Burkina Faso

Burkina Faso : quand le manque d’eau et la violence rendent la vie impossible

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Les pâturages disparaissent sous la pression conjuguée de la hausse des températures et de la vente de terrains destinés à la construction. La présence de bandes armées sur les chemins de transhumance traditionnels ont rendu certains pâturages inaccessibles. © Samuel Turpin/CICR

Depuis 2016, le conflit armé au Burkina Faso a engendré une grave crise humanitaire. Comme dans toute la bande sahélienne, la sécheresse sévit et ne fait qu'empirer. Wendgouda Priva Kabré, responsable des activités eau et habitat du CICR dans le pays, explique pourquoi la situation devient intenable pour de nombreuses communautés, désormais prises en étau entre la violence armée et un problème grave d'accès à l'eau.

Question : Quel est l'impact du changement climatique sur la population ?

Wendgouda Priva Kabré : Les difficultés rencontrées par les communautés ne sont pas estampillées « changement climatique » mais ces dernières nous parlent de nombreux changements dans leur environnement. Les températures ont augmenté ces 20 dernières années et la sécheresse est devenue un phénomène majeur, avec de moins en moins d'eau disponible dans les retenues naturelles et les puits.

Les zones agricoles qui restaient humides pendant six mois s'assèchent désormais au bout de trois mois. Les pluies sont maintenant aléatoires, venant trop tôt, ou trop tard, et créent beaucoup d'incertitude pour les agriculteurs.

Plus on va vers le nord du pays, plus l'accès à l'eau devient compliqué. Il est inquiétant de constater que les régions les plus touchées sont aussi celles qui font face à la violence armée. La question de l'eau se pose pratiquement partout où nous intervenons. Celle-ci est au cœur des préoccupations et de notre réponse humanitaire.

Q : En quoi le conflit armé en cours a-t-il une influence sur l'accès à l'eau ?

WPK : Le conflit armé a provoqué un afflux massif de déplacés dans des villages et villes du centre, de l'est et du nord du pays, doublant, voire triplant leur population. Avec l'apparition de nouveaux quartiers, la pression sur les infrastructures de base n'a fait qu'augmenter. Les réserves d'eau souterraine s'épuisent très rapidement. En parallèle, les services de l'Etat ont cessé un peu partout leurs travaux de maintenance en raison de l'insécurité.

Aujourd'hui, pour aller puiser de l'eau, il faut souvent parcourir plusieurs kilomètres, pour ensuite faire la queue pendant des heures avant de remplir ses bidons. Le trajet peut s'avérer dangereux. La corvée d'eau incombe généralement aux femmes et aux filles, qui sont ainsi obligées de délaisser leurs activités génératrices de revenus et réduire le temps alloué à la vie de famille.

On observe aussi des tensions autour des points d'eau. Certaines personnes n'hésitent pas à soudoyer d'autres pour éviter de faire la queue. Cette situation ne favorise pas la cohésion sociale. Et les nouveaux arrivants, qui ont dû fuir leurs localités, sont servis en dernier. Cela n'arrange pas leur situation déjà précaire.

Q : Quand l'eau devient rare, peut-on lutter efficacement contre le Covid-19 ?

WPK : En raison de cette rareté, les gens sont contraints de diminuer drastiquement leur consommation. Le peu d'eau à leur disposition est utilisé de façon très rationnelle. Par exemple, l'hygiène et l'assainissement sont relayés au second plan. Lors des sessions de sensibilisation sur les mesures d'hygiène à respecter pendant la pandémie de Covid-19, les populations nous ont clairement dit que se laver les mains était un luxe. Les priorités s'imposent d'elles-mêmes : boire, cuisiner, et abreuver les animaux.

Les organisations humanitaires approvisionnent certaines localités en eau par camion afin que les recommandations édictées pour prévenir la pandémie soient appliquées. Mais on est loin du compte.

Q : Dans un tel contexte, quelle est la situation sanitaire de la population des zones rurales ?

WPK : Au niveau des structures sanitaires que nous appuyons, nous observons que les maladies diarrhéiques sont parmi les principales causes de consultation et de mortalité enregistrées.

Ces six dernières années, l'intensification du conflit armé a provoqué une augmentation des besoins médicaux. Mais de nombreuses structures sanitaires ont été détruites ou endommagées. Une partie importante du personnel médical a dû fuir les zones rurales touchées par la violence. Aujourd'hui, OCHA estime que l'insécurité empêche plus de 800 000 personnes d'accéder aux soins de santé.

Nos équipes sont à pied d'œuvre pour réhabiliter des centres médicaux. Dans 80 pour cent des cas, il faut résoudre le problème d'accès à l'eau avant même de pouvoir commencer les travaux.

La commune de Barsalogho par exemple, située au centre du pays, a reçu près de 100 000 déplacés fuyant la violence armée. La population a doublé en l'espace d'un an.

En 2019, nous avons appuyé le centre de santé de Barsalogho qui a été confronté à une forte augmentation des consultations. Nous avons d'abord rétabli l'accès à l'eau car le forage du centre médical s'était asséché. Nous avons trouvé un nouveau site pour un forage, mais le débit y est très faible. Le centre partage actuellement l'eau avec les déplacés qui se sont installés tout autour. Il y a six mois, plusieurs cas d'Hépatite E avaient été signalés. La situation s'est stabilisée depuis mais des enquêtes ont démontré leur origine hydrique. L'environnement sanitaire reste très fragile.

Q : Cette pénurie d'eau semble bouleverser les modes de vie traditionnels. Qu'en est-il exactement ?

WPK : Au-delà des problèmes sanitaires, la question de l'eau est un vrai problème pour l'agriculture dans un pays où environ 80 pour cent de sa population dépend de ce secteur. Même avant le conflit, beaucoup de jeunes abandonnaient les zones rurales pour rejoindre les villes. Aujourd'hui, se lancer dans une production agricole traditionnelle est illusoire. Les jeunes générations ne voient pas de futur à gratter le sol pour des rendements très marginaux.

Également, la mise en vente de terres au cours de la dernière décennie n'a fait qu'alimenter le problème. Ce phénomène est lié à la spéculation des sociétés immobilières qui rachètent des terrains psantéour construire des maisons. Les parcelles auparavant louées à des paysans pour l'exploitation agricole disparaissent, et ces derniers se retrouvent sans ressources.

Face à cette situation, les femmes se tournent vers le ramassage de gravier ou travaillent dans des carrières de granite, où elles concassent des blocs de pierre pour des compagnies de construction. Ce sont des travaux très pénibles qui nuisent à leur santé physique.

Les jeunes quant à eux se tournent vers des petits boulots dans les villes et s'entassent dans des quartiers excentrés, pauvres et surpeuplés, où les infrastructures de base n'existent pas.

Pour ceux qui restent, deux situations se présentent. Soit ils ont les moyens d'investir dans un forage pour puiser de l'eau. Mais il faut souvent creuser très profond et les résultats sont de plus en plus décevants. C'est une minorité. Soit ils achètent des engrais chimiques pour décupler les rendements. L'utilisation excessive des pesticides n'arrange rien à la préservation de l'environnement.

D'autres encore tentent de s'adapter en creusant des trous dans les champs pour améliorer l'infiltration et l'humidité du sol, ou en construisant des cordons pierreux pour retenir l'eau de ruissellement. Tout cela est fait de façon manuelle, avec les moyens du bord, avec pour conséquence une diminution de la ration alimentaire. Certaines familles ne peuvent s'offrir qu'un repas par jour. On voit beaucoup d'enfants malnutris dans les centres de santé.

Au-delà de l'accès à l'eau pour répondre aux besoins prioritaires, nous devons augmenter la résilience des populations, notamment en soutenant les activités génératrices de revenus.