Afghanistan

Paroles afghanes

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A l'occasion de la Journée Internationale des Femmes, AMI donne la parole à trois femmes afghanes. Six ans après le chute du régime des Talibans, elles témoignent de leur insoumission, de leur fierté d'être femme et de leur volonté d'agir au sein d'AMI.

Anissa, 45 ans, superviseur d'agents de santé communautaires dans la province de Samangan

« Moi, je n'ai jamais porté la burqa »

Anissa est fière de son insoumission vestimentaire. Sa seule concession fut, sous les Talibans, un foulard de plus grande taille. Aujourd'hui, son voile est négligemment posé sur sa tête. Jamais elle ne s'en sépare mais elle ne pense pas à le replacer systématiquement quand il glisse sur ses épaules.

Autre acte d'indépendance, Anissa travaille. Veuve depuis ses 26 ans - elle en a aujourd'hui 45 - elle a dû subvenir aux besoins de ses 6 enfants.

Pendant longtemps secrétaire dans une entreprise d'électricité, elle a rejoint l'équipe d'Aide Medicale Internationale il y a 4 ans. Elle supervise les agents de santé communautaire du district de Ruy-Doab, dans la province de Samangan. Toutes les semaines elle sillonne les routes montagneuses avec son collègue Jamal à la rencontre de ces bénévoles qui ont accepté d'etre les premiers relais entre la population et le systeme de sante. Prévention, délivrance de quelques médicaments et orientation des malades vers les centres de santé sont leurs principales tâches. Pour les accomplir ils ont besoin de formation continue, de supervision et de soutien. Anissa et Jamal sont là pour les assister, l'une auprès des femmes, l'autre auprès des hommes.

Tous les jours le couple de superviseurs se rend dans un nouveau village. Anissa se déplace sans macham, ces hommes, maris, frères ou fils, qui accompagnent habituellement toute femme travaillant avec d'autres hommes. Veuve d'un « général à 9 décorations », ses fils étant mariés, elle se débrouille très bien sans. Bien sûr quand elle passe la semaine sur le terrain, c'est elle qui fait la cuisine pendant que le chauffeur se repose et que le collègue avec qui elle travaille en tandem remplit les rapports. Mais les hommes la respectent.

Tous les weeks-end elle rentre chez elle, à Mazar-e-Sharif. Elle y retrouve ses deux filles qui ne sont pas encore mariées. L'une d'entre elles, parler franc, piercing au nez, a suscité une légère polémique : elle est la première femme vendeuse dans cette plus grande ville du Nord de l'Afghanistan. Anissa en est très fière.

Sakina, 22 ans, étudiante à l'école de sages-femmes communautaires

« Quand j'ai vu le nombre de morts et de malades dans mon village, je me suis dit qu'il fallait agir. »

Sakina a l'air d'avoir 15 ans mais elle en a 22. Elle a l'air insouciante mais elle a déjà un enfant. Elle a l'air triste mais elle est heureuse de ce qu'elle fait. Sakina est étudiante à l'école de sages-femmes communautaires créée par Aide Médicale Internationale à Ayback, dans la province de Samangan. Confrontée à une pénurie de sages-femmes acceptant de travailler dans les villages isolés de la province, l'organisation a eu l'idée de recruter directement au sein de la population des femmes qu'elle forme ensuite. Sakina fait partie de la deuxième promotion.

Née en Iran, elle est revenue dans le village d'origine de sa famille en 2003. Quand Aide Médicale Internationale cherchait des agents de santé communautaires pour apporter des soins primaires à la population, elle n'a pas hésité. « Quand j'ai vu le nombre de morts et de malades dans mon village, je me suis dit qu'il fallait agir. »

Puis Aide Médicale Internationale a annoncé vouloir recruter des étudiantes, son mari l'a encouragé. « J'étais bien sûr intéressée par le fait d'avoir un travail et de pouvoir rapporter de l'argent à ma famille. Mais j'ai aussi envie de servir mon peuple, spécialement les femmes qui dans mon village sont presque toutes non-éduquées. » Pendant toute la durée de sa formation, qui a débuté en janvier et dure 18 mois, elle vit à l'intérieur du centre de formation avec son fils. Quand elle aura fini, elle retournera dans son village auprès de sa famille, au sein de la population.

Nooria, 29 ans, traductrice médicale

« Après tout ce que j'ai traversé, plus rien ne peut me faire honte »

Quand Nooria a annoncé son intention de faire des études de médecine, sa famille a approuvé. Mais à une condition : être la meilleure. Nooria ne veut pas les décevoir : elle est première de sa promotion. Aujourd'hui en dernière année, elle peut travailler parallèlement à la préparation de ses derniers examens. Elle est traductrice médicale pour Aide Médicale Internationale au bureau de coordination de Kaboul.

La double tâche ne lui fait pas peur. La journée elle traduit en dari, en pashtoo, les langues les plus répandues en Afghanistan, les documents qui servent de support aux formations, les articles du magazine de formation à distance réalisé par Aide Médicale Internationale, Salamati, ou les guides de procédures. Le soir elle révise pour ses examens. Le week-end, elle poursuit son internat dans les hôpitaux.

À 29 ans, Nooria ne vit que pour sa carrière professionnelle. Mariée à 20 ans, son mari l'a forcé à interrompre ses études après 3 ans de vie commune. Puis il l'a répudiée. « La seule justification qu'il a donnée, c'est qu'il n'était pas content de moi », soupire Nooria, qui était pourtant prête à accepter une deuxième épouse. Pour elle la honte du divorce n'est rien comparée à ses conséquences : elle n'a pas revu ses deux enfants, un garçon et une fille, depuis 4 ans. Pour combler le vide, elle s'est lancée à corps perdu dans ses activités professionnelles. Elle a pris des cours d'anglais et d'informatique avant de reprendre ses études de médecine. La première année elle n'a terminé que 3eme de sa promotion, elle a ensuite repris sa place de première.

Nooria vit chez son frère, sa femme et leurs cinq enfants. Elle ne veut pas les déranger. Alors si elle déjeune le matin avec eux, elle reste toute seule le soir dans sa chambre, entre programmes télé et révision. Elle sait qu'aucun homme ne voudra se remarier avec elle. Alors elle se bat pour ses enfants. « Je veux que plus tard, quand je les retrouverai pour leur expliquer, ils soient fiers de moi », dit-elle d'un air à la fois triste et triomphant.

Au bureau, à l'hôpital, elle n'hésite pas à se faire entendre, à désapprouver ses collègues masculins quand elle estime qu'ils ont tort. « Après tout ce que j'ai traversé, plus rien ne peut me faire honte », explique-t-elle. Elle sait qu'elle veut devenir chirurgienne obstétricienne et fera tout pour y arriver.