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Crise et développement: La région du lac Tchad à l’épreuve de Boko Haram

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Résumé

Avant même la crise Boko Haram, la région du lac Tchad apparaît comme l’une des plus pauvres du monde, à forte croissance démographique, vulnérable face aux aléas et au changement climatique. Sa position sur une charnière (climatique, culturelle et géopolitique) entre l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique centrale, l’Afrique sèche et l’Afrique humide, qui se traduit par sa dispersion entre une multitude d’institutions régionales, ainsi que son appartenance à quatre États (Cameroun, Niger, Nigeria et Tchad) dont les trajectoires sociopolitiques ont été pour le moins heurtées depuis les indépendances, en renforcent d’autant la fragilité.

À la fin de la décennie 2000, le tableau que l’on peut faire de la région du lac Tchad est cependant contrasté. Si la pauvreté monétaire est élevée et si les services de base restent généralement déficients, des progrès en matière d’équipement (éducation, santé, accès à l’eau potable, construction de routes) ont été réalisés depuis les indépendances, et ils se sont accélérés dans le contexte de la décennie 2000, lequel a été favorable au plan macroéconomique. L’urbanisation progressive – qui se répartit entre les deux métropoles de N’Djaména et de Maiduguri, quelques autres grandes villes comme Maroua, Garoua, Yola, Gombe, ainsi qu’un nombre croissant de petites villes et de bourgs –, a été le moteur d’un système d’échanges régionaux dynamiques, parfois transfrontaliers, le plus souvent informels. La demande urbaine a été un facteur d’innovation et d’intensification agricoles permettant notamment l’essor de petites régions hautement productives, comme le lac Tchad et certaines portions des vallées (Komadougou Yobé, Logone, Chari, Bénoué). Ces régions productives sont articulées à la fois à des espaces agricoles moins favorisés mais pourvoyeurs de main-d’œuvre (définitive ou saisonnière), d’une part, et au système urbain régional et extérieur à la région (notamment les pôles d’importation et de consommation du Nord-Ouest et du Sud du Nigeria, respectivement Kano et Lagos, ainsi que ceux du Cameroun), d’autre part. L’ensemble de ce système de production et d’échanges informels valorisant les interfaces (urbain/rural et frontières) a fourni de nombreux emplois aux jeunes issus de la poussée démographique.

Cependant, les progrès n’ont pas été suffisants pour faire reculer réellement la pauvreté et pour empêcher l’émergence de tensions sociopolitiques localisées.
Les trajectoires du politique en sont à la fois une cause et une conséquence. Les marges de manœuvre recouvrées par les États après les décennies d’ajustement structurel se sont traduites par des velléités de renouveau des politiques publiques, sans que les conditions politiques nationales et le contexte néolibéral permettent d’améliorer significativement des pratiques fortement marquées par l’autoritarisme, le clientélisme et la corruption. Au-delà des différences apparemment importantes entre les pays considérés, les logiques de décentralisation ne se sont pas accompagnées de l’amélioration de la gouvernance territoriale à l’échelle locale. Des tensions intra et intercommunautaires persistent, de même que d’importantes inégalités sociales entre « cadets » et « aînés », hommes et femmes, autochtones et allochtones.

Secte islamiste devenue mouvement de lutte armée en 2009, Boko Haram s’est d’abord développé au Nigeria avec des bases-arrières dans les pays voisins. À partir de 2014-2015, le théâtre d’opérations des insurgés s’est ensuite étendu au Nord-Cameroun, puis au Niger et au Tchad, de pair avec la mise en place d’une coalition antiterroriste. Très fragmenté, le groupe s’est alors replié dans les zones les plus difficilement accessibles de la région, notamment aux frontières, tout en continuant de mener des attaques dont on ne voit pas vraiment la fin. Sa capacité de résilience interroge directement les causes de l’insurrection.
L’explication du conflit par le changement climatique n’est guère probante, pas plus que la thèse de l’endoctrinement salafiste, qui a joué un rôle très marginal dans la poursuite des hostilités. Bien que majoritairement composé de combattants qui parlent kanouri, Boko Haram n’est pas non plus un front de libération ethnique. Dans un contexte de grande pauvreté, il convient plutôt de s’intéresser aux conditions sociales et politiques de son émergence et de sa radicalisation.
La corruption, les dysfonctionnements de l’État, la brutalité de la répression militaire et les dégâts que cette dernière a causés dans la population civile ont été des facteurs essentiels de l’insurrection et de sa prolongation.

La crise a profondément remis en cause les relations entre ressources et populations qui fondaient le système régional. Des déplacements forcés de nature variée (vers les villes ou des zones rurales, avec ou sans franchissement de frontières) ont concerné environ 2,5 millions de personnes, majoritairement des déplacés internes. Des espaces ont été désertés du fait de l’insécurité et des mesures mises en place par les acteurs de la contre-insurrection. Or ce sont souvent des espaces qui représentaient les pôles ruraux les plus productifs (lac Tchad, Komadougou Yobé). De même, des entraves aux circulations marchandes ont reconfiguré les échanges régionaux : l’axe majeur lac Tchad – Maiduguri – Kano ou Sud du Nigeria a été délaissé au profit d’autres itinéraires contournant l’aire d’étude. Les impacts de la crise ont logiquement été les plus forts dans la zone directement affectée par le mouvement Boko Haram (États de Borno, d’Adamawa, zones frontalières du Niger et du Cameroun, lac Tchad), mais leurs répercussions se font indirectement sentir dans les régions environnantes.
Des questions demeurent quant à leurs conséquences sur les systèmes agricoles (quel niveau de décapitalisation ?), ainsi que sur les recompositions politico-foncières réalisées à la faveur de la crise dans la zone la plus affectée.
En outre, la crise a aggravé les pressions sur la faune des aires protégées et sur les ressources ligneuses, dans une situation hydologique relativement inchangée (aucune année sèche sans alimentation de la cuvette Nord du lac Tchad depuis 25 ans). La gouvernance des ressources naturelles (terres, pâturages, zones de pêche) dans les espaces vidés puis partiellement réoccupés, constitue un enjeu brûlant.

En 2017, la situation se caractérise par la juxtaposition de deux crises : la baisse des prix du pétrole fin 2014 (suivie par celle du naira) ajoute ses effets à ceux de l’insurrection de Boko Haram en plongeant les États riverains du lac Tchad (en particulier le Nigeria et le Tchad) dans une crise économique sévère. Une telle conjoncture a eu des répercussions dramatiques sur l’emploi. Pendant que les autorités civiles étaient dessaisies de leurs prérogatives au profit des militaires et des milices locales, le conflit a instillé un climat de suspicion et de peur qui a contribué à réveiller des antagonismes ethniques, religieux et fonciers. L’aide humanitaire qui s’est déployée à partir de 2016 a alors bouleversé l’économie politique de la zone. L’injection de fonds et l’arrivée d’opérateurs internationaux ont permis de limiter la crise nutritionnelle, mais cela a aussi complexifié le jeu des interventions et nourri la corruption. De plus, le détournement des secours n’est pas le seul défi que doivent gérer les acteurs de l’aide. En effet, on assiste à un manque criant de vision politique et de coordination à l’échelle régionale, alors même que l’état de sous-développement général de la zone devrait obliger à penser les réponses à la crise en termes de construction plutôt que de reconstruction. Structurellement, la région souffre de l’extraversion et du sous-dimensionnement de son économie moderne, des crises de son économie informelle endogène et des incertitudes politiques qui pèsent sur l’avenir des pays considérés.

Les opérateurs du développement ne peuvent pas avoir prise sur toutes les variables qui vont déterminer l’évolution de la situation dans la région du lac Tchad. Les questions de changement climatique et de fluctuation des prix des matières premières à l’international sont hors de portée. Il en est de même, dans une large mesure, de la croissance démographique, sujette à des pesanteurs structurelles très fortes. En revanche, il est possible d’essayer de peser sur les réponses sécuritaires à la crise et d’améliorer les modes de gouvernance, un point crucial au niveau local. Sur le plan des politiques économiques, les opérateurs de l’aide peuvent aussi accompagner des choix de politiques publiques dans les domaines de l’agriculture, des industries extractives et du commerce transfrontalier et infra-étatique. L’un des enjeux sera de promouvoir l’investissement et de diversifier les activités productives dans le cadre d’États rentiers. Pour passer de l’urgence au développement, le rapatriement et la réinstallation des populations déplacées seront par ailleurs essentielles, de pair avec l’emploi des jeunes et le renforcement des capacités locales.

Les opérateurs du développement vont devoir faire des choix. En premier lieu, ils seront sans doute amenés à reconsidérer leur insertion dans des politiques sécuritaires qui privilégient la répression plutôt que la résilience des populations victimes des sanctions économiques de la coalition antiterroriste. Les choix porteront aussi sur les types de partenariats à envisager avec les États, le secteur privé, les collectivités locales, les chefferies coutumières et les organisations non gouvernementales (ONG). Des priorités devront également être établies en matière d’aménagement du territoire et de production agricole, de préférence dans une optique socialement inclusive. Bien entendu, il n’est pas évident pour autant que les efforts de développement aient un impact durable. Il est possible que la situation actuelle se prolonge, ou alors que la combinaison des choix opérés conduise à un scénario positif ou, au contraire, défavorable. En l’état actuel des choses, le statu quo paraît probable.

Deux annexes, en fin de texte, présentent une réflexion critique et méthodologique sur les indicateurs existants pour suivre la dynamique du système régional, et ceux qui pourraient être mis en place. Ces indicateurs concernent la sécurité et la gouvernance, les dynamiques climatiques et environnementales, les systèmes de production, les mobilités, les échanges et les circulations commerciales, l’accès aux services, ainsi que les inégalités, les dynamiques culturelles et les rapports sociaux.