Burundi

Burundi : La crise politique pourrait changer la donne

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BUJUMBURA, 26 juin 2007 (IRIN) - En mai dernier, au moment où les bailleurs de fonds internationaux ont promis de verser 665,6 millions de dollars au Burundi, dans le cadre d'un programme de réduction de la pauvreté sur trois ans, l'avenir du pays s'annonçait radieux. Mais la crise politique qui se prépare pourrait bien changer la donne, selon plusieurs observateurs.

Cette crise, à la fois au sein et hors du parti au pouvoir, a commencé au début de l'année 2007, lorsque Hussein Radjabu, président du Conseil national pour la défense de la démocratie - Forces pour la défense de la démocratie (CNDD-FDD), a été mis sur la touche.

M. Radjabu avait un rôle central au CNDD-FDD, depuis l'époque où celui-ci n'était encore qu'un groupe rebelle jusqu'à ce qu'il devienne un parti politique. Il a également joué un rôle dans la formation du gouvernement du président Pierre Nkurunziza, entré en fonction en août 2005.

Selon les observateurs, M. Radjabu était l'éminence grise du parti et influait notablement sur les décisions prises dans certains domaines tels que les nominations au sein du gouvernement, l'armée, les services diplomatiques et les passations de marchés publics.

D'où l'effet de surprise lorsque, au cours d'un congrès du CNDD-FDD tenu en février, en l'absence de M. Radjabu, celui-ci a été remplacé par Jérémie Ngendakumana, ancien ambassadeur du Burundi au Kenya.

Peu après, l'immunité parlementaire de M. Radjabu lui a été retirée et, en avril, il a été accusé de fomenter une guerre, et arrêté.

Accusé d'être une menace contre l'Etat, M. Radjabu a comparu devant les tribunaux le 29 mai ; il devait également comparaître le 15 juin, mais cela n'a pas eu lieu.

Hafsa Mossi, porte-parole du gouvernement et ministre de l'Information a refusé de s'exprimer sur le sujet, affirmant que cette crise présumée au sein du parti n'était pas un sujet de préoccupation pour le gouvernement.

« Au niveau du gouvernement, ils [les autorités] ne connaissent pas l'évolution de cette crise ; [ce n'est] pas encore un problème pour le gouvernement»,a-t-elle expliqué.

Leonidas Hatungimana, le porte-parole du Président, a déclaré que le chef de l'Etat bénéficiait aussi bien du soutien des membres du CNDD-FDD que de celui du reste de la population burundaise. Toutefois, à Bujumbura, un politicien de l'opposition, qui a requis l'anonymat, a contesté les propos du porte-parole.

« Il est évident que le CNDD-FDD s'est divisé et a beaucoup de problèmes ; le premier problème, c'est M. Radjabu et ses partisans », a-t-il affirmé. « Ils forment l'un des quatre groupes qui se sont créés au sein du CNDD-FDD. Le CNDD-FDD traverse une crise interne ; il a perdu sa majorité à l'Assemblée après le départ de 30 de ses députés ».

Des réformes nécessaires

Dans un document d'information sur la démocratisation du Burundi, le Forum pour une alerte précoce et une réponse rapide (FEWER-Africa) a expliqué que la destitution de M. Radjabu n'avait pas été suivie de réformes systématiques au sein du parti ; elle n'a pas non plus donné l'impulsion nécessaire à la formation d'une nouvelle direction.

« L'élimination de l'opposition politique se poursuit, et, d'une certaine manière, s'accélère. Ces derniers mois ont été marqués par l'exclusion de nombreux leaders éminents du CNDD-FDD, et notamment de ceux appartenant à la société civile », pouvait-on lire dans le document, publié en mai 2007.

Pour le Forum, « la question est de savoir si ce "grand ménage" aboutira à un plus grand sens des responsabilités et à une plus grande efficacité de la part du parti au pouvoir, ou bien uniquement à une passation de pouvoir d'un pôle à un autre »

Evariste Nsabiyumva, le porte-parole du CNDD-FDD, a refusé de parler d'une crise au sein du parti.

« Pour le moment, le CNDD-FDD privilégie le dialogue politique avec tous ses partenaires », a-t-il déclaré, en allusion au Front pour la démocratie au Burundi (FRODEBU), le deuxième parti le plus important du pays.

Grâce aux résultats obtenus par le FRODEBU aux élections de 2005, le parti dispose de cinq postes ministériels. Toutefois, celui-ci refuse de faire partie du gouvernement tant que des débats n'auront pas été engagés sur certains sujets cruciaux tels que les droits humains ou la corruption.

Selon le porte-parole de M. Nkurunziza, le Président avait fait tout son possible pour intégrer le FRODEBU au gouvernement. Il a confirmé que le chef de l'Etat avait écrit au président du FRODEBU le 15 juin dernier pour obtenir une liste de candidats aux postes ministériels.

« Le FRODEBU avait jusqu'au 18 juin pour soumettre des noms au Président », a expliqué M. Hatungimana. « Il a répondu au courrier le 21 juin, sans donner de noms ».

Mais Pancrace Cimpaye, le porte-parole du FRODEBU, a déclaré que le parti menait tout simplement campagne pour jouir de ses droits constitutionnels. « Nous n'avons nullement l'intention de provoquer la destitution du chef de l'Etat ; tout ce que nous voulons, c'est que la Constitution soit respectée », a-t-il expliqué.

« Les résultats du FRODEBU [aux élections de 2005] lui donne droit à un certain nombre de postes au sein des institutions du pays, et notamment au gouvernement », a ajouté M. Cimpaye. « Il ne peut pas proposer de candidats à des postes ministériels qui ne sont pas encore connus ».

Problèmes constitutionnels

Pour les observateurs, des réformes urgentes sont nécessaires. « Le Burundi est comme une voiture neuve, avec un défaut de fabrication », a illustré Jean-Marie Gasana, analyste en chef à FEWER. « Lorsque vous définissez un programme d'action pour des tiers sans que ceux-ci s'approprient le processus, vous obtenez un système qui fonctionne sur le papier, mais pas dans la réalité ».

« C'est ce qui se passe avec l'accord d'Arusha [signé par les partis burundais en 2000, en Tanzanie], qui a guidé la transition et l'accord que le CNDD-FDD a signé avec le gouvernement avant les élections de 2005 », a-t-il analysé.

Le CNDD-FDD a essuyé un revers cuisant lorsque 30 de ses membres se sont retirés de son groupe parlementaire, réduisant ainsi sa majorité et l'obligeant à rechercher un partenaire parmi les autres partis siégeant à l'Assemblée, afin de pouvoir former une coalition.

Un des députés ayant quitté le groupe parlementaire a déclaré que ses collègues et lui s'opposaient aux violations flagrantes de la Constitution burundaise. « Nous plaidons en faveur de l'Etat de droit, et du respect des accords qui ont abouti aux élections démocratiques de 2005 », a déclaré le député.

« J'ai quitté le CNDD-FDD parce qu'il ne respecte pas la constitution du parti. Nous nous sommes réunis au sein du Rassemblement pour un État de droit, afin de veiller à ce que le CNDD-FDD se plie à la loi », a expliqué Pascaline Kampayano, elle aussi députée.

Selon Prosper Niyoyankana, un avocat burundais, le gouvernement est « en difficulté » depuis le changement opéré à la tête du parti, en février.

« Nous croyons en la démocratie ; les membres ont le droit d'adhérer au parti ou de le quitter », a-t-il expliqué. « Depuis le mois de février, les députés et les sénateurs qui ont quitté le parti ont marqué leur opposition à [ses] idéaux en désapprouvant l'issue de la convention spéciale, mais ceux qui sont restés y croient ».

Le parti pourrait connaître de nouvelles difficultés si des députés du FRODEBU s'unissaient à ceux qui ont quitté le groupe parlementaire du CNDD-FDD pour créer une alliance en vue de bloquer l'adoption des projets de loi soutenus par le gouvernement, a-t-il ajouté.

Pire encore, le président ne peut pas dissoudre l'Assemblée, selon l'article 302 de la Constitution, a poursuivi M. Niyoyankana.

« Si le Sénat, où le CNDD-FDD jouit d'une majorité confortable, ne peut plus siéger faute de quorum, le parti est gravement affaibli », a ajouté M. Niyoyankana, en allusion à une récente séance du Sénat, reportée trois fois parce que des sénateurs du FRODEBU et du CNDD-FDD, alliés à M. Radjabu, l'avait boycottée.

Les observateurs s'inquiètent à l'idée que la situation pourrait conduire à un vote de défiance envers le gouvernement. Mais selon M. Nsabiyumva, si l'Assemblée a bel et bien le droit d'infliger un vote de défiance au Président, il y a peu de risques que cela arrive : en effet, il faudrait pour cela que l'Assemblée nationale (la chambre basse) et le Sénat (la chambre haute) se réunissent et adoptent cette mesure à la majorité des deux tiers.

« A moins que le CNDD-FDD ne soit à l'origine de cette démarche, il y a peu de risques que ce vote soit adopté », a-t-il assuré.

Problèmes à régler

Selon M. Niyoyankana, le CNDD-FDD a deux options : soit chercher à s'allier à d'autres partis politiques représentés à l'Assemblée afin de former une majorité, soit permettre l'entrée des partis d'opposition au gouvernement.

« Pour le parti au pouvoir, ce serait une bonne occasion de les faire taire », a-t-il expliqué. En effet, conformément à l'article 173 de la Constitution, les partis représentés au gouvernement ne peuvent se réclamer de l'opposition.

Outre le CNDD-FDD et le FRODEBU, l'Union pour le progrès national (UPRONA), le troisième parti politique à l'Assemblée, a également le droit d'occuper des postes ministériels.

Certains critiques affirment que M. Nkurunziza aurait inclus d'autres partis politiques qui, selon la Constitution, n'auraient pas dû obtenir de postes au gouvernement, ayant remporté moins de cinq pour cent des voix en 2005, et notamment le Parti pour le redressement national (PARENA-Inkinzo) et le Mouvement pour la réhabilitation du citoyen (MRC), qui ont chacun obtenu un poste ministériel.

Malgré tout, le porte-parole présidentiel soutient que le gouvernement actuel a bel et bien été formé dans le respect de la Constitution.

« La Constitution stipule que tous les partis politiques ayant obtenu un vingtième des voix ont le droit de se voir accorder un poste ministériel, s'ils sont prêts à faire partie du gouvernement », a expliqué M. Hatungimana.

En 2006, le FRODEBU a décidé de se retirer du gouvernement mais ses trois ministres, qui ont préféré rester en fonction, ont été expulsés du parti. Selon certains observateurs, l'UPRONA se sent lésée, n'ayant reçu qu'un seul poste ministériel, au lieu de deux.

« Ce n'est pas une question d'alliances politiques, mais une querelle entre un parti qui a remporté les élections et un autre, qui veut faire valoir ses droits », a expliqué à IRIN Aloys Rukuba, leader de l'UPRONA. « Le CNDD-FDD pourra négocier un "partenariat" pour être en mesure d'obtenir le quorum requis à l'Assemblée, mais sur la base de certains accords ».

M. Nkurunziza, a-t-il ajouté, aurait dû consulter tous les partis politiques avant de nommer les membres de son gouvernement, pour faire en sorte d'appliquer les dispositions constitutionnelles précisant ce à quoi chaque parti peut prétendre au gouvernement.

« Un partenariat pourra faire avancer les choses ; mais si la question du quorum [à l'Assemblée] peut réduire les problèmes, elle n'assure pas la tranquillité de l'Etat », a-t-il poursuivi, observant que l'UPRONA n'avait pas été sollicitée sur la possibilité de former une alliance.

« Si le CNDD-FDD nous sollicite, nous analyserons leur proposition pour décider quelle position adopter », a expliqué M. Rukuba. « Le dialogue devra faire intervenir tous les partis politiques représentés à l'Assemblée [et] devrait réunir le chef de l'Etat et les leaders des partis politiques, et notamment ceux qui jouissent d'une représentation certaine à la direction du pays ».

Pourparlers avec les rebelles

Autre problème pour le gouvernement : la question des Forces nationales de libération (FNL), selon certains observateurs.

Dirigé par Agathon Rwasa, le FNL est le seul mouvement rebelle actif dans le pays, et ce malgré un accord de cessez-le-feu signé avec le gouvernement en septembre 2006.

Le 17 juin, M. Nkurunziza a rencontré M. Rwasa en Tanzanie et a accepté de réactiver l'accord de cessez-le-feu qu'ils avaient signé en septembre 2006, ainsi que de libérer les membres du FNL actuellement emprisonnés au Burundi.

D'après certains critiques, l'accord portait principalement sur les questions de sécurité mais ne comprend aucune disposition concernant le partage des pouvoirs, bien que le FNL ait indiqué qu'il souhaitait se voir accorder une partie des postes gouvernementaux.

Le Conseil de sécurité des Nations Unies, qui a accueilli favorablement l'accord, a estimé que « la reprise du dialogue [représente] une avancée majeure vers la consolidation de la paix au Burundi ».

Le Conseil a appelé à la poursuite du dialogue, à l'élaboration d'un consensus et à l'inclusion de toutes les parties prenantes.

Pour sa part, M. Hatungimana, le porte-parole de la présidence, est resté optimiste.

« Il [le président] ne peut remporter le soutien de tous les Burundais car, parmi eux, les bandits, les escrocs et les autres s'accrochent à leurs propres intérêts», a-t-il déclaré.

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