Chad

Evaluation multisectorielle dans la région du lac Tchad – Novembre 2017

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RESUME

Malgré l’engagement militaire de quatre armées et d’une Force multinationale mixte (FMM) depuis 2016 dans les pays riverains du lac Tchad (Niger, Nigeria, Cameroun, Tchad), les attaques et l’insécurité causées par le groupe armé Boko Haram continuent d’affecter lourdement les populations de la région. On estime que 2,3 millions de personnes seraient déplacées à cause des violences dans tout le bassin, auxquelles s’ajoutent 206 000 réfugiés.

Si le Tchad reste à ce jour le pays le moins touché par les incursions du groupe armé, le « retour à la normale » est pour autant loin d’être acquis. L’augmentation ces derniers mois des attaques de prédation dans la cuvette nord du lac, combiné à la fin de l’opération Rawan Kada et au retrait consécutif des troupes tchadiennes des zones frontières, ont entrainé de nouveaux mouvements de populations. Ils seraient, selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), quelques 157 734 personnes déplacées interne (PDI) dans la région du lac. A la vulnérabilité de ces PDI vient s’ajouter celle d’une population hôte fragilisée par un faible accès aux services de base et confrontée, de manière chronique, aux urgences alimentaires et nutritionnelles.

C’est dans ce contexte, à la croisée des enjeux humanitaires et de développement, que REACH a décidé de conduire en Octobre 2017 une évaluation multisectorielle dans la partie tchadienne de la région du lac. L’accès humanitaire restant limité dans certaines zones, peu d’informations concernant les mouvements de population et leurs besoins primaires étaient alors disponibles. Pour combler ce manque, et en collaboration avec les systèmes de coordination en place, une évaluation a été menée du 23 octobre au 19 novembre 2017 dans les deux départements de Fouli et de Kaya, dans la région du Lac. Au total, 9674 entretiens ont été mené auprès d’Informateurs Clés (IC), permettant de couvrir 415 villages et 58 sites de déplacés différents. Les résultats de l’enquête sont issus des estimations des IC interrogés. Ils sont donc indicatifs et non représentatifs de la situation des villages et sites évalués.

Cette évaluation avait pour objectif de fournir une vision globale des besoins primaires des populations déplacées et hôtes dans la région du Lac (départements de Fouli et de Kaya), afin de permettre une meilleure planification des interventions humanitaires. De manière plus spécifique, l’évaluation visait à répondre aux questions de recherche (QR) suivantes :

QR 1 : Quelles sont les grandes tendances de déplacement des populations dans les départements de Fouli et de Kaya ?

Dans un contexte qui reste volatile, le sentiment d’insécurité continue d’entrainer des mouvements de populations.
L’insécurité reste le principal facteur de déplacement mentionné par les IC (dans 85% des villages enquêtés)

• Les déplacements se font essentiellement au sein de la même sous-préfecture, même si des mouvements transfrontaliers existent (en provenance du Niger et du Nigeria)

• Dans une majorité de villages d’origine enquêtés, les groupes de population quittant les villages sont principalement des familles entières, ainsi que des femmes seules avec leurs enfants, selon les IC.

• Une large proportion des villages enquêtés (66%), accueille directement les déplacés en leur sein.
Au-delà de la recherche de la sécurité, les dynamiques de mouvement doivent être lues sous le prisme de l’insécurité alimentaire et de la recherche des moyens de subsistance.

• Après l’insécurité, la perte des moyens de subsistance (dans 52% des villages enquêtés) et les problèmes d’accès à la nourriture (44%) sont les deux principaux facteurs de déplacement cités par les IC.

• Cela entraîne des déplacements secondaires et explique, en partie, la concentration des déplacés dans les grands sites où l’aide est davantage disponible.

• Cela provoque également des mouvements pendulaires/saisonniers qui viennent nuancer les dynamiques de retour par ailleurs observées dans les zones insulaires.

Les mesures de restriction de circulation des biens et des personnes continuent de fragiliser l’accès aux moyens de subsistance de populations traditionnellement très mobiles et dépendantes du commerce transfrontalier.

• Les restrictions de mouvement n’ont pas été indiquées comme étant une cause majeure de déplacement des populations ; en revanche, elles viennent fragiliser les conditions de vie des populations, déplacées ou non.

• Elles ont un fort impact sur les dynamiques économiques (transport sur les voies maritimes ; couloirs de transhumance etc.) et l’accès à certains services de base (accès aux marchés, centres de santé etc.).

• Le défi reste grand pour que ces mesures puissent à la fois répondre à l’impératif de sécurité et à celui de la mobilité comme en ont besoin les populations.
La tendance à la concentration des déplacés dans les principaux sites des sous-préfectures de Liwa, Daboua (département de Fouli), Bagassola et Ngouboua (département de Kaya) comporte des risques de dépendance accrue à l’aide humanitaire et de clivage communautaire.

• Les déplacés vivant dans les sites ont de grandes difficultés d’accès à la terre pour l’agriculture de subsistance et dépendent largement des distributions alimentaires. Dans 35% des sites évalués en effet, les IC déplacés déclarent que la population n’a aucun accès à la terre ; dans 62% des sites, les déplacés dépendent des distributions alimentaires comme principale source de nourriture.

• Plus les sites grossissent et plus la pression sur les terres cultivables et les ressources est grande. Le risque de clivage entre les déplacés et une population hôte, elle-même vulnérable, doit être pris en compte.

• La concentration de populations venues de villages différents au sein de ces mêmes sites de déplacés peut conduire à des tensions communautaires entre les déplacés eux-mêmes, ceux-ci tendant d’abord à se regrouper par communauté.

QR 2 : Quels sont les besoins primaires des populations hôtes et déplacées ?

L’accès aux services de base reste un défi majeur pour l’ensemble de la population, déplacée ou non.

• L’accès à l’eau est très limité tandis que sa qualité est signalée comme problématique dans plus de la moitié des villages. Les conditions dans les sites de déplacés ont été rapportées comme étant légèrement plus favorables.

• L’accès aux services de santé reste également problématique. Dans seulement 8% des villages enquêtés, les IC ont indiqué qu’il n’y a pas de problème d’accès aux soins. Cette proportion monte à 23% dans les sites de déplacés.

• Moins de 30% des villages enquêtés comptent une école primaire active et en état de fonctionner. Le taux de scolarisation des enfants est très bas dans les villages enquêtés selon les IC. Là encore, la situation semble légèrement plus favorable dans les sites de déplacés.

Au-delà de la réponse d’urgence apportée aux personnes déplacées, il est important d’améliorer la résilience des populations dans leur ensemble, favorisant une meilleure complémentarité entre assistance humanitaire et aide au développement.

• La nécessaire assistance apportée aux populations déplacées ne devrait pas faire oublier le contexte dans lequel elle s’inscrit. La très forte pression démographique, les crises nutritionnelles et alimentaires récurrentes, l’accès restreint aux services de base et les impacts des changements climatiques affectent les communautés dans leur ensemble.

• Les mécanismes de réponses rapides déployés par les acteurs humanitaires pour faire face aux déplacements de populations doivent se faire de concert avec les acteurs de développement pour améliorer la résilience des populations.