Tchad : désamorcer les tensions dans la bande sahélienne - Rapport Afrique N°266 | 5 décembre 2018

Report
from International Crisis Group
Published on 05 Dec 2018 View Original

Les relations entre une frange de la jeunesse sahélienne et le gouvernement tchadien se détériorent, ce qui risque de nourrir les insurrections tchadiennes hors des frontières. Pour y remédier, les autorités devraient lutter contre l’impunité, y compris s’agissant des proches du pouvoir, et éviter les amalgames entre émigration et rébellion.

Que se passe-t-il ? Dans les régions sahéliennes du Bahr el-Ghazel et du Kanem, au Tchad, la colère de la jeunesse s’intensifie. L’impunité pour les exactions commises contre leurs ressortissants et le discours officiel assimilant tous les jeunes qui partent en Libye à de futurs rebelles creusent le fossé entre autorités et population.

En quoi est-ce significatif ? La détérioration des relations entre des pans de la jeunesse sahélienne et les autorités tchadiennes, conjuguée à la crise économique, risque de nourrir les insurrections hors des frontières du Tchad, notamment au Sud de la Libye – précisément le phénomène que le gouvernement entend combattre.

Comment agir ? Pour sortir de cette relation de défiance, les autorités doivent éviter les amalgames entre émigration et rébellion et substituer aux politiques actuelles qui restreignent la liberté de mouvement une politique d’encadrement qui n’exclut pas les contrôles. Elles devraient aussi tenir pour responsables les auteurs d’exactions, même proches du pouvoir.

Synthèse

Depuis 2016, les tensions montent entre l’Etat tchadien et la jeunesse du Bahr el-Ghazel (BEG) et du Kanem, dans le centre du pays. Elles sont alimentées par la crise économique et par des exactions commises par des individus considérés comme proches du pouvoir contre des ressortissants de ces régions. Une perception d’impunité génère un profond sentiment d’humiliation chez les jeunes. En outre, les restrictions de mouvements imposées aux habitants, dont beaucoup partent vers le nord et en Libye pour trouver du travail, exacerbent ce ressentiment. La colère gagne du terrain au sein de la jeunesse et pourrait nourrir les insurrections hors des frontières. Pour regagner la confiance des jeunes du BEG et du Kanem, les autorités devraient démontrer leur capacité à juger et à sanctionner les auteurs d’exactions, même lorsqu’ils gravitent autour du pouvoir. Elles devraient aussi se garder de cultiver l’amalgame entre migrants et futurs rebelles et assouplir les restrictions de mouvements. Elles devraient enfin, avec l’aide de leurs partenaires, tenter de redynamiser l’économie d’une région qui se vide de sa jeunesse.

Alors qu’au Tchad, l’attention internationale se concentre sur Boko Haram et sur les conflits actuels entre l’armée tchadienne et les groupes d’autodéfense toubou (teda) dans les montagnes du Tibesti, au Nord, le centre suscite peu d’intérêt. Régions semi-désertiques situées dans la bande sahélienne, le Kanem et le Bahr el-Ghazel ont pourtant eu dans l’histoire récente une trajectoire politique singulière. Si aucune rébellion n’a pu y prospérer, elles ont en revanche été de grandes pourvoyeuses de combattants pendant les guerres civiles des années 1970 et 1980. Encore aujourd’hui, des rébellions tchadiennes basées au Sud de la Libye comptent dans leurs rangs quelques milliers de ressortissants du Kanem et du BEG. Pour une partie de la jeunesse, la rébellion n’est plus forcément un moyen d’accéder au pouvoir mais davantage un vecteur d’ascension sociale dans des sociétés très inégalitaires.

Comme jadis le pouvoir colonial, les gouvernements successifs à N’Djamena ont tenté de s’appuyer sur les élites locales pour conserver le contrôle sur ces régions perçues comme indociles. Au BEG, les élites économiques et politiques kreda, communauté majoritaire dans la région, entretiennent des relations privilégiées avec l’Etat et jouent ce rôle de promoteur, voire de représentant du parti au pouvoir. Mais ces dernières années, leur message d’apaisement à destination de la jeunesse est de moins en moins audible.

La colère gagne du terrain tandis qu’une série d’incidents graves impliquant des proches des cercles au pouvoir ont récemment touché des ressortissants du BEG et du Kanem. Le viol d’une jeune fille du Kanem par des fils de dignitaires tchadiens, ou encore l’attaque armée par des Zaghawa (l’ethnie du président) d’un convoi de prisonniers majoritairement issus de ces régions, ont notamment marqué les esprits et eu un fort écho médiatique. Si des responsables ont été poursuivis, certains ne purgent pas leur peine et d’autres n’ont pas été inquiétés. Face à la multiplication de ces exactions et à l’impunité dont bénéficient certains de leurs auteurs, une partie de la jeunesse du BEG et du Kanem dit se sentir humiliée.

Sensibles politiquement, ces régions figurent aussi parmi les plus pauvres du Tchad. Les indicateurs de malnutrition ou de santé maternelle et infantile au BEG et au Kanem n’ont cessé de se dégrader depuis vingt ans et comptent parmi les plus mauvais du pays. La crise financière qui frappe le Tchad depuis 2014 affecte particulièrement les populations de ces régions. Outre la chute des cours du pétrole et une faible production agropastorale en 2017/2018, l’évolution négative du contexte sécuritaire régional entrave l’économie locale. Dans ces zones enclavées très dépendantes des échanges commerciaux avec les pays voisins, l’instabilité régionale et la fermeture des frontières du Tchad avec le Nigéria dès 2014, avec la Libye de manière intermittente et moins étanche depuis janvier 2017, et épisodiquement avec le Soudan portent un nouveau coup dur aux revenus des populations.