Reconstruire la paix intérieure

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from Caritas
Published on 14 Jul 2014 View Original

Les traumatismes liés au deuil ou à la culpabilité sont multiples au Rwanda, où l’association Ibakwe s’emploie à restaurer les forces vitales humaines.

Il arrive à Auréa de croiser ceux qui voulaient la tuer et auxquels elle a échappé. Auréa Makamutesa avait 34 ans en 1994. Responsable du foyer de charité de Remera Ruhondo, au nord-est du pays, Auréa, laïque consacrée, a fui via le Burundi, puis la France, afin de rejoindre l’Institut de formation humaine intégrale de Montréal (Ifhim), au Canada, où elle voulait apprendre comment relever ses compatriotes. Mais elle-même, très atteinte psychologiquement, a d’abord été soignée avant de pouvoir soigner les autres.

Comme Auréa, une vingtaine de religieux ont été formés à l’Ifhim. La formation donne des outils pour combattre les troubles psychiques provoqués par les catastrophes. Cet enseignement stimule l’évolution personnelle, pousse à s’ouvrir davantage et apprend à pardonner aux autres comme à soi-même. Ces religieux, pour dispenser ce qu’ils avaient appris, ont fondé l’association Ibakwe. « Le mot signifie “l’envol” en kinyarwanda, explique Auréa. Ibakwe aide celui qui est abattu à reprendre son vol. Il faut cheminer avec la personne traumatisée, l’aider à sortir de ses troubles. D’abord soigner l’ensemble : corps et psychisme, puis aller doucement, par petits bouts. »

La parole libère

Le programme se déploie individuellement, mais surtout en groupe. Le père Vincent, prêtre du diocèse de Butare (sud du Rwanda), a commencé à former ses paroissiens en 1997. « J’accompagne des veuves du génocide, des femmes de prisonniers, des prisonniers libérés, des mères célibataires. Un jour, j’ai réuni 110 personnes des deux ethnies. Toutes étaient blessées. Je leur ai proposé de cultiver un champ ensemble. Elles viennent, elles travaillent et elles se parlent ! Sans s’en rendre compte, elles se sont libérées par la parole. »

Le Secours Catholique soutient Ibakwe depuis sa création. L’association travaille en lien étroit avec Caritas Rwanda et la commission nationale Justice et paix.

« Bâtisseurs de ponts pour la paix »

Mais la violence, en disparaissant de l’espace public, s’est réfugiée dans les maisons. Nombre de couples se déchirent. Au foyer de charité de Butare, sœur Alphonsine reçoit et forme des paroissiens deux fois par mois. Ils parlent de leurs difficultés et de celles de leurs voisins ou amis, ils viennent chercher des “clés”. François Bizimana, 30 ans, ne manque aucune séance. « La formation m’a aidé à me connaître moi-même, à donner du sens à ma vie, à solidifier mon foyer. J’ai pu identifier mes blessures, leur origine. Cela m’a ouvert les yeux. Je peux essayer maintenant d’aider les autres à régler leurs conflits. »

Dans tous les diocèses où Ibakwe est implanté, des centaines d’enfants deviennent “bâtisseurs de ponts pour la paix”, une mise en pratique de l’Évangile qui se traduit par le fait d’aider et de tendre la main aux personnes les plus fragiles, âgées, isolées ou handicapées.

Ibakwe réussit à essaimer les valeurs de paix au sein d’une communauté majoritairement et profondément croyante en Jésus-Christ. « Seule la religion permet la réconciliation, explique sœur Alphonsine, car le pardon ne s’adresse pas à la raison mais à l’Esprit. » Jacques Duffaut