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Les Violences contre les Femmes et les Filles et la Résilience - Quels Liens? Quels Enjeux? Quels Impacts? Perspectives du Contexte Tchadien

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Synthèse

Ce rapport explore les liens entre les violences basées sur le genre (VBG) qui affectent principalement les femmes et les filles, et la résilience des survivant(e) s, de leur foyer et de leur communauté. L’objectif de cette étude vise à explorer deux questions principales :

  1. Comment les violences contre les femmes et les filles impactent-t-elles les processus de changements sociaux nécessaires au développement des capacités de résilience?

  2. Comment les programmes de résilience peuvent-ils prendre en compte les violences perpétrées contre les femmes et les filles?

Contexte

De nombreux programmes de développement visant à construire la résilience des populations face aux aléas naturels et aux changements climatiques, ciblent les femmes en priorité. En effet, les analyses de contextes conduites par les acteurs du développement révèlent souvent les inégalités socio-économiques qui affectent les femmes en premier lieu mais aussi les problèmes d’insécurité auxquels sont exposées, en majorité, les femmes et les filles. Ce constat sous-tend les approches sensibles au genre que beaucoup d’organisations non-gouvernementales mettent en oeuvre pour pouvoir réduire la vulnérabilité des personnes les plus marginalisées et construire leur résilience dans les contextes fragiles et affectés par des crises.

Cependant, la prise en compte du genre dans la programmation n’intègre pas systématiquement la reconnaissance et la lutte contre les violences basées sur le genre qui sont perpétrées au sein des ménages et des communautés au quotidien.

Or les violences sont non seulement une violation des droits humains, mais aussi une manifestation continue de rapports de pouvoirs inégaux qui impactent négativement tant sur la santé physique et psychologique de celles qui la subissent, que sur leurs capacités à développer leurs moyens d’existence. En d’autres termes, est-ce-que les violences contre les femmes et les filles empêchent la construction de la résilience des survivantes, mais aussi celle de leur famille et de leur communauté, et si oui, quel rôle les programmes de résilience peuvent-ils jouer pour promouvoir l’égalité entre les sexes?

Méthodologie

Pour y répondre, cette recherche réalisée dans le contexte du Tchad, se base sur la combinaison de données secondaires issues de l’enquête démographique et de santé de 2014–2015 qui documente la nature et l’ampleur des violences contre les femmes au Tchad et sur une méthodologie qualitative ayant permis d’explorer la manière dont les violences impactent les capacités de résilience des survivant(e)s et celles de leur foyer. Pour cela, des outils qualitatifs ont été utilisés pour collecter des données primaires, en accord avec les recommandations établis par l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS)1 en matière d’éthique, de sécurité des participant(e)s et de qualité de l’information. Des entretiens semi-structurés ont été effectués dans deux régions du Tchad, le Sila et le Bar el Gazhel et dans la capitale N’Djamena, avec le personnel national et expatrié des ONG et agences des Nations Unies travaillant sur la résilience et la protection, avec les autorités locales et régionales, et des membres d’associations villageoises. Des entretiens approfondis ont également été effectués avec des villageois(e)s et des survivant(e) s de violence. Enfin, plusieurs groupes de discussions ont été effectués avec des groupes de femmes et de jeunes.

Résultats

Les violences contre les femmes constituent un risque au quotidien, pas seulement en temps de conflits et de crise. Les formes de violence les plus rapportées sont les mariages précoces, les violences physiques et sexuelles commises par des proches, la polygamie et la discrimination contre les femmes qui y est associée (abandon du foyer, risques de divorce) ainsi que le déni de ressources et d’opportunités.

Les discriminations contre les femmes et filles, et les violences associées, ont des impacts multiples sur la construction des moyens d’existence :

• Capital humain : la santé des survivantes, en particulier celles des adolescentes, est gravement impactée par les violences, dans un contexte où les services sanitaires sont extrêmement limités. Les normes sociales qui empêchent les femmes et les filles d’accéder aux soins quand elles en ont besoin, impactent aussi la santé de leurs enfants et, de manière générale, exacerbe leur vulnérabilité durant les périodes de stress.

• Capital financier : la violence impacte les ressources économiques des foyers en entrainant des dépenses pour couvrir les soins médicaux, et en restreignant les capacités physiques et/ou mentales des survivantes à maintenir leurs responsabilités domestiques et/ou à s’engager dans des activités productives. Ce manque à gagner renforce la vulnérabilité des foyers en limitant leurs ressources en cas de crise.

• Capital physique : l’accès inégal des femmes, par rapport aux hommes, à la scolarité, à la formation, aux moyens d’information, à la propriété foncière ou au contrôle du budget familial, limite les ressources physiques du foyer qui permettraient à tous les membres de mieux se protéger ou de s’adapter en cas de crise.

• Capital social : les survivantes de violences sexuelles ainsi que les femmes enceintes non-mariées risquent la répudiation de la part de leur famille et de leur communauté ce qui affecte leurs possibilités de développer leurs ressources ou d’accéder à un soutien financier. L’abandon du foyer par le chef de famille affecte les ressources sociales du reste du ménage tandis que les hommes qui émigrent en quête de nouveaux moyens d’existence se désengagent aussi des institutions villageoises.

• Capital naturel : les risques de violences auxquels les femmes et les filles sont exposées lorsqu’elles se déplacent à l’extérieur du village ou des camps pour s’approvisionner en eau et bois de chauffage pourraient éventuellement limiter leur accès aux ressources naturelles, mais les témoignages ne permettent pas de confirmer cette hypothèse.

En revanche, le manque de moyens d’existence est soulevé comme un facteur de risque qui expose les femmes et les filles aux violences, en particulier l’exploitation sexuelle, en aggravant leur vulnérabilité. Pour résumer ce cercle vicieux : les violences impactent les moyens d’existences des survivantes tandis que le manque de ressources augmente les risques de violences.

Les violences contre les femmes et les filles affectent également d’autres processus de changement sociaux, (i) en limitant les opportunités pour les survivantes d’accéder à la connaissance et à l’information ; (ii) en réprimant les processus de décision collectifs qui anticipent sur l’avenir ; (iii) en contraignant les possibilités d’apprentissage bien que les femmes continuent d’innover ; (iv) en tolérant l’impunité des auteurs de violences ; et (v) en maintenant en place des normes sociales qui entretiennent les relations de pouvoirs inégales et discriminantes.

Les inégalités de genre, et a fortiori les violences contre les femmes, entrainent une chaine de conséquences problématiques pour la construction de la résilience : depuis la précarité de la santé reproductive, jusqu’au faible taux d’alphabétisation qui touche en premier lieu les femmes, en passant par tous les obstacles institutionnels qui empêchent les femmes d’accéder aux mêmes opportunités que les hommes et d’exercer un pouvoir de décision sur une base égalitaire. Ce constat limite non seulement les ressources que les femmes peuvent mobiliser en cas de crise mais aussi celles de tous les membres du foyer dépendant.

Face aux violences, il y a un décalage entre la réponse humanitaire dans les contextes d’urgence, et le dysfonctionnement des institutions compétentes pour lutter contre les VBG hors urgence. En temps de crise, la réponse multi-sectorielle initiée par les organisations non-gouvernementales et les agences des Nations Unies repose sur des principes et des processus de protection bien établis, qui permettent de traiter et de contribuer à prévenir les violences basées sur le genre. Cependant, si les mécanismes mis en place viennent en aide aux populations réfugiées et déplacées, ils ne constituent pas une réponse durable aux violences auxquelles sont confrontées les femmes et les filles des communautés locales au quotidien parce qu’elles ne sont pas les populations ciblées, et parce que ces mécanismes ne perdurent pas une fois les acteurs humanitaires partis. Dans ce contexte, le rôle que jouent les associations de la société civile en matière de protection et de soutien psychosociale et juridique, est crucial.

Si, face aux violences contre les femmes et les filles, n’existent que des mesures atténuant les impacts, par exemple en matière de santé des survivantes ou de soutien des moyens d’existence, mais qu’aucune mesure n’est prise pour répondre aux causes structurelles qui les sous-tendent, les projets ne contribueront que modérément à la résilience des bénéficiaires.

Le rapport examine les approches utilisées ou potentielles dans la programmation pour que la construction de la résilience passe par la lutte contre les processus d’exclusion et de vulnérabilité :

  1. L’accès à la santé reproductive.

  2. L’importance des groupements de femmes.

  3. Le rôle des autorités y compris les chefs traditionnels et religieux.

  4. La sensibilisation à grande échelle sur les violences contre les femmes et les filles.

  5. Une réponse holistique à la violence pour aider les survivantes.

  6. L’intégration de la dimension du genre de manière transversale dans les programme de résilience.