Les agriculteurs nigériens dépassés par les défis chroniques

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from IRIN
Published on 05 Mar 2014 View Original

MARADI/DIFFA, 5 mars 2014 (IRIN) - Au Niger, les agriculteurs des régions frappées par la sécheresse sont confrontés à une dangereuse combinaison de défis - sécheresse chronique, dégradation de la terre, nuisibles et semences de piètre qualité - qui menacent de les enfoncer davantage dans la faim et la pauvreté.

James Litzinger, un expert agronome étudiant l'usage des pesticides et des engrais que font les agriculteurs de la région centrale de Maradi au Niger, a expliqué qu'une baisse exponentielle du rendement était observée lorsque les cultivateurs étaient confrontés à une telle combinaison de problèmes. « [En matière de pertes,] un plus un égal trois », a-t-il à IRIN.

Dans un article de la revue Comptes Rendus Geoscience publié en 2009, les scientifiques Gil Mahe et Jean-Emmanuel Paturel ont attiré l'attention sur le fait que l'Afrique de l'Ouest expérimentait depuis 1970 l'un des changements climatiques les plus violents depuis l'apparition des archives météorologiques. Au nombre des agressions environnementales frappant le Niger figurent l'érosion des sols, la désertification, la dégradation des pâturages, la diminution des ressources en eau et un déclin de la couverture végétale et de la biodiversité, indique le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD).

Les agriculteurs du village de Malfaroua, dans la région de Maradi, rapportent que les pluies sont arrivées tardivement et ont cessé de manière précoce en 2013, ce qui a ruiné leurs récoltes. Bon nombre des 400 familles que compte le village ont déjà épuisé leurs réserves, a dit le chef de village Moussa Ibrahim. La survie de 75 pour cent des foyers du village dépend de transferts de fonds émis par des membres de la famille ayant émigré - souvent en Libye, au Nigeria ou à Agadez, dans le nord du Niger.

Les sols sont dégradés, les engrais qu'ils utilisent sont peu efficaces, et les semences sont de piètre qualité, a dit Sountalma Ousseini, coordinateur de projet auprès de l'ONG Services de secours catholique (Catholic Relief Services, CRS) au Niger.

« Ces agriculteurs sont pris dans un cercle vicieux, qu'il leur faut briser », a dit M. Litzinger.

Affections chroniques

Cette année, jusqu'à 3 millions de Nigériens souffriront d'insécurité alimentaire, selon les estimations du Bureau des Nations Unies pour la coordination des affaires humanitaires (OCHA).

De nombreuses initiatives sont en cours pour aider les agriculteurs à réhabiliter les sols appauvris et à optimiser les revenus que leur rapporte le peu qu'ils produisent.

À Malfoura, CRS a aidé les agriculteurs à mettre sur pied de meilleures installations d'entreposage pour leurs céréales. Des sacs en plastique ont également été distribués pour tenir les nuisibles à distance et éviter que les stocks ne pourrissent. Grâce à ces mesures, les agricultures peuvent vendre leur millet à 22 000 francs CFA les 50 kg (44 dollars US) pendant la période de soudure, plutôt que de le vendre 16 000 francs CFA (32 dollars US) immédiatement après la récolte.

CRS a également encouragé les femmes à économiser collectivement de façon à développer leurs activités rémunératrices.

Menées à travers toute la région, ces initiatives ont un impact. Mais compte tenu de la sécheresse chronique - le Niger a traversé trois terribles sécheresses entre 2005 et 2013 - et de la pression démographique, il est peu probable que cela suffise à mettre les villageois à l'abri du problème persistant de la vulnérabilité et de la faim.

« Le problème est en grande partie démographique », a dit M. Ibrahim en expliquant que les familles les plus nombreuses devaient survivre avec la récolte de parcelles au sol toujours plus pauvre, dont la taille ne varie pas. « L'espace dont nous disposons est surexploité, alors nous produisons moins. »

Dans le village de Guidan Sani, dans la région de Maradi, Sekina Oumarou - une mère de six enfants - a dit qu'il lui arrivait souvent de devoir attendre six heures par jour pour puiser de l'eau à l'unique puits du village. La nappe phréatique se trouve à 40 m de profondeur, et en l'absence de pompe, il n'y a qu'un bouf pour remonter les seaux.

Le niveau de l'eau baisse d'année en année, ont dit les villageois, ce qui les a contraints à abandonner l'irrigation et le maraîchage, les privant du même coup d'une précieuse source de revenus supplémentaires pour acheter de la nourriture.

Guidan Sani est entouré de dunes de sable, mais il n'en a pas toujours été ainsi. « Avant il pleuvait ici. On pouvait cultiver assez pour s'en sortir », a dit Mme Oumarou.

Tentatives et échecs

CRS a introduit dans le village une technique de maraîchage adaptée à la sécheresse importée de Madagascar. Le concept est simple : une structure en bois - habillée de plastique et remplie de couches de sable, de cendres et de fumier - capture toute l'eau que l'on y déverse, créant un microclimat humide qui filtre également les impuretés. Grâce à cela, les eaux usées domestiques - même l'urine - peuvent servir à arroser les plantes.

Avec cette technique, les familles devraient être en mesure de récolter trois fois l'an, a dit M. Ousseini.

Pour l'heure, deux structures de ce type ont été construites à Guidan Sani. Carottes, choux rouges et laitues n'étaient encore qu'à l'état de pousses lorsque les journalistes d'IRIN se sont rendus sur place début février, mais les habitants avaient bon espoir que les structures fonctionnent.

Dans le village voisin de Doukou Doukou, les familles n'ont « presque rien » récolté l'année dernière, a dit Rahat Amadou, le dirigeant d'une coopérative de femmes. Ici aussi, le sol est sec, sablonneux et stérile.

CRS a aidé les coopératives à réhabiliter les sols appauvris en créant des digues et en creusant des trous en forme de lune pour y planter des jujubiers, dont les fruits - connus localement sous le nom de « pommes du Sahel » - sont très nutritifs. Des moringas ont également été plantés, dont les feuilles nutritives servent à l'élaboration de sauces locales, et qui nécessitent très peu d'eau pour survivre.

Ici, comme en de nombreux endroits du pays, le sol est latéritique, et donc très acide, si bien que des engrais sont nécessaires pour neutraliser la terre, a expliqué M. Litzinger. La plupart des membres de coopératives avec lesquels il s'est entretenu ont dit utiliser du fumier pour fertiliser leurs moringas, mais il s'agit d'un engrais trop puissant. Il doit être associé à des branchages secs - et, idéalement, du phosphore - pour créer un compost plus efficace.

Davantage d'essais sont nécessaires pour déterminer quels engrais rechargent le plus efficacement les sols, a-t-il dit, en rappelant qu'une solution agricole destinée à une région exposée à la sécheresse ne conviendrait pas nécessairement à une autre région.

« Tout ce qu'ils font est vain », a-t-il dit. « Pour bien faire, il faut de bonnes semences au départ, des engrais corrects pour que les plantes puissent tolérer les nuisibles et un système de conservation de l'eau quel qu'il soit. Aucun de ces problèmes n'est insurmontable, mais ça demande de la planification et de l'investissement. »

Mais les habitants de Doukou Doukou n'ont pas vraiment le droit à l'erreur. « Ici, la plupart des familles disposent d'à peine un mois de réserves », a dit le chef de village Issofou Kader à IRIN. « C'est très, très difficile de faire pousser quoique ce soit dans ce sol. »

Ensablement du sol

Plus à l'est, dans les régions de Zinder et de Diffa, des bassins fertiles connus sous le nom de « cuvettes » aident les villageois à cultiver des céréales et des légumes depuis des siècles. Mais avec l'avancée du désert, des centaines d'entre eux ont été ensablés.

Entre 1986 et 2005, les secteurs de Gouré (à Zinder) et de Mainé-Soroa (à Diffa) ont perdu 34 000 hectares de cuvettes du fait de l'ensablement, et depuis la dégradation s'est très nettement accélérée, selon des études citées par le PNUD dont le responsable au Niger, Fodé Ndiaye, a qualifié la situation de « franchement alarmante ».

Les cours d'eau, y compris le Niger et le Goulbi de Maradi, de même que de vastes bassins et vallées, sont également victimes de l'ensablement. Dans certains cas, des barrages construits pour favoriser l'irrigation des cultures ont entraîné une hausse du niveau de l'ensablement dans les départements voisins, a dit M. Ndiaye.

Pratiquement toutes les municipalités du département de Gouré accusent une grave dégradation des sols, révèle le PNUD.

Le PNUD appuie le projet gouvernemental de lutte contre l'ensablement des cuvettes, connu sous l'acronyme PLECO. Il a aidé les villageois à reconquérir 7 000 acres de terres cultivables en renforçant les dunes de sable entourant les bassins de faible altitude à l'aide de tiges de millet et de matériaux locaux, et en y plantant de l'herbe et des arbustes pour ralentir l'érosion du sol. En outre, les agriculteurs reçoivent une formation portant sur des techniques agricoles durables et une gestion raisonnée de l'eau.

Il ne s'agit cependant que de projets pilotes, et une importante mise à l'échelle s'impose pour récupérer les 300 000 hectares de terrain ensablé.

Mise à l'échelle

La mise à l'échelle nationale de tels projets demanderait non seulement une forte augmentation des financements, mais également une meilleure formation et davantage d'organisation de la part des coopératives agricoles, afin qu'elles puissent tester de nouvelles méthodes d'irrigation, de conservation de l'eau et de fertilisation, a dit M. Litzinger.

« Les agriculteurs doivent s'organiser et prendre part aux essais. Il leur faudrait un peu d'entraînement, mais ce ne serait pas si compliqué », a-t-il dit.

Cela favoriserait le renforcement des liens avec les instituts de recherche scientifique et le gouvernement, et une approche gouvernementale plus proactive pour ce qui est de la formation des agriculteurs. « Il n'existe pas d'alternative pour le gouvernement hôte, si ce n'est d'aller à la rencontre de la population et lui apprendre comment surmonter ces problèmes », a dit M. Litzinger.

Lorsque les agriculteurs et les maraîchers s'organisent, même à une toute petite échelle, l'impact est considérable, selon CRS.

Dans toute la région de Maradi, des associations d'une trentaine de femmes se sont formées avec l'aide du CRS. Elles économisent collectivement pour louer des carrioles tirées par des ânes, qui leur servent à apporter leurs produits au marché, acheter de l'engrais, acheter et vendre des animaux et, dans certains cas, transformer certains aliments comme l'huile d'arachide.

L'argent économisé sert également pour des soins de santé et des articles ménagers, mais les femmes s'en servent essentiellement pour acheter de la nourriture, a dit à IRIN Uma Abdu, qui est membre de la coopérative du village de Guilglije.

Selon l'OCHA, le Niger a besoin de 390 millions de dollars pour financer la réponse d'urgence, la réduction de la vulnérabilité et des risques et les efforts visant au renforcement de la résilience en 2014. Jusqu'à présent, seuls 419 589 dollars ont été récoltés.

Des initiatives gouvernementales et locales sont également en cours pour favoriser une agriculture durable, notamment le programme « Les Nigériens nourrissent les Nigériens », mais la plupart d'entre elles souffrent d'un sérieux manque de financements.

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