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Allocution de monsieur Mankeur Ndiaye, Représentant spécial du Secrétaire Général et Chef de la MINUSCA, devant Conseil de Sécurité, 23 juin 2021

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Monsieur le Président,

Mesdames et Messieurs les membres du Conseil de sécurité,

C’est avec beaucoup de plaisir que je me retrouve devant vous afin de vous présenter le rapport du Secrétaire général sur la situation en République centrafricaine (RCA). J’aimerais en premier lieu remercier les membres du Conseil pour leur attention continue et leur soutien unanime à la MINUSCA. La session du Conseil le 7 juin et la déclaration à la presse qui s’en est suivie en atteste. Je salue également la présence des partenaires internationaux de la RCA, notamment le Président João Manuel Gonçalves Lourenço, Président de l’Angola et Président en exercice de la Conférence Internationale sur la Région des Grands Lacs, du Commissaire aux Affaires politiques, à la Paix et à la Sécurité de l’Union Africaine, du représentant du Président en exercice de la Communauté Économique des États de l’Afrique Centrale, et de la Directrice pour l’Afrique de l’Union Européenne, ainsi que des représentants de la délégation permanente de la république centrafricaine et du Tchad.

Le Président Touadéra et les parties prenantes au processus politique ont pris l’engagement de conduire à terme le cycle électoral, avec la tenue d’élections locales au début de l’année 2022 qui devraient largement contribuer à la gouvernance décentralisée, au développement local et à la participation de tous les citoyens à la vie politique, dans l’intérêt de leurs localités respectives. J’invite donc les États membres de l’Organisation des Nations Unies à continuer d’appuyer la RCA pour la tenue de ces élections locales, dont le dernier scrutin remonte à 1988, à travers une contribution au fonds commun du Programme des Nations Unies pour le Développement afin de combler le déficit financier, estimé à neuf million de dollars et avec l’appui de la MINUSCA. Ceci nécessitera le maintien du soutien électoral dans le mandat que vous voudrez bien nous confier lors du prochain renouvellement.

Je reste préoccupé par les conséquences négatives générées par la contre-offensive militaire des forces de défense et de sécurité, et les forces bilatérales et autres personnels de sécurité, pour anéantir la guérilla imposée par la CPC. Nous vivons actuellement, au centre et au nord-ouest de la RCA, une guerre asymétrique avec les groupes armés de la CPC majoritairement responsables des violations graves des droits de l’Homme. Il en a résulté une crise humanitaire sans précédent avec de nouvelles vagues de déplacements et 57 % de la population qui requiert une assistance humanitaire.

Toutefois, il est regrettable de constater que l’extension du contrôle de l’État sur son territoire par le renforcement de la présence des forces de défense et de sécurité ainsi que le déploiement des forces bilatérales et autres personnels de sécurité, légitimement perçus par les populations comme une réponse rapide et efficace aux menaces causées par la CPC, n’aient pu générer l’effet escompté en faveur de la protection des populations civiles. En effet, jamais, par le passé, les violations des droits de l’homme et manquements au droit international humanitaire imputables aux Forces Armées Centrafricaines, forces bilatérales et autres personnels de sécurité, documentées avec exactitude dans les zones sous leur contrôle, n’ont égalé les propensions documentées par la MINUSCA et portées à l’attention des autorités nationales. Cela compromet toute chance de bâtir une cohésion sociale et d’établir une relation de confiance entre les administrés et les gouvernants ; aggrave la marginalisation de certaines communautés ; et fait craindre la radicalisation des groupes armés, alors que ces mêmes facteurs avaient conduit à la crise institutionnelle sans précédent de 2013.

Il s’agit-là d’une nouvelle tendance qui, si l’on n’y prend pas garde, ruinera les maigres progrès difficilement réalisés dans la quête d’une cohésion sociale et de la réconciliation nationale. Le déploiement des forces bilatérales ne gagnera d’utilité et de légitimé qu’à condition de contribuer à la protection des civils contre les exactions des groupes armés, de relever le professionnalisme et l’efficience des forces de défense et de sécurité dans le cadre de la réforme du secteur de la sécurité et de mettre fin à la violence pour libérer, les femmes, les enfants et les populations civiles de la terreur qui les habite, afin de créer un environnement propice à la recherche d’une solution politique durable à la crise centrafricaine. Il est regrettable de constater que le nombre d’incidents de violences sexuelles liées au conflit, enregistré au premier trimestre 2021 est cinq fois supérieur à celui documenté au dernier trimestre 2020.

La mise en place le 4 mai d’une commission d’enquête spéciale pour élucider les allégations de violation du DIDH et du DIH commises par les forces armées centrafricaines, leur allié bilatéral et autres personnels de sécurité, que la MINUSCA avait porté à l’attention du Gouvernement, a suscité un vif intérêt. Cette commission devra cependant permettre d’établir toutes les responsabilités de façon impartiale et en tirer toutes les conséquences judiciaires et politiques. La MINUSCA entend par ailleurs poursuivre la documentation des violations des droits de l’Homme, qui fera l’objet de rapports publics afin de préserver un cadre de dialogue franc, transparent et constructif avec les autorités centrafricaines.

L’ineffectivité de la chaîne de commandement et de contrôle des forces de défense et de sécurité et le défaut d’interlocuteurs crédibles auprès de certaines forces bilatérales dans un contexte de poursuite des opérations militaires contre la CPC ont fini d’installer une confusion dont la résultante est l’accroissement sans précèdent et la persistance sans réponse des violations du SOFA, au nombre de 39 de février à juin 2021. La MINUSCA s’est trouvée régulièrement confrontée à des restrictions de mouvements, fouilles de ses véhicules, harcèlement et menaces de son personnel et violations de ses bases de la part des forces nationales de défense et de sécurité. J’en veux pour preuve la récente invasion de notre Base d’opérations de Bria, Préfecture de la Haute-Kotto, par les FACA venues s’approvisionner en carburant de force. Les violations du SOFA exposent le personnel du maintien de la paix à des dangers injustifiés et remettent en cause la sécurité et la sûreté des Casques bleus.

Le contexte sécuritaire actuel n’épargne pas non plus les acteurs humanitaires, qui œuvrent pour palier une crise exacerbée par la pandémie de COVID-19, les violences de la CPC et les opérations à son encontre. Le nombre de déplacés internes a atteint un niveau sans précédent depuis 2014. Des évictions forcées de personnes déplacées ont même eu lieu début juin dans un site d’élevage de Bambari, lieu protégé par le droit international humanitaire. Alors que 57 % de la population a besoin d’assistance et de protection et que 700 000 personnes sont exposées à la famine, les travailleurs humanitaires ont été 225 fois la cible d’attaques sur les cinq premiers mois de l’année 2021. Les pillages et la militarisation d’infrastructures civiles comme les écoles et les hôpitaux, entravent l’accès - déjà insuffisant - aux services de base. En plus de compromettre la protection des civils et l’assistance humanitaire, la situation actuelle érode le tissu social et nuit aux efforts de paix et de stabilité. Dans un environnement parmi les plus dangereux du monde, la communauté humanitaire a fourni une assistance multisectorielle à plus de 1,2 million de personnes au premier trimestre 2021, notamment grâce à une coordination civilo-militaire efficiente. Cependant, le Plan de réponse humanitaire 2021 n’était financé qu’à hauteur de 35 % au 20 juin. Des financements supplémentaires sont nécessaires pour continuer à soutenir la réponse humanitaire sur toute l’étendue du territoire de la RCA.

La fréquence dans l’utilisation condamnable d’engins explosifs suscite également notre inquiétude et mérite l’attention du Conseil. Cette situation est d’autant plus condamnable qu’elle restreint la liberté de circulation des populations, empêche les activités économiques y compris l’agriculture, l’élevage et le commerce, et réduit la mobilité de la MINUSCA et des acteurs humanitaires. Nous avons partagé nos inquiétudes avec les autorités nationales compétentes et avons encouragé la ratification des conventions internationales pertinentes pour disposer d’un dispositif de prévention et de lutte contre ce fléau.

Sous ce rapport, la cohabitation des forces internationales avec la MINUSCA ne peut plus prospérer sans amoindrir l’efficacité de la Mission. C’est en cela que nous sommes déterminés à mettre en œuvre notre mandat malgré les défis, mais souhaitons, qu’avec le soutien de tous les membres du Conseil, des mesures adéquates soient immédiatement prises, pour créer les conditions optimales pour l’efficacité, l’efficience et l’accroissement des performances de la MINUSCA. Ce qui passe par une meilleure coopération entre les forces conventionnelles présentes en RCA et la MINUSCA dans le strict respect, par tous les acteurs sur le terrain, de la résolution 2552 portant sur son mandat. La MINUSCA a reçu les assurances du Président qui a convoqué, ce 22 juin, une réunion sur la cohabitation des forces internationales et instruit la hiérarchie militaire à explorer, avec tous les acteurs, un modus vivendi et une meilleure coordination. Nous comptons sur les membres du Conseil pour que ce dialogue débouche sur des résultats dans l’intérêt du mandat et d’une cohabitation pacifique entre les forces conventionnelles en présence.

La MINUSCA est résolue à exécuter son mandat et entretient un dialogue stratégique de haut niveau avec le Président, le Premier Ministre et les autorités compétentes pour créer les conditions favorables à l’exécution du mandat de la MINUSCA. Cependant, la sécurité des troupes et du personnel onusiens reste un impératif indérogeable. Je rappelle ainsi que dans le Nord-Ouest de la RCA, zone particulièrement marquée par les opérations contre la CPC, une délégation menée par mon adjointe, ici présente, a été mise en joue le 30 mai dernier. Cet incident, qui ne doit pas rester sans suite, ne nous fera cependant pas renoncer à exercer notre mandat dans la zone ; une équipe humanitaire s’est déjà rendue à Bang, vers la frontière tchadienne, le 19 juin pour livrer de l’aide humanitaire. Nous continuerons à protéger les populations civiles, à soutenir l’assistance humanitaire et à en maintenir l’accès sur toute l’étendue du territoire centrafricain. Ceci vaut également pour la liberté de mouvement de la Mission. À cet égard, je voudrais remercier le Conseil d’avoir accordé à la MINUSCA, par la résolution 2566, les moyens additionnels nécessaires à la mise en œuvre effective de son mandat dans un environnement devenu plus complexe, et à garantir la sécurité et la sûreté des Casques bleus.

À l’heure actuelle, 40 éléments additionnels de l’Unité de Police Constituée rwandaise ont déjà été déployés et nous attendons 300 militaires des forces rwandaises entre la fin du mois de juin et début juillet. La Mission a réajusté sa capacité d’accueil et tous les sites sont en cours de finalisation. Ce renfort permettra, entre autres, d’accroître la présence de la Mission sur le territoire et ainsi renforcer la protection des civils, ce qui correspond à une demande des populations, et également de garantir la sécurité et la sûreté des Casques bleus faire face aux menaces émergentes.

C’est le lieu de relever, pour les dénoncer, les campagnes de désinformation, d’incitation à la violence physique contre le leadership, le personnel et les biens de la MINUSCA et de certains partenaires internationaux qui ont déjà fait l’objet de stigmatisation aux conséquences imprévisibles.

Monsieur le Président,

Parallèlement au renouvellement du pouvoir législatif début mai, le Président Touadéra a initié le renouvellement de l’organe exécutif à la suite de la démission du Premier Ministre Firmin Ngrébada et de son Gouvernement le 10 juin. Les efforts de l’exécutif centrafricain en matière d’engagement bilatéral ont déjà porté leurs fruits, en permettant par exemple d’apaiser les tensions avec le Tchad à la suite de l’incident à la frontière tchado-centrafricaine le 30 mai et d’éviter une dégradation des relations diplomatiques depuis.

Je me réjouis de l’annonce par le Président Touadéra le 10 juin de la tenue prochaine, sur le territoire centrafricain, du dialogue républicain. Pour être décisif et fécond, celui-ci doit être inclusif afin de permettre une participation effective de tous les segments de la société centrafricaine. Il est à noter que les consultations nationales ont déjà permis de consolider les Termes de Reference du dialogue républicain en suggérant un agenda en neuf points. De façon constructive, les recommandations formulées par les parties prenantes lors des consultations préliminaires ont déjà permis de décrisper les tensions politiques avec la levée le 31 mai dernier de l’interdiction de sortie du territoire qui pesait sur certains leaders de l’opposition démocratique. La participation de la Coalition Démocratique de l’Opposition 2020 (COD-2020) au dialogue républicain reste ainsi envisageable en dépit de leur refus de prendre part aux consultations nationales. Leur rencontre le 16 juin avec le nouveau Premier Ministre en témoigne.

La mise en œuvre d’un accord de paix connaît souvent des hauts et des bas. Les efforts entrepris pendant la période écoulée pour la revitalisation de l’Accord Politique pour la Paix et la Réconciliation témoignent de la viabilité de cet outil pour la paix et la stabilité en RCA, malgré les interrogations sur son devenir que l’avènement de la CPC a légitimement soulevées. Le cadre de dialogue qu’il continue d’offrir doit servir à la mise en œuvre des engagements des parties signataires. J’y vois une opportunité renouvelée d’accélérer la dissolution des groupes armés et le réengagement dans l’Accord des éléments prêts à se dissocier de la CPC et à renoncer à la violence.

La MINUSCA continuera à soutenir le Gouvernement, en synergie avec les autres partenaires internationaux, dans la mise en œuvre de l’Accord comme dans celle de sa stratégie de restauration de l’autorité de l’État, notamment dans le renforcement des capacités des forces de défense et de sécurité. L’évaluation de la mise en œuvre de la stratégie nationale de réforme du secteur de la sécurité a permis de dégager les priorités qui solliciteront l’entière attention et la pleine implication du Gouvernement et requièrent un soutien coordonné et transparent des partenaires internationaux. Il s’agit notamment du soutien à la bonne gouvernance du secteur de la sécurité ; de la promotion du contrôle démocratique de l’armée ; de la restauration de chaînes de commandement au sein des forces de défense et de sécurité ; et de l’amélioration de la coordination, tant nationale qu’internationale. Il résulte aussi de cette même évaluation le besoin d’étendre la réforme à tous les secteurs de la sécurité, particulièrement les eaux et forêts et la douane qui contribuent à la protection des ressources naturelles et à la génération de recettes étatiques.

Monsieur le Président,

Mesdames et Messieurs les membres du Conseil de sécurité,

Comme indiqué devant vous il y a quinze jours, la visite de la délégation ONU-AU-CEEAC-EU du 2 au 5 juin en RCA a permis de constater un appel à la normalisation des relations avec les partenaires internationaux. La déclaration publique du Président Touadéra s’engageant à prendre « les dispositions pour permettre aux partenaires de remplir au mieux leur mission » doit être, maintenant et sans plus attendre, suivie d’effets. En rencontrant dès sa prise de fonction l’Ambassadrice de la délégation de l’Union Européenne et l’Ambassadeur représentant la Communauté Économique des États de l’Afrique Centrale (CEEAC) en RCA, les 16 et 17 juin respectivement, le Premier Ministre insuffle un élan positif au futur Gouvernement, qui devrait être mis en place dans les prochaines heures, pour que celui-ci continue à travailler avec lesdits partenaires.

Les opérations militaires contre les groupes armés de la CPC ne seront pas suffisantes pour ramener la paix, la sûreté et la sécurité. C’est pour cette raison que nous apprécions le nouvel élan que le Président Touadéra insuffle aux processus politique et de paix. Cet élan épouse les contours de sa volonté telle qu’exprimée à la Mission conjointe Union Africaine - Nations Unies - Communauté Économique des États de l’Afrique Centrale - Union Européenne. Il nous faudra saisir cette nouvelle opportunité pour harmoniser les initiatives régionales et encourager le futur Gouvernement à mobiliser le soutien de tous les partenaires internationaux pour la réussite du dialogue politique inclusif ainsi que pour l’appropriation et la mise en œuvre effective de toute feuille de route qui découlerait de la Conférence Internationale sur la Région des Grands Lacs et de la Communauté Économique des États de l’Afrique Centrale avec le concours de l’Union Africaine. Je voudrais saluer les initiatives prises par le Président João Manuel Gonçalves Lourenço, qui a réuni deux sommets sur la République centrafricaine et qui a également supervisé le travail fait par les Ministres des Affaires étrangères de l’Angola et du Rwanda pour finaliser la feuille de route pour le règlement de la crise centrafricaine. Cette initiative a tout le soutien des Nations Unies et de la MINUSCA.

Aujourd’hui plus que jamais, nous avons besoin du soutien du Conseil. Les conditions de mise en œuvre de notre mandat ont évolué avec des menaces protéiformes. De manière générale, les Casques bleus et le personnel des Nations Unies sont exposés à davantage de risques. Les discours de haine et d’incitation à la violence contre la MINUSCA et des partenaires de la République Centrafricaine se sont multipliés ces derniers mois, toujours alimentés et instrumentalisés par des acteurs proches de la majorité présidentielle. Le Président Touadéra s’est engagé à y mettre un terme et à faire respecter le SOFA. Nous attendons la concrétisation de cet engagement par le futur Gouvernement qui suscite beaucoup d’espoir. Malgré les innombrables défis, il existe une opportunité, portée par le futur Gouvernement à venir et notamment dans le cadre de l’Accord Politique, de faire renouer de manière pérenne la Centrafrique avec la stabilité, la paix et le développement. La MINUSCA, pour sa part, sera au rendez-vous en portant haut et fort les principes et les valeurs des Nations Unies.

Je vous remercie.

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