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Étude regionale : La prise en charge des troubles psychiques dans le bassin du lac Tchad, Avril 2022

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RÉSUMÉ EXÉCUTIF

Dans la majorité des conflits violents qui sévissent dans le monde, 90 % des victimes sont des civils. La terreur est en effet utilisée comme moyen de contrôle social des populations: elle est la composante fondamentale de la violence politique moderne et orchestrée pour pénétrer l’univers social d’une population et le psychisme des individus.

Anéantir toute forme de cohésion sociale, de paix, de résistance individuelle et de bien-être est l’arme de la plupart des conflits actuels, dont ceux situés dans le bassin du lac Tchad. Les incursions violentes dans les villages et les pillages, mais aussi les sévices physiques et moraux sont les accessoires morbides d’un théâtre politique destiné à « sidérer » littéralement toute une société. Les victimes sont ainsi confrontées à la destruction délibérée de leur univers social, économique, familial et religieux.

Non seulement les attaques des groupes armés non-étatiques (GANE) ne font pas, ou peu, de distinction entre civils et militaires dans leurs actions ciblées, mais l’ancienne « obligation éthique » d’épargner les femmes et les enfants cède la place à une stratégie visant leur agression systématique. Les violences sexuelles envers les femmes, l’enrôlement des jeunes et les prises d’otages sont de véritables méthodes de guerre qui caractérisent la violence du groupe Boko Haram et des autres groupes armés non-étatiques de la région.

C’est dans ce contexte que des milliers de familles ont fui leur village et leur espace de production pour migrer vers des zones réputées plus sécurisées. Pour autant, si cette sécurité très relative permet de rester en vie, elle ne four- nit évidemment pas des conditions d’existence décentes. Du déplacement des populations au morcellement des entités familiales et villageoises; de l’accès incertain aux ressources à la réinvention d’une économie de « débrouille » ; de l’angoisse du déplacement à la réinstallation dans un environnement méconnu et socialement déstructuré, les causes imbriquées de traumatisme ne manquent pas.

Lorsque la crise s’éternise, une fois que l’éventualité d’une vie meilleure s’efface et que l’espoir d’un retour prochain devient plus incertain, les vulnérabilités sociales s’installent et nourrissent les traumatismes psychologiques. Cet enchaînement d’évènements traumatisants induit également une transformation des rapports sociaux et des logiques d’entraide que les interactions prolongées entre populations hôtes et déplacées ne peuvent que renforcer. Les suspicions envers « l’autre culturel » - c’est-à-dire celui ou celle qui, étant inconnu, représente soit un réel danger (collusion avec les GANE) soit un risque (partage des ressources) – se cristallisent.

De même, la sanction sociale vis-à-vis des per- sonnes en souffrance psychologique et dont les manifestations de troubles se visibilisent dans l’espace public devient plus prégnante. Les représentations collectives liées à la santé men- tale - autrefois cantonnées à la distinction entre « être fou » et « être normal » - ne tiennent plus, ou du moins intègrent d’autres dimensions de la souffrance psychique et d’autres explications.

Lorsque la psychiatrie décèle une augmentation des manifestations de troubles mentaux, de psychoses, de dépressions, d’anxiété ou de névroses traumatiques, la médecine traditionnelle y voit une plus forte emprise des forces occultes sur les individus, qu’ils soient instigateurs ou vic- times des attaques.

Cependant, quels que soient l’étiologie (étude des causes des maladies) et le traitement utilisé, la fonction sociale des thérapeutes (tradipraticiens, psychologues, ATS, etc.) est plus que jamais valorisée par la place donnée à la parole et au soulagement de la souffrance. La prise en compte des histoires personnelles et des expériences traumatiques est d’ailleurs un des points communs des approches «traditionnelle» et « conventionnelle » de prise en charge des troubles psychiques.

Les différentes modalités d’accès aux soins et de prise en charge des troubles mentaux coexistent, sans réellement se concurrencer, tant l’offre de soins biomédicale est rare. Si les premiers recours s’opèrent presque exclusivement dans le cadre traditionnel ou confessionnel, l’accès aux services psychiatriques et psychosociaux se décide « par défaut » selon la disponibilité des services de l’État et des organisations internationales ou lorsque les autres tentatives traditionnelles de traitement ont échoué.

Difficile dans ce contexte de parler de résilience des populations comme d’une situation sociale stabilisée et durable. Ce sont plutôt les stratégies de survie au quotidien et le pluralisme thérapeutique qui sont à l’œuvre. La quête de guérison justifiant toutes les démarches de soins, chacun tente de mobiliser le capital social, économique ou symbolique qui est à sa portée pour faire face aux souffrances et à l’incertitude d’une fin de crise prochaine.