Pastoralisme et Sécurité en Afrique de l’Ouest et au Sahel - Vers une coexistence pacifique

Report
from UN Office for West Africa and the Sahel
Published on 16 Oct 2018 View Original

RESUME ANALYTIQUE

Etude d’UNOWAS sur le pastoralisme et la sécurité en Afrique de l’Ouest et au Sahel

Les conflits impliquant des éleveurs1 sont en augmentation en Afrique de l’Ouest, mais pas de manière uniforme

  1. Ces dernières années, les conflits impliquant des éleveurs ont augmenté dans certaines régions de l’Afrique de l’Ouest et du Sahel, causant des milliers de morts. Ces conflits découlent surtout de la compétition pour l’accès aux terres, à l’eau et à la nourriture, mais des facteurs politiques et socioéconomiques y sont aussi associés, qui ont trait à la manière dont sont gérées les ressources naturelles. Les éleveurs sont à la fois victimes et acteurs de ces conflits, qui peuvent éclater entre leurs propres groupes, ou entre éleveurs et agriculteurs. Des conflits surviennent aussi parfois avec des pêcheurs, des exploitants miniers illégaux et d’autres acteurs économiques.
    Les éleveurs étant mobiles, ces conflits peuvent être difficiles à contenir et déborder au-delà des frontières.

  2. Bien que la tendance générale soit à l’augmentation des conflits entre éleveurs et agriculteurs, cette situation ne s’applique pas à tous les pays de la CEDEAO. L’échelle et la fréquence des conflits entre agriculteurs et éleveurs varient considérablement entre les états, ainsi qu’à l’intérieur des états.
    Les conflits surviennent souvent dans des zones déjà instables (par exemple, des parties du Nigeria et du Mali).
    Toutefois, dans de nombreuses autres zones, les agriculteurs et les éleveurs gèrent pacifiquement leurs relations, sur fond d’échanges économiques et d’une bonne coopération.

Résoudre les conflits liés aux éleveurs dans une perspective de prévention

  1. Le principal objectif de cette étude est d’évaluer les causes et les moteurs des conflits impliquant des éleveurs en Afrique de l’Ouest et au Sahel et de recommander des stratégies de prévention. Une bonne compréhension des questions liées au pastoralisme et à la sécurité au niveau régional est nécessaire pour l’efficacité des politiques publiques, ainsi que pour une couverture médiatique impartiale et équilibrée.

Pastoralisme et transhumance

  1. Les éleveurs élèvent du bétail comme principale activité économique, mais aussi comme une partie intrinsèque de leur culture.2 En Afrique de l’Ouest, les Peuls sont le groupe ethnique le plus important d’éleveurs. Ils représentent une population diversifiée répartie dans toute la savane et le Sahel et également en zone humide. La contribution du pastoralisme aux économies de l’Afrique de l’Ouest et au secteur agricole, bien que difficilement saisie dans les statistiques officielles, est considérable. Le pastoralisme et les activités connexes font vivre des millions de personnes dans toute la région. Le style de vie pastoral varie entre les nomades qui migrent avec leur famille et leurs troupeaux et les agropastoraux installés, qui ont des maisons et des terres cultivées mais qui déplacent leurs troupeaux d’une zone de pâturage à une autre pour avoir accès aux ressources.

  2. La transhumance – circulation d’éleveurs et de leurs troupeaux de zones de rareté vers des zones de pâturage et d’eau, habituellement sur une base saisonnière – est particulièrement importante pour ceux qui ont de grands troupeaux. La transhumance transfrontalière en Afrique de l’Ouest est réglementée par le Protocole de la CEDEAO sur la transhumance (1998). Ce protocole reconnaît l’importance de la mobilité pastorale transfrontalière et vise à réduire les problèmes quand les troupeaux se déplacent, notamment les conflits entre agriculteurs et éleveurs et la propagation de maladies animales (épizooties). L’empiètement de zones protégées comme les parcs nationaux et le braconnage de la faune sauvage sont d’autres phénomènes observés.
    Dans la zone agropastorale, la transhumance doit se faire le long d’itinéraires définis, de corridors ou de pistes pour le bétail. Mais ces itinéraires ne sont pas toujours protégés.
    Lorsque les pistes de transhumance sont bloquées et que la circulation des troupeaux est réduite que survient l’empiètement d’exploitations agricoles, cause de conflit.

Causes et moteurs des conflits liés au pastoralisme

  1. La pression démographique et écologique en Afrique de l’Ouest et au Sahel est un phénomène régional. La surface des terres cultivées a considérablement augmenté au fil des ans, alors que les pâturages diminuaient d’autant. Cela est dû en partie au fait que les éleveurs possèdent rarement les terres à titre individuel ou collectif, et qu’ils comptent sur l’accès aux pâturages et à l’eau comme ressources communes, objet d’un accord avec les communautés locales. Les terres de passage peuvent être cultivées ou consacrées à d’autres fins, ce qui peut pousser les éleveurs soit vers le sud en quittant la savane et le Sahel vers la zone humide, soit vers des terres de plus en plus marginales. Le principal défi pour les éleveurs et les agriculteurs dans cette région est donc la gestion des terres et des ressources en eau. La capacité d’adaptation des éleveurs à ces défis est compromise par la faiblesse du soutien des États, le contexte d’insécurité, et les droits d’accès aux ressources naturelles, souvent limités.

  2. Les changements climatiques et les variations de la pluviométrie constituent des contraintes importantes sur les éleveurs. Dans la plupart des pays couverts par cette étude, les agriculteurs et les éleveurs ont fait état de conditions climatiques plus difficiles, avec une saison sèche plus longue et une saison des pluies plus courte.
    Même lorsque le volume de pluie est resté similaire, la région connait des fluctuations importantes, avec des averses brutales qui peuvent provoquer des inondations au lieu d’une répartition équilibrée des pluies. Ces changements pluviométriques ont été enregistrés par les relevés scientifiques depuis une dizaine d’années.
    Cette tendance force les éleveurs et les agriculteurs à être plus résilients et à s’adapter.

  3. L’utilisation des armes légères aggrave la violence des conflits ruraux.
    C’est particulièrement le cas quand les conflits éclatent entre agriculteurs et bergers en s’ajoutant à l’insécurité déjà existante. Cela se produit dans les zones rurales déstabilisées par des guerres, des violences politiques ou ethniques, ou par le banditisme.
    Dans de telles situations, l’autorité de l’État est faible, les mécanismes de résolution des différends sont inopérants et les armes sont facilement disponibles. C’est l’exemple actuel donné par le centre et le nord du Mali où des groupes armés ont eu accès aux armes libyennes après le renversement du régime en 2011.
    C’est aussi le cas dans certaines parties du centre et du nord du Nigeria.
    La prolifération d’armes légères est un problème régional qui a rendu les conflits traditionnels plus meurtriers encore, avec des affrontements et des représailles en série divisant les communautés.

  4. L’extrémisme violent des groupes terroristes et autres groupes armés opérant dans des zones du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest sont venus aggraver les tensions liées au pastoralisme.
    Le Haut-Commissariat aux refugiées a relevé une augmentation des déplacements de populations et de réfugiés à cause des violences entre éleveurs et agriculteurs3 . Une partie importante des réfugiés et des personnes déplacées par ces conflits sont des éleveurs. Boko Haram mène des attaques et des raids sur les éleveurs et les agriculteurs du Bassin du Lac Tchad, volant le bétail et les cultures et tuant et déplaçant les individus.
    Les relations entre les éleveurs et les groupes terroristes au Mali et dans certaines zones frontalières du Burkina Faso et du Niger sont en évolution avec ces conflits. Au Mali, parmi les éleveurs ont été recrutés des éléments des groupes djihadistes, au pretexte de se défendre contre d’autres groupes armés et de protéger leurs moyens de subsistance.

  5. La politique locale et environnement politique national ont une grande influence sur l’intensité des conflits 3 D’après le bureau régional du HCR à Dakar, environ 62,000 personnes ont été déplacées au Nigeria en 2017 suite aux affrontements entre éleveurs et agriculteurs. 3,000 nigérians se trouvent au nord du Benin pour les mêmes raisons (chiffres au mois d’aout 2018). impliquants les éleveurs. Quand l’État essaie de tenir compte des intérêts et des besoins des agriculteurs et des éleveurs, la probabilité de conflit est moindre. C’est quand l’État fait montre d’un fort préjugé envers un groupe, pratique l’exclusion, ou néglige la population rurale, que surviennent les conflits. C’est là que les codes pastoraux peuvent être utiles car ils établissent les droits et des responsabilités des éleveurs. Les petits agriculteurs et éleveurs souffrent aussi de l’accaparement des terres par les élites locales politiques ou commerciales et par les activités de compagnies minières.

  6. Ces dernières années, le Nigeria a enregistré plus de victimes de conflits entre agriculteurs et éleveurs que tout le reste de la zone CEDEAO combinée. On observe néanmoins de vifs contrastes entre états voisins, comme ceux de Sokoto et de Zamfara, de Gombe et de Taraba, situés respectivement au nord-ouest et au nord-est du Nigeria. Les violences vont souvent au-delà des éleveurs et agriculteurs individuels et s’étendent sur l’ensemble des communautés. Le trafic d’armes a aggravé la violence, avec un bilan en vie humaines de plusieurs milliers chaque année, et une impunité générale pour les criminels.
    La situation est également affectée par la compétition continuelle pour de nouvelles terres, et par les politiques locales qui ont souvent une ligne ethnico-religieuse. Récemment, es déplacements vers le sud de plus en plus d’éleveurs du nord se sont accompagnés d’une nouvelle vague de violence entre les éleveurs traditionnellement musulmans et les agriculteurs traditionnellement chrétiens.

  7. Au Mali, les insurrections et le non-respect de la loi ont poussé un plus grand nombre d’éleveurs à se déplacer au sud du fleuve Niger. Les éleveurs et les agriculteurs souffrent a présent des conflits dans le nord et dans les regions centrales. Les éleveurs sont affectés et parfois impliqués dans des groupes armés, une situation qui a aussi une dimension régionale. Les attaques et le banditisme transfrontaliers sont courants depuis la région de Gao, au nord du Mali, vers Tillabéri au Niger ; certains conflits entre agriculteurs et éleveurs sont aggravés par les déplacements de population du Bassin du Lac Tchad (région de Diffa) en raison de la présence de Boko Haram. Les agriculteurs et les éleveurs s’affrontent également dans des conflits saisonniers dans différentes parties de la zone agropastorale du Niger. Certains différends existent aussi entre les groupes d’éleveurs eux-mêmes dans des zones plus arides.

  8. À l’inverse, en Mauritanie, en Guinée et dans la plus grande partie du Burkina Faso, les conflits violents entre agriculteurs et éleveurs sont moins prononcés, bien que des tensions existent. Dans tous ces pays et également au Niger il y a des comités de gestion des conflits composés de représentants de communautés d’éleveurs et d’agriculteurs, de leaders traditionnels et parfois d’autorités de l’État. Ces comités fonctionnent parfois aussi au Nigeria mais de façon moins systématique. Au Niger et au Burkina Faso, des conventions locales stipulent les droits et responsabilités des agriculteurs et des éleveurs et établissent des procédures de mise en œuvre sanctionnées par l’administration locale. Tout cela contribue à la prévention des conflits ainsi qu’à la protection des terres cultivées et des pâturages.

Vers une coexistence pacifique et la prévention des conflits

  1. Les conflits entre éleveurs et agriculteurs sont un sujet de préoccupation croissant pour les États membres de la CEDEAO. Ils ont un impact dévastateur en termes de sécurité humaine, nationale et régionale. Ils minent le tissus social et économique et les relations traditionnelles entre les communautés. Ils s’entremêlent avec d’autres phénomènes tel que l’extrémisme violent pour interrompre des modes de vies ancestraux.
    L’avenir des éleveurs et des agriculteurs qui ont dû fuir la violence et sont devenus personnes déplacées ou réfugiés est désormais incertain, que ce soit dans le bassin du Lac Chad ou au Mali. L’insécurité alimentaire et les périodes de sècheresse aggravent encore cette situation. En réponse à la crise humanitaire, le système des Nations Unies a progressivement augmenté son assistance pour couvrir les besoins et soutenir les populations affectées.5 Les conflits entre éleveurs et agriculteurs sont intimement liés avec d’autres facteurs politiques, sécuritaires, environnementaux et économiques qu’il faut prendre en compte.

  2. Pour trouver des solutions durables, une plus grande attention doit être portée aux droits fonciers et à la gestion des ressources naturelles, à l’application nationale des protocoles de la CEDEAO et nationaux relatifs à la transhumance ainsi qu’aux moyens de subsistance des agriculteurs et des éleveurs. Des campagnes de communication pour la coexistence pacifique entre différents groupes devraient être élaborées. Il faudrait davantage communiquer sur les bénéfices mutuels du pastoralisme et de l’agriculture pour les économies nationales et régionales. Des structures de gestion des conflits doivent être formées au niveau local dans tous les États membres de la CEDEAO pour mener des politiques efficaces de prévention et de résolution des tensions entre les agriculteurs et les éleveurs. Des exemples du fonctionnement de ces comités peuvent être pris dans des pays ayant déjà de tels systèmes tels que la Guinée, le Burkina Faso, le Niger et le Sénégal.

  3. Enfin, il est indispensable que les mesures de prévention des conflits soient développées en associant les éleveurs et les agriculteurs, pour préserver leurs moyens de subsistance respectifs. Les Nations Unies et les partenaires ont un rôle important à jouer afin d’accompagner la CEDEAO et les gouvernements nationaux dans leurs efforts