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Rapport de recherche, mai 2020: dynamiques et normes sociales liées aux Mutilations Génitales Féminines dans le Mandoul

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Florence Chatot

RÉSUMÉ EXÉCUTIF

La construction d’une politique internationale pour l’élimination des Mutilations Génitales Féminines (MGF) s’est construite en plusieurs étapes autour des principes des droits humains, du droit à la santé et des droits des femmes. Parmi les trente pays les plus concernés par les MGF, 25 ont adopté au cours des dernières décennies des décrets ou des lois en la matière.

Bien qu’en 2002, le Tchad ait officiellement promulgué la Loi 006 pénalisant l’excision, la prévalence ne semble pas avoir diminué entre 2004 et 2014. Pourquoi ? Quels sont les facteurs sociaux qui influencent la persistance de l’excision au Tchad en général et dans le Mandoul en particulier ?

La littérature disponible traitant des MGF au Tchad s’appuie essentiellement sur deux aspects : la mesure de l’incidence de la pratique et sa dénonciation comme entrave aux libertés humaines. Rares sont les écrits qui tentent d’expliquer les raisons de la perpétuation de l’excision. Pourtant, connaître l’ampleur de la pratique ne suffit pas à comprendre comment celle-ci s’est diffusée ni pourquoi elle continue de perdurer. Si les normes officielles, c’est-àdire la loi, tente d’imposer un cadre législatif à la pratique, elle s’oppose bien souvent aux normes réelles qui régulent l’espace social. Or, ce sont les normes locales et les comportements endogènes qu’il convient de comprendre et d’analyser avant même de tenter de les « transformer ». C’est du moins l’objet de la présente étude.

Contrairement à d’autre pays où la pratique est déconnectée de toute fonction sociale et symbolique, l’excision au Tchad est très fréquemment associée à des rituels initiatiques, notamment chez les Saras, groupe ethnique majoritaire dans le Mandoul. L’institution initiatique répond ici à la logique d’organisations de type segmentaire ou clanique où la référence à un ancêtre ou à un rite de fondation commun constitue un principe d’unification. Être initié, c’est l’être d’un groupe bien déterminé et selon une appartenance parfois marquée dans la chair. Cependant, si les initiations peuvent être considérées comme des rites fondateurs de la culture Sara, l’excision comme élément central de l’initiation des femmes n’est en rien une pratique traditionnelle. D’ailleurs, l’initiation des femmes sans excision, le Ndo Gor, a précédé l’initiation avec excision et est encore pratiquée dans certaines ethnies du Mandoul et du Logone oriental. À ce titre, l’étude montre que « la coutume » ou « la tradition », souvent perçues comme immuables et atemporelles, sont en réalité toujours mouvantes et sujettes à mutation. Le rituel initiatique s’est donc modifié et a subi l’influence des mouvements de populations et des enjeux politiques pour y intégrer l’excision. Dans les années 70, François Tombalbaye, premier président du Tchad et initiateur du mouvement de la Tchaditude, a ainsi fondé son ambition hégémonique sur la réhabilitation des rituels initiatiques masculins et féminins. En revanche, dans l’ethnie arabe l’initiation n’existe pas, et les témoignages associent davantage l’excision à des prétendues prérogatives religieuses.

Pour autant, que l’excision soit justifiée dans les discours par le respect de « la coutume » ou de la « religion », elle s’appuie toujours sur la construction d’une identité de genre et détermine les rapports sociaux de sexes attendus et valorisés dans la société. Aussi, puisque l’interprétation symbolique de l‘excision est de marquer le passage de l’enfance à l’âge adulte, les fonctions régulièrement attribuées à la pratique sont l’éducation des filles, la fidélité, la virginité, la reconnaissance sociale, la cohésion familiale et l’apprentissage de la souffrance. Le rituel permet le conditionnement de l’individu par l’assimilation de règles définies. De fait, si l’excision est synonyme d’intégration à une communauté, s’y soustraire est un élément d’exclusion. La sanction sociale à l’égard des femmes non excisées est telle que l’exclusion sociale constitue bien souvent un mal plus important que la souffrance physique liée à l’acte lui-même.

Afin de bien comprendre les facteurs qui favorisent la persistance des MGF, il est également nécessaire d’identifier les acteurs et les enjeux financiers liés à l’excision. Cette pratique a en effet un coût qui justifie en lui-même l’existence d’une économie de l’excision. Loin de se restreindre à une interaction strictement féminine « exciseuse / excisée », l’excision rassemble de nombreux acteurs communautaires qui légitiment, par leur fonction sociale dans le rituel et le profit qu’ils en tirent, la persistance de la pratique.

De fait, le cas de l’excision dans le Mandoul est une porte d’entrée intéressante à l’analyse des dynamiques de changement social. D’un côté, la pratique est considérée comme « normale » - voire souhaitable - car elle s’appuie sur la transmission et le partage de valeurs collectives déterminant le rôle des femmes dans l’espace social et familial (fidélité, sagesse, subordination, etc.). D’un autre, les campagnes de lutte contre les MGF, de même que l’application de la Loi 006, commencent à avoir des répercussions sur les comportements et les croyances vis-à-vis de la pratique, et laissent entrevoir la possibilité d’un changement progressif. Changement illustré entre autres par la capacité de certaines femmes à accepter, puis à combattre la sanction sociale et les préjugés à l’encontre des non excisées.