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Liberia : Il faut protéger les réfugiées ivoiriennes contre les abus sexuels

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Des femmes et filles ivoiriennes réfugiées dans l’est du pays sont contraintes à échanger des rapports sexuels contre un abri et de la nourriture

Avril 21, 2011

Réfugiées ivoiriennes ayant pu fuir la violence en Côte d'Ivoire avec quelques biens personnels, peu après leur arrivée dans le comté de Grand Gedeh dans l'est du Libéria, en avril 2011.

(Genève, le 21 avril 2011) - Des dizaines de femmes et filles réfugiées ivoiriennes récemment arrivées dans l'est du Liberia ont affirmé qu'elles ont dû se livrer à des rapports sexuels pour obtenir de la nourriture, un abri ou de l'argent appropriés, a déclaré Human Rights Watch aujourd'hui. Le gouvernement libérien, la police et les agences concernées des Nations Unies devraient prendre des mesures urgentes pour protéger et aider les femmes et filles vulnérables, notamment en construisant rapidement des abris protégés et en les aidant à obtenir de la nourriture suffisante et appropriée, a ajouté Human Rights Watch.

Pendant quatre jours début avril 2011, deux chercheurs de Human Rights Watch se sont entretenus avec 55 femmes et filles ivoiriennes, dont certaines n'avaient pas plus de 13 ans, qui s'étaient réfugiées dans le comté de Grand Gedeh au Liberia. Elles ont indiqué qu'en l'absence d'aide alimentaire adéquate, plusieurs d'entre elles avaient été contraintes à avoir des rapports sexuels afin d'obtenir de l'argent ou de subvenir à des besoins élémentaires pour les aider à survivre avec leurs enfants. Au regard du droit libérien, les rapports sexuels avec une fille de moins de 18 ans sont considérés comme un viol et sont passibles d'une peine allant jusqu'à la réclusion à perpétuité.

« Des femmes et des filles vulnérables se trouvant dans certaines parties de l'est du Liberia après avoir fui les violences effroyables en Côte d'Ivoire sont maintenant soumises à des abus sexuels », a expliqué Gerry Simpson, chercheur senior sur les réfugiés et chargé de plaidoyer pour Human Rights Watch, qui a dirigé la recherche. « Elles nous ont assuré n'avoir pas eu d'autre choix que de se livrer à des rapports sexuels pour subvenir à des besoins élémentaires et urgents de nourriture et d'abri. »

Les agences de l'ONU, soutenues par les bailleurs de fonds, devraient identifier les femmes et filles réfugiées vulnérables, et leur fournir une nourriture appropriée et un abri protégé, tandis que les autorités chargées de l'application des lois devraient engager des poursuites contre les individus qui commettent des crimes à leur encontre, a déclaré Human Rights Watch.

La plupart des femmes et la grande majorité des filles interrogées par Human Rights Watch ont expliqué que leurs maris ou leurs parents avaient été tués ou bien qu'elles avaient été séparées d'eux avant de fuir la Côte d'Ivoire, même si quelques-unes des filles ont indiqué qu'elles avaient des relations sexuelles pour survivre et subvenir aux besoins de leurs parents.

Une femme de 25 ans se trouvant au centre de transit de Toe Town et qui avait été violée successivement par trois hommes armés en Côte d'Ivoire avant de prendre la fuite pour le Liberia a déclaré : Je dois m'occuper de cinq enfants et la nourriture ici les rend malades. Je dois gagner de l'argent pour me procurer une autre nourriture. Lorsque j'ai des rapports sexuels avec des hommes à Toe Town, ils me demandent de faire des choses que je ne veux pas faire et disent qu'ils ne me paieront pas si je n'accepte pas. J'ai besoin de l'argent, alors je n'ai pas le choix et je fais ce qu'ils disent.

Au 14 avril 2011, près de 150 000 réfugiés ivoiriens - dont près de 6 000 filles de 12 à 17 ans et environ 35 000 femmes de moins de 60 ans -se trouvaient au Liberia après avoir fui la Côte d'Ivoire depuis la fin novembre 2010 pour échapper aux violences généralisées dans ce pays, selon l'agence de l'ONU pour les réfugiés.

La plupart se sont installés dans environ 150 villages proches de la frontière, où de nombreux villageois libériens indigents et ployant sous l'afflux des réfugiés ont été généreusement leurs hôtes, même si certains villageois ont demandé aux réfugiés de partir en raison d'un manque de nourriture et de logements.

Les femmes et filles réfugiées ont expliqué à Human Rights Watch que le boulgour, une céréale distribuée par le Programme d'aide alimentaire de l'ONU (PAM), les rendait malades et que leurs enfants souffraient du même problème. Des représentants du PAM ont indiqué à Human Rights Watch que l'agence avait informé les bailleurs de fonds en janvier qu'elle préfèrerait désormais recevoir du riz, ou de l'argent pour acheter du riz, pour les réfugiés.

Le 11 avril, le PAM a commencé à enseigner aux réfugiés dans certains endroits du comté de Grand Gedeh la meilleure façon de préparer le boulgour. Le 20 avril, le PAM a signalé qu'il avait reçu une quantité limitée de riz pour couvrir les besoins de quelques milliers de réfugiés pendant un mois et qu'il attendait suffisamment de riz pour nourrir près de 140 000 réfugiés pendant deux mois qui devait arriver dans les prochains mois.

Human Rights Watch a trouvé des femmes et filles réfugiées dans des situations désespérées, se livrant à des rapports sexuels pour obtenir de l'argent afin de se procurer de la nourriture et un abri, dans chaque type d'endroit où les réfugiés se sont installés dans le comté de Grand Gedeh : dans un centre de transit de réfugiés près d'une petite ville où les femmes et filles monnayaient leur corps la nuit, dans une grande ville et dans un certain nombre de villages qui ont accueilli des réfugiés.

Les femmes et les filles ont expliqué que des hommes les abordaient pendant la nuit dans des villages, alors qu'elles tentaient de dormir dans des écoles hébergeant des dizaines ou des centaines de réfugiés ou en plein air, ou bien pendant la journée dans les villages et les villes. Ces hommes offraient de leur donner de la nourriture, un abri ou de l'argent en échange de rapports sexuels.

Les femmes et filles réfugiées à Grand Gedeh ont ajouté qu'elles avaient de plus en plus de mal à trouver de la nourriture et un abri car les villages croulent sous le nombre de réfugiés. Nombre de celles qui ont trouvé des places dans des familles d'accueil en ville ont confié à Human Rights Watch que les familles les menaçaient parfois de violences et les forçaient à travailler ou à avoir des rapports sexuels en échange d'abri et de nourriture.

Certaines ont indiqué avoir été contraintes par leurs familles d'accueil à faire des travaux ménagers pendant de longues heures chaque jour en échange d'une place sur le sol la nuit et de restes de nourriture. Certaines ont affirmé que les hommes dans les familles leur refusaient de la nourriture si elles repoussaient leurs avances sexuelles.

Les réfugiés dans de nombreux villages - en particulier dans le comté libérien de Nimba, dont la plupart sont arrivés avant le 24 février - veulent rester dans les villages où les partenaires du PAM ont fait des distributions de nourriture. Le Haut Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés (UNHCR) et les agences d'aide ont ajouté que les femmes qui s'y trouvent veulent rester à proximité de leurs villages de l'autre côté de la frontière.

Toutefois, la situation est différente dans les villages dans le comté de Grand Gedeh, où nombre de femmes et filles réfugiées ont indiqué à Human Rights Watch qu'elles préfèreraient aller dans des camps pour recevoir de la nourriture et un abri afin qu'elles puissent cesser de recourir aux rapports sexuels pour nourrir leurs familles. À la date du 18 avril, le PAM avait distribué du boulgour à certains de ces réfugiés : 9 000 dans 17 villages et la ville de Zwedru et environ 11 000 dans le centre de transit de réfugiés de Toe Town.

« Les camps de réfugiés sont généralement une option de dernier recours parce qu'ils rendent les réfugiés entièrement dépendants des agences d'aide », a rappelé Gerry Simpson. « Mais dans le comté de Grand Gedeh, les camps semblent maintenant la seule façon de veiller à ce que les femmes et les filles puissent être rapidement et correctement nourries, logées et protégées. »

Human Rights Watch a appelé l'agence de l'ONU pour les réfugiés, le HCR, à donner la priorité à la création de camps dans le comté de Grand Gedeh pour les réfugiés souhaitant s'y rendre. L'organisation a également appelé l'agence à faire en sorte de déployer rapidement des observateurs de protection dans le comté pour identifier les femmes et les filles vulnérables qui se livrent à des rapports sexuels pour survivre ou qui subissent d'autres formes d'exploitation.

Plus de la moitié des femmes et des filles interrogées par Human Rights Watch qui se livraient à des rapports sexuels pour survivre ont déclaré être exposées à des violences ou des menaces de violences si elles refusaient de se prêter à certains actes sexuels ou si elles insistaient sur l'utilisation de préservatifs. Au regard du droit libérien, le sexe coercitif, notamment les menaces de violences, constitue un viol, passible d'une peine pouvant aller jusqu'à la réclusion à perpétuité.

Deux sœurs, âgées de 18 et 22 ans, vivant à Toe Town ont expliqué qu'elles avaient la charge de dix enfants à nourrir. Elles ont confié à Human Rights Watch que certains des hommes avec qui elles avaient eu des rapports sexuels leur avaient donné des gifles et des coups de poing quand elles refusaient de se conformer à leurs exigences. Une jeune femme de 20 ans, également à Toe Town, a déclaré qu'un homme l'avait saisie à la gorge lorsqu'elle lui a demandé de mettre un préservatif.

Human Rights Watch a appelé le système libérien de justice pénale, notamment la police dans des villes comme Zwedru et Toe Town, à prendre des mesures raisonnables pour veiller à la protection des femmes et filles réfugiées. Ces mesures pourraient inclure des patrouilles dans des endroits où des abus sexuels à l'encontre des femmes et filles réfugiées sont susceptibles d'être commis, tels que les hôtels, les bars, les clubs et les restaurants, ainsi que l'arrestation et les poursuites judiciaires contre les individus qui utilisent la violence, ou menacent de l'utiliser, contre les femmes et filles réfugiées, ou qui ont des rapports sexuels avec des jeunes filles de moins de 18 ans.

Human Rights Watch a également appelé la police à recourir aux structures existantes de police de proximité pour encourager les Libériens concernés à signaler les abus et les viols des femmes et filles réfugiées. Human Rights Watch a demandé aux bailleurs de fonds d'aider le Liberia à faire en sorte que ses systèmes de police et de justice puissent faire face et garantir la sécurité des réfugiés.

« Les femmes et filles réfugiées dans l'est du Liberia sont convaincues de ce qu'il faut pour qu'elles puissent survivre sans devoir échanger des rapports sexuels contre des nécessités de base », a conclu Gerry Simpson. « Malgré les nombreux défis logistiques dans l'est du Liberia, les mesures que les agences de l'ONU doivent prendre sont claires : apporter du riz aux réfugiés, mettre en place des camps pour assurer un abri et la sécurité, et identifier les femmes et filles vulnérables. »

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