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République centrafricaine (RCA): Interview de Muriel Cornelis

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Normalement, ce sont les voisins problématiques de la République centrafricaine (RCA) comme le Soudan, le Tchad et la République Démocratique du Congo qui font les titres dans ce centre volatile de l'Afrique, mais l'histoire récente de la RCA en a fait un des points humanitaires les plus sensibles de la planète. Muriel Cornelis est la responsable du bureau du Service d'aide humanitaire de la Commission Européenne (ECHO) dans la capitale centrafricaine, Bangui. ECHO est l'un des principaux bailleurs de fonds dans le pays.

Question: Pourquoi y a-t-il une crise humanitaire en RCA?

Muriel Cornelis: A première vue, la situation humanitaire en RCA n'est pas aussi grave que les problèmes rencontrés au Soudan, en RDC et au Tchad qui ont connu des années de conflit et d'énormes déplacements de personnes. Toutefois, en 2009, la RCA a connu une crise humanitaire qui s'aggrave. Le processus de paix entre le gouvernement et les forces rebelles a faibli, les rebellions se sont poursuivies et de nouvelles sont apparues. Les agences humanitaires ont trouvé de plus en plus difficile l'accès aux personnes touchées par les combats; et le récent enlèvement de deux travailleurs humanitaires dans l'est du pays va encore réduire les zones dans lesquelles les travailleurs humanitaires peuvent ou sont prêts à travailler.

Q: Le conflit est-il la cause de la crise humanitaire?

MC: Dans le nord et dans l'est du pays, la crise est la conséquence de nombreux conflits, et depuis 2005, environ 200.000 personnes ont été déplacées. En 2009, de nouvelles incursions de l'armée de résistance du Seigneur (LRA) basée en Ouganda ont provoqué des déplacements dans le sud-est du pays. Toutes ces personnes ont besoin d'aide humanitaire. Dans le sud-ouest du pays, il y a un problème complètement différent: la malnutrition. Lors de visite de villages dans la région, j'ai été choquée de voir un nombre très élevé de personnes, la plupart des enfants, ayant besoin de soins contre la malnutrition. Cette région est l'une des plus fertiles du pays, mais la plupart des gens mangent essentiellement du manioc, qui a une faible valeur nutritive.

Q: Pourquoi ces personnes ne mangent-elles pas une nourriture plus nutritive?

MC: C'est en partie culturel. La nourriture de base est le manioc. Les gens ne mangent pas d'aliments comme les avocats, les haricots ou les fruits tropicaux bien qu'ils soient très nourrissants et disponibles. L'agriculture est en déclin dans cette partie de la RCA depuis au moins deux générations, principalement à cause du commerce de diamants. Cette région est riche en diamants et de nombreuses personnes ont abandonné l'agriculture et travaillent dans les mines où elles peuvent gagner plus d'argent. Un grand savoir-faire agricole a été perdu. Une récente chute de 33 % du prix du diamant sur le marché international, ainsi que l'introduction de nouveaux règlements industriels par le gouvernement ont eu pour conséquence que de nombreuses personnes qui ont arrêté l'agriculture ne peuvent plus subvenir à leurs besoins et n'ont pas les moyens d'acheter à manger, ce qui a contribué à un taux élevé de malnutrition.

Q: La RCA a besoin d'aide humanitaire ou d'aide au développement?

MC: La crise en RCA est structurelle. Le manque de services de base a atteint un tel niveau que cela a conduit à une crise humanitaire. C'est une situation compliquée que nous devons examiner; une situation humanitaire dans une perspective de développement.

ECHO répond aux besoins humanitaires tout en assurant la liaison avec la délégation de l'Union Européenne en RCA qui met en œuvre un travail de développement. ECHO a donc financé des centres de nutrition thérapeutique dans le sud-ouest du pays pour traiter les enfants souffrant de malnutrition. Dans le nord, touché par des conflits, nous avons financé des écoles de brousse, qui ont pour but de ramener les enfants déplacés à l'école, des soins de santé primaire, des projets en eau et en assainissement mais aussi des interventions pour développer des moyens d'existence visant à ramener les fermiers dans leurs champs.

Il est évident que la RCA aura un énorme besoin en développement et non pas d'aide humanitaire pour sauver des vies, afin de reconstruire le système éducatif, les infrastructures et le secteur agricole afin d'assurer une plus grande stabilité, ce qui est nécessaire pour un développement à long terme.

Q: Quelle est l'importance du défi que connait la RCA?

MC: En 2009, la RCA était le 178ème pays sur les 179 que compte l'indice de développement humain du PNUD, avec 80% de la population vivant avec moins de 2$ par jour. Seulement 26% de la population a accès à l'eau potable; les systèmes éducatif et de santé en RCA sont parmi les plus faibles au monde. Il y a des poches de malnutrition aigüe chez les enfants de moins de 5 ans. La RCA fait donc face à d'énormes défis. La RCA est aussi dans l'ombre de ses voisins plus volatiles et connaît parfois les effets de ces crises, comme par exemple l'incursion des rebelles de l'armée de résistance du seigneur ougandaise (LRA) et l'enlèvement récent des deux travailleurs humanitaires près de la frontière du Tchad.