Burundi

Burundi : Les enlèvements et les meurtres répandent la peur

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Le Conseil de sécurité de l'ONU devrait insister sur le déploiement d'une force de police internationale

(Nairobi) – Les autorités du Burundi s'en prennent avec une brutalité accrue aux opposants présumés, a déclaré Human Rights Watch aujourd'hui. Les forces gouvernementales tuent, enlèvent, torturent et arrêtent arbitrairement de nombreuses personnes, à un rythme alarmant.

Alors que la capitale, Bujumbura, s'enfonce de plus en plus dans une situation de non-droit, les violations des droits humains ont pris des formes nouvelles. Alors que la découverte de cadavres dans les rues de Bujumbura était un phénomène quotidien pendant la seconde moitié de 2015, de nombreuses violations se produisent désormais à l’abri des regards, les forces de sécurité emmenant des personnes dans le plus grand secret et déclinant ensuite toute responsabilité pour leur sort.  

«La police, l'armée et les services de renseignement burundais, ainsi que les membres de la ligue des jeunes du parti au pouvoir, ont recours à des méthodes de plus en plus brutales pour punir et terroriser ceux perçus comme opposants», a déclaré Daniel Bekele, directeur de la division Afrique à Human Rights Watch. «Les forces gouvernementales et le parti au pouvoir traitent les opposants présumés avec une cruauté et une brutalité extrêmes, ce qui pourrait causer une nouvelle escalade de violence. »

Les forces de sécurité ont torturé ou maltraité des opposants présumés si gravement lors de leur arrestation ou de leur détention que certains d'entre eux ont failli mourir. Les forces de sécurité ont frappé les victimes avec des pierres ou des briques, ou à coups de crosse de fusil ou de barre de fer. La plupart des personnes arrêtées sont de jeunes hommes accusés d'être membres ou partisans de groupes armés d'opposition.

Les chercheurs de Human Rights Watch ont interrogé plus de 63 personnes à Bujumbura entre novembre 2015 et février 2016, dont des victimes et des membres de leurs familles, des témoins, des habitants des quartiers où les abus ont été commis, des défenseurs des droits humains, des avocats, des journalistes, des autorités judiciaires, des membres des forces de sécurité, des diplomates, des membres du personnel des Nations Unies et d'autres sources.

Lors de la visite de ses chercheurs à Bujumbura, Human Rights Watch a sollicité des entretiens auprès des autorités gouvernementales burundaises, mais n'a pas reçu de réponse. Le 18 février, le conseiller en communication du président, Willy Nyamitwe, a envoyé à Human Rights Watch le message suivant sur Twitter: «Je dispose de fortes preuves que HRW travaille avec le Rwanda et avec l'opposition radicale. Par conséquent, il n'y a pas lieu de leur parler.»

Les chercheurs de Human Rights Watch au Burundi ont documenté une nouvelle pratique alarmante d'enlèvements et de possibles disparitions forcées, en particulier depuis décembre. De nombreuses familles n'ont pas pu obtenir de nouvelles de leurs proches depuis qu'ils ont été emmenés par les forces de sécurité. Beaucoup des personnes arrêtées sont présumées mortes. La police et les services de renseignement, ou leurs intermédiaires, ont demandé à certaines familles des rançons exorbitantes, sans garantie que leurs proches seront libérés ni même la moindre certitude qu'ils sont toujours vivants.

Des policiers et des militaires, souvent accompagnés de membres de la ligue des jeunes du parti au pouvoir, connus sous le nom d'Imbonerakure, ont procédé à des arrestations arbitraires de grande échelle lors d'opérations de perquisition. Ces opérations ont également résulté en de nombreuses exécutions extrajudiciaires. De nombreux habitants ont quitté leur quartier de crainte de nouvelles opérations similaires de la part de la police ou de l'armée.

Dans certains cas, des personnes ont été tuées d'emblée et leurs corps abandonnés sur place. Ce fut le cas, par exemple, le 11 décembre, quand les forces de sécurité ont tué par balles de nombreuses personnes à la suite d'attentats contre quatre installations militaires attribués à l'opposition. Le porte-parole de l'armée a déclaré que 87 personnes avaient été tuées le 11 décembre, dont 79 «ennemis» et huit militaires ou policiers. Sur la base d'entretiens approfondis avec toute une série de sources, Human Rights Watch estime qu’en réalité, le nombre est bien supérieur et que de nombreuses victimes n'étaient pas impliquées dans les attentats. Dans d'autres cas, les corps des victimes ont été abandonnés ailleurs, enterrés dans des fosses communes ou emportés vers des destinations inconnues.

D'autres personnes ont survécu à des attaques extrêmement violentes leur ayant causé d’horribles blessures – mutilations, os broyés, gorges tranchées, tentatives de strangulation et passages à tabac à coups de barre de fer. Depuis lors, certaines ont succombé à ces blessures, tandis que d'autres, laissées pour mortes, ont survécu.

Les victimes et les témoins d'abus sont terrifiés à l'idée de parler à quiconque ou de se déplacer en ville. Leur peur est exacerbée par le fait que des personnes se sont mutuellement dénoncées aux forces de sécurité. Les tactiques du gouvernement ont répandu la méfiance parmi la population.

Les groupes armés d'opposition ont eux aussi accru leurs attaques, tuant des  Imbonerakure et d'autres membres du parti au pouvoir, ainsi que des membres des forces de sécurité. Ces attaques entraînent presque toujours de violentes représailles de la part des forces de sécurité, a déclaré Human Rights Watch.

Human Rights Watch a documenté des cas dans lesquels des réfugiés burundais au Rwanda ont été recrutés et ont reçu une formation militaire afin de rejoindre des groupes armés d'opposition burundais, entre mai et juillet 2015. Ils ont été recrutés par des réfugiés burundais et formés par des Burundais et des Rwandais. Dans un courrier adressé à Human Rights Watch en date du 22 février, la Secrétaire permanente du ministère rwandais de la Justice a affirmé que le gouvernement rwandais « a eu vent de certaines allégations générales concernant une certaine insécurité parmi les réfugiés burundais », et qu'il est « intrigué par ces allégations et est à la recherche d'informations pouvant être utiles à d'éventuelles enquêtes ».

« Les attentats par les groupes d'opposition sont devenus de plus en plus ciblés, visant des membres ou des sympathisants du parti au pouvoir et des forces de sécurité », a affirmé Daniel Bekele. « Contrairement à ce qu'affirment leurs dirigeants lorsqu'ils disent qu'ils veulent défendre la population, les tactiques qu'ils emploient exposent les citoyens burundais ordinaires au risque de nouveaux abus. »

Les attaques à la grenade ont été fréquentes à Bujumbura, y compris dans le centre-ville, tout au long des mois de janvier et février, faisant plusieurs morts et de nombreux blessés. L'identité des auteurs n'est pas connue. Médecins Sans Frontières a affirmé que son centre de traumatologie à Bujumbura avait traité 116 personnes en moins d'une semaine – dont 61 blessées dans des attentats à la grenade le 15 février, et 55 le 11 février.

Des habitants de Bujumbura ont affirmé à Human Rights Watch qu'il n'y avait même plus de semblant d’Etat de droit. Ils ont dit que le comportement des forces de sécurité indiquait que la chaîne de commandement était en train de se rompre et que les policiers, les militaires, et les  Imbonerakure faisaient ce que bon leur semblait, en totale impunité. « Il n'y a plus de loi et personne ne s'en soucie », a déclaré une femme.

Des habitants de Bujumbura ont déclaré qu'ils voyaient souvent des  Imbonerakure vêtus d'uniformes de l'armée ou de la police, portant des armes et opérant côte à côte avec la police, ce qui rendait difficile de les distinguer des véritables forces de sécurité. Certains habitants ont affirmé à Human Rights Watch avoir reconnu des  Imbonerakure de leur quartier portant des uniformes de police.

Ni le gouvernement burundais ni l'opposition armée ne font le moindre effort pour mettre fin à la spirale d’abus, a constaté Human Rights Watch. Au contraire, ils durcissent leurs positions, sachant qu'ils n'auront pas à répondre de leurs actes.

Le président Pierre Nkurunziza devrait dénoncer publiquement les abus des forces de sécurité et s'assurer que les responsables soient amenés à rendre des comptes, a déclaré Human Rights Watch. Les dirigeants de l'opposition devraient pour leur part ordonner à leurs partisans de cesser leurs abus. Le gouvernement rwandais ne devrait pas permettre, soutenir ou participer à la formation militaire de membres de groupes armés responsables de violations des droits humains au Burundi.

Le gouvernement burundais devrait accorder un plein accès aux deux rapporteurs spéciaux des Nations Unies et au membre de la Commission africaine des droits de l'homme et des peuples, mandatés par le Conseil des droits de l'homme de l'ONU pour enquêter sur les abus commis au Burundi. En tant que membre du Conseil des droits de l'homme, le Burundi a l'obligation de coopérer avec les représentants du Conseil et de se conformer aux normes les plus exigeantes en matière de droits humains. S’il y manque, son statut d'État membre pourrait se trouver remis en cause.

Le Conseil de sécurité de l'ONU devrait d'urgence chercher à obtenir l'accord du gouvernement burundais pour le déploiement d'une mission politique de l'ONU robuste et dotée d'une importante composante de police internationale, qui serait basée dans les quartiers les plus affectés par les violences. Sa présence pourrait dissuader ou réduire les abus et les attentats de la part des deux camps.

Compte tenu d’informations concernant l'implication de commandants de haut rang de la police, de l'armée et des services de renseignement dans de graves abus commis au Burundi, l'ONU devrait redoubler d'efforts pour passer en revue le personnel burundais déployé au sein de missions de maintien de la paix et en exclure ceux connus pour des violations avérées des droits humains. L’Union africaine devrait urgemment mettre en place un mécanisme de vetting.

« Les victimes d'abus au Burundi étant paralysées par la peur, les cas mis en lumière ne constituent que la partie émergée de l'iceberg », a conclu Daniel Bekele. « Le gouvernement et l'opposition devraient immédiatement maîtriser leurs membres et leurs partisans afin de briser le cycle des violences. »

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