riposte Ebola doivent accorder une attention particulière à la politisation perçue et/ou réelle des interventions de santé publique et à la façon dont celles-ci s’inscrivent dans un contexte de tensions communautaires et politiques et de réseaux d’influence.

• Crise politique avec le Rwanda et avec les acteurs de l'aide internationale : La crise politique de 2015 et ses suites ont provoqué de graves tensions entre d’une part le Burundi et d’autre part le Rwanda, les pays occidentaux et des ONG. De nombreuses organisations ont cessé leurs activités ou ont réduit leur présence dans le pays. Les bailleurs de fonds qui pourraient jouer un rôle clé dans le soutien d'une réponse à Ebola, comme l'Union européenne, ont, en partie, cessé de financer le gouvernement (en partie à cause des les questions des droits de l 'homme), ce qui met une pression accrue sur le Ministère de la Santé en raison de la réduction substantielle du budget opérationnel.

• Frontière poreuse : Le Burundi partage une frontière de 236 kilomètres avec la RDC (province du Sud-Kivu). La frontière demeure très poreuse et est le théâtre d’un important trafic de minéraux, d'armes, de drogues et de marchandises de contrebande (en ce compris des camions chargés de carburant, de bière, de tissus, de vêtements usagés, de bétail et d'autres articles importés). Les principaux acteurs qui opèrent à la frontière, officiellement et officieusement, comprennent la police, l'armée, les éleveurs locaux, ainsi que la jeunesse du CNDD-FDD, les Imbonerakure (« ceux qui voient loin » en kirundi, l'aile jeunesse du CNDD-FDD), commerçants, bergers et pêcheurs. Tous ces groupes devraient être sensibilisés et activement engagés dans le cadre des activités de préparation et d'intervention Ebola.

• Tensions et groupes armés : La plaine de la Rusizi, seule frontière terrestre entre la RDC et le Burundi, a connu d'importants affrontements inter- et intra-communautaires du côté congolais. De nombreux groupes armés de taille et de type divers y opèrent, y compris des rebelles burundais qui font des incursions occasionnelles au Burundi. L'armée burundaise et les Imbonerakure font également des incursions, moins fréquentes, en RDC.

• Vie informelle transfrontalière : La vie dans la zone frontalière, qui s'étend jusqu'à Bujumbura (capitale économique du Burundi) et Uvira (deuxième plus grande ville du Sud-Kivu), comprend le petit commerce de nourriture et de vêtements et le commerce à grande échelle de bière et de sucre. Des liens familiaux unissent les communautés frontalières et les activités sociales transfrontalières comme les matchs de football sont courants. Les étudiants sont un autre public qui traverse la frontière dans les deux sens. La plupart des gens franchissent généralement la frontière de façon légale, même si des abus envers des personnes vulnérables ont été signalés aux postes frontières. L'accès par les Congolais aux services situés de l’autre côté de la frontière, tels que les hôpitaux et universités, se fait souvent par l'intermédiaire de courtiers (appelés commissionnaires). Ces derniers devraient faire l’objet d’une attention particulière dans le cadre des activités de préparation à Ebola. Dans toutes les activités transfrontalières, il est important de veiller à ce que tous, y compris les femmes et les jeunes, soient traités avec respect. Le kirundi est la principale langue parlée au Burundi (98% de la population) et devrait être utilisée dans les activités de communication et le matériel de préparation à Ebola. At the border, Congolese who do not speak Kirundi may use Swahili.

• Soins de santé transfrontaliers : Les Congolais du Sud-Kivu considèrent souvent que le Burundi dispose de services de santé de meilleure qualité et il n'est pas rare de voir des patients congolais traverser la frontière pour se faire soigner. Le mouvement des patients atteints de paludisme peut être particulièrement problématique pour le suivi transfrontalier : un système de surveillance visant à distinguer entre le paludisme et les symptômes d'Ebola doit être mis en oeuvre. Les agents de santé communautaires (abaremeshakiyago) restent de bons points d'entrée pour impliquer la population et, avec l'Association des Tradipraticiens du Burundi (ATRADIBU), ils ont déjà été sensibilisés pour référer les patients qui présentent des symptômes d'Ebola. Cet engagement doit être poursuivi et les agents de santé communautaires et tradipraticiens (herboristes et guérisseurs traditionnels) doivent continuer à être soutenus pour référer les patients présentant les symptômes d’Ebola.

• Églises transfrontalières : La religion joue un rôle central dans la vie sociale au Burundi et les leaders religieux sont un canal de communication crucial qui a déjà servi pour relayer directement et efficacement les informations liées à Ebola. Les églises des Congolais banyamulenge (pentecôtistes et évangéliques) sont présentes des deux côtés de la frontière. De façon générale, les prêcheurs et « prophètes » d’inspiration chrétienne attirent un large public. Les disciples de Zebiya, une secte chrétienne, franchissaient régulièrement la frontière mais semblent actuellement être principalement basés au Burundi. Ils peuvent constituer un groupe difficile à engager en raison de certaines croyances fermement ancrées (comme l’idée que la maladie est la volonté de Dieu) et de leur passé d'affrontement avec les autorités des deux côtés de la frontière.

• Pêcheurs : Le système d’alerte contre Ebola mis en place à la frontière terrestre est important, mais des échanges ont également lieu sur le lac Tanganyika. Les pêcheurs suivent les populations de poissons dans les eaux territoriales de la RDC et du Burundi, et certains navires changent de pavillon selon les circonstances. Les communautés de pêcheurs burundais ont déjà été un peu impliquées dans les activités de préparation à Ebola par l'intermédiaire de la Fédération des Pêcheurs et des Fournisseurs du Poisson au Burundi (FPFPB) et de ses comités locaux (la FPFPB dit avoir 15 113 membres et responsables formés). Ils devraient être pleinement intégrés dans les activités de préparation et la sensibilisation à Ebola devrait être diffusée en cascade par l'entremise de la FPFPB.

• Réfugiés et rapatriés : En mai 2019, il y avait près de 347 100 réfugiés burundais dans la région des Grands Lacs, dont plus de 45 000 en RDC. Il y avait également plus de 78 000 réfugiés congolais au Burundi. Le mouvement des réfugiés est souvent plus fluide qu’il n’y parait car certains d’entre eux visitent officieusement leur pays d'origine et reçoivent la visite d'amis et de parents restés au pays. Jusqu'à présent, le rapatriement volontaire des réfugiés burundais a été relativement limité mais les pressions exercées par les autorités burundaises, tanzaniennes, ougandaises et congolaises pourraient générer des mouvements massifs de retour au Burundi ou vers d'autres pays d'asile comme le Rwanda ou l'Ouganda.

• Liberté d'information limitée : La liberté de la presse est limitée au Burundi. De nombreux médias indépendants ont été fermés depuis le coup d'État manqué de 2015 et Reporters Sans Frontières a mis en lumière des violations systématiques des droits humains des journalistes. La plupart des stations de radio et de télévision toujours actives sont considérées comme la voix du parti au pouvoir. Utiliser les médias sociaux (WhatsApp, Twitter), les nouvelles plateformes de micro-blogging (par exemple Yaga Burundi) et les médias situés à l'étranger pourrait aider à atteindre la population plus urbaine et plus aisée mais ces canaux de communication ne toucheront probablement pas le gros de la population, et en particulier celle des zones rurales.

• Perceptions d'Ebola : La perception d’Ebola par la population burundaise est peu documentée. Il n’existe qu’une seule étude préliminaire. Des recherches de sciences sociales avec différents groupes d'intervenants fourniraient des données contextuelles importantes pour aider à cibler les activités de préparation et d'intervention.