La quête d’intégration d’Hadjidjatou ou à la poursuite d’un domicile fixe au Cameroun

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from World Bank
Published on 20 Jun 2018 View Original

LES POINTS MARQUANTS

  • La recudescence de conflits violents dans le monde depuis 2010 a entraîné un nombre record de déplacés de force, dont 90 % vivent dans des pays en développement, comme Hadjidjatou réfugiée au Cameroun avec sa famille depuis 2007.

  • Avec plus de 337 388 réfugiés recensés sur son territoire et concentrés dans la région la plus pauvre du pays, le Cameroun est le 7e pays d’accueil d’Afrique.

  • C’est le premier pays à bénéficier du nouveau mécanisme financier de l’Association internationale de développement (IDA) qui intègre aide humanitaire et appui au développement des communes d’accueil.

KOUBA, CAMEROUN, le 20 juin 2018—Hadjidjatou Djibrilla vit dans la pauvreté, comme la plupart des habitants de la petite commune de Kouba, dans la région Est du Cameroun où elle est arrivée avec son mari en 2007. Car cette Centrafricaine de 38 ans est également réfugiée depuis 12 ans. Elle a été contrainte de fuir son pays en 2006 lorsque les combats entre le gouvernement et les forces rebelles se sont intensifiés. Fuir pour avoir la vie sauve, fuir pour offrir un meilleur avenir à leurs deux enfants, fuir et tout laisser derrière soi : maison, biens, statut social, famille, amis.

Une crise humanitaire et un enjeu de développement

Aujourd’hui, Hadjidjatou vit toujours à Kouba avec son mari et ses 10 enfants, sept filles et trois garçons, les huit plus jeunes étant nés sur le sol camerounais. Sa famille et elle cohabitent avec 250 000 autres réfugiés centrafricains dans la même situation et actuellement répartis entre la région de l’Est et celle de l’Adamaoua. Les réfugiés centrafricains représentent désormais 20 % de la population de la région Est et 6 % de la population de la région de l’Adamaoua. Dans la région Est, ils sont pour la plupart installés dans la commune de Garoua-Boulai, dans le camp de Gado-Bazere qui accueille près de 25 000 personnes, soit plus de 7000 ménages. Les autres, comme Hadjidjatou, sont directement accueillis au sein des communes. À Kouba, 350 des 800 habitants sont des réfugiés.

Avec plus de 337 388 réfugiés recensés sur son territoire en février 2018, le Cameroun est le 13e plus grand pays d’accueil au monde et le 7e pays d’Afrique. La plupart de ces personnes ne rentreront probablement jamais chez elles. Soit parce qu’elles ont subi un traumatisme trop important pour pouvoir regarder en arrière, soit parce qu’elles ont été déracinées trop longtemps. Aujourd’hui, plus de la moitié des réfugiés dans le monde sont déplacés depuis plus de quatre ans. « Je ne veux plus repartir, je me sens en sécurité ici et mes enfants grandissent en paix. La guerre n’est pas finie chez moi, pourquoi rentrer ? Je suis sûre que mes parents et mes frères et sœurs ne sont plus là-bas », confie Hadjidjatou émue. Elle vit aujourd’hui du commerce du manioc qu’elle transforme elle-même en farine.

Il ne s’agit donc plus de parer au plus urgent en traitant cela comme une crise humanitaire temporaire mais d’apporter une solution durable, qui permette d’offrir un nouveau départ à ces hommes, femmes et enfants, tout en atténuant les pressions auxquelles font face les communes d’accueil, déjà très pauvres. Les difficultés d’accès aux services sociaux de base, comme l’eau, la santé ou encore l’éducation ne pourront être adressées efficacement sans une approche qui intègre toutes ces dimensions. Une approche qui devra également prendre en compte la situation plus spécifique des femmes et des jeunes filles, qui représentent 53 % des réfugiés au Cameroun et sont très souvent les premières victimes de violences sexuelles. « Ces dernières sont particulièrement vulnérables dans les camps lorsqu’elles vont chercher du bois ou de l’eau, utilisent les douches et toilettes la nuit ou doivent se déplacer seules en dehors du camp », explique un employé humanitaire.

Un mécanisme financier inédit et un montant record pour associer aide humanitaire et développement local

C’est pour relever ce défi et aider les pays pauvres à répondre à la fois aux besoins des réfugiés et des populations d’accueil que la Banque mondiale a changé d’approche et débloqué une enveloppe spéciale de 2 milliards de dollars à travers un sous-guichet pour les réfugiés de l’Association internationale de développement (IDA) pour la période IDA-18 (2017-2020). Le 2 mai 2018, le Cameroun a été le premier pays à bénéficier de ce mécanisme qui lui versera 274 millions de dollars pour apporter un financement supplémentaire à quatre projets existants dans les secteurs du développement et de la protection sociale, de l’éducation et de la santé. Il fait partie des pays pilotes (Tchad, Niger, Ouganda, République du Congo, Djibouti, Éthiopie et Pakistan) sélectionnés pour tester ce nouveau soutien intégré.

« Le fait que le Cameroun ait été sélectionné parmi 8 pays pilotes pour bénéficier de ces ressources supplémentaires IDA-18, spécialement dédiées aux réfugiées et aux communes d’accueil, nous permettra de cibler directement ces personnes dans les projets existants, mais aussi d’appuyer l’État qui peut être très souvent être débordé dans la gestion de l’afflux des réfugiés au niveau régional », explique Elisabeth Huybens, directrice des opérations de la Banque mondiale pour le Cameroun.

Quatre projets et trois partenaires pour harmoniser l’aide

Alors que la situation sécuritaire continue d’être préoccupante le long de la frontière avec la Centrafrique et le Nigéria, le Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), (a) est déjà très actif dans la région et travaille étroitement avec les autorités. Il s’agit donc d’un partenaire essentiel dans la fourniture de services, mais aussi pour le développement d’actions en faveur du dialogue, des échanges et de l’insertion socio-économique des réfugiés et des populations d’accueil.

« Le HCR se réjouit de ce financement destiné à améliorer l’accès des réfugiés, et des Camerounais qui les accueillent, à la santé, l’éducation et d’autres services sociaux, à travers des projets co-organisés avec la Banque mondiale et les autorités locales. Cette nouvelle approche montre que la présence de réfugiés peut également contribuer au développement des communautés hôtes », indique Kouassi Lazare Etien, représentant du HCR au Cameroun.

Parmi ces projets, la troisième phase du Programme national de développement participatif (PNDP) – permettra d’améliorer l’offre de service et de cohésion sociale dans les communes d’accueil en mettant en place des activités de développement communautaire et en renforçant les capacités de gestion et d’accueil des administrations locales. Il prévoit notamment de prendre en compte les préoccupations des réfugiés dans les décisions municipales, mais également d’intervenir sur les questions délicates telles que les violences liées au genre ou l’accès au foncier.

Le projet de Filets sociaux va intensifier ses actions dans les régions d’accueil et celles ayant un risque accru d’afflux de réfugiés, mais aussi dans les autres régions pauvres et fragiles. Le projet prévoit d’inclure les réfugiés dans le système national de protection sociale en leur délivrant notamment une pièce d’identité ou la même aide à l’emploi que les citoyens.

Aujourd’hui dans le monde, 51 % des réfugiés sont des enfants et leur scolarisation est donc un enjeu important. Au Cameroun, le programme d’appui à la réforme de l’éducation aidera le ministère de l’éducation de base à aider les écoles de ces régions à réintégrer les enfants dans un cursus normal en mettant en place un système de réaction rapide et d’éducation spécialisée, et en augmentant la fourniture de manuels scolaires. Il déploiera également davantage d’enseignants rémunérés par l’État, formés à une pédagogie adaptée aux enfants en situation vulnérable.

Enfin, afin que le système de santé camerounais parvienne à prendre en charge ses habitants et les réfugiés, le programme de renforcement de la performance du système de santé fournira des soins de première nécessité pour répondre aux besoins urgents en matière de santé, de nutrition, de fourniture d’eau potable et de services sanitaires et d’hygiène (WASH).

Un emploi, la construction de nouvelles salles de classe où ses enfants pourront grandir avec les autres enfants, la possibilité d’être suivi médicalement avec ses enfants ou de pouvoir posséder un lopin de terre à cultiver…et l’obtention d’actes de naissances et de pièces d’identité pour sa famille devraient permettre à Hadjidjatou de pouvoir se projeter dans le futur en troquant son statut de réfugiée contre celui de citoyenne.