Quand les hôtes n'ont plus rien : comment aider les populations qui accueillent le camp de réfugiés

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from IRIN
Published on 21 Nov 2013 View Original

MBERA/BASSIKOUNOU, 21 novembre 2013 (IRIN) - Depuis que le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) a lancé son programme d'enregistrement biométrique des réfugiés maliens dans le camp mauritanien de Mbera au mois d'avril, 8 000 des 68 000 réfugiés enregistrés ont été radiés du système - presque tous étaient des Mauritaniens originaires de villes et villages proches du camp, qui espéraient accéder à l'aide. En septembre, quelques résidents du camp ont tenté de détruire le centre d'enregistrement pour protester contre la mise en place de ce nouveau système, mettant ainsi en lumière une question fondamentale : quand et comment les organisations d'aide humanitaire venant en aide aux réfugiés doivent-elles assister les populations d'accueil vulnérables ?

La situation de la Mauritanie est loin d'être unique ; dans de nombreux camps, des habitants locaux qui essayent d'accéder à l'aide viennent gonfler les rangs des réfugiés. Dans certaines situations d'urgence, le nombre d'habitants locaux est même plus important que celui des réfugiés, a indiqué une source du HCR.

Il n'est pas rare que le HCR et d'autres organisations d'aide humanitaire viennent en aide aux populations d'accueil afin d'aplanir les tensions qui pourraient apparaître entre les réfugiés et les habitants locaux, mais elles n'en font généralement pas une priorité. Certaines organisations interviennent dès le début de la crise, tandis que le HCR agit après avoir pris en charge les situations de réfugiés prolongées lors de la phase d'urgence.

Loubna Benhayoune, chef de l'équipe humanitaire du Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA) en Mauritanie, demande que les populations locales reçoivent de l'aide le plus tôt possible. « Les populations d'accueil sont tout aussi vulnérables [que les réfugiés], si ce n'est plus », a-t-elle dit à IRIN. OCHA établit actuellement une cartographie pour déterminer qui fait quoi et où pour les populations locales.

Le HCR a indiqué que sa priorité est de répondre à la crise actuelle des réfugiés. Mettre en place les services de base - nourriture, eau, abri et soins de santé - pour aider des dizaines de milliers de réfugiés dans une situation où l'agence n'avait pas de personnel et pas de bureau à moins de 1 000 km « était un véritable défi », a dit Hovig Etyemezian, qui gère le camp de Mbera pour le HCR. « Aujourd'hui, nous nous concentrons davantage sur les questions de qualité, y compris sur la meilleure manière de venir en aide aux populations d'accueil ».

Des populations locales pauvres

Le camp de Mbera se trouve dans le Hodh el Chargui, la région de Mauritanie où l'insécurité alimentaire est la plus forte : 37 pour cent de ses habitants sont exposés à la faim, selon le Programme alimentaire mondial (PAM). La région a enregistré de très faibles précipitations en 2011, et la situation ne s'est guère améliorée cette année. En octobre, période à laquelle des pâturages devraient apparaître même dans la zone désertique du nord du Sahel, il y en avait peu dans la région du Hodh el Chargui.

Une mission conjointe d'évaluation réalisée par le PAM et le HCR en début d'année a conclu que si 80 pour cent des ménages réfugiés consommaient trois repas par jour, seulement 14 pour cent des familles locales avaient cette chance.

Des journalistes d'IRIN se sont entretenus avec des Mauritaniens qui vivent à proximité du camp et qui ont manifesté de la bienveillance à l'égard des réfugiés. Fatouma Mint Lhessen, qui vit à Bassikounou, a dit à IRIN, « Ces gens sont des nôtres. Ils sont comme des frères et des sours, et nous sommes là pour les aider ».

Mais sa famille connait elle aussi des difficultés. Cette femme vit dans un logement d'une pièce avec ses trois enfants ; son mari est parti chercher du travail dans le bush. Si elle avait vécu à proximité du camp, elle aurait essayé de bénéficier de l'aide alimentaire. « Les prix sont trop élevés. Souvent, je n'ai pas les moyens de faire de la sauce. D'une certaine façon, nous vivons plus comme des réfugiés que les réfugiés eux-mêmes ! »

Elle a ajouté : « Nous vivons. Nous survivons. Parfois nous mangeons à notre faim, parfois nous ne mangeons pas - du riz, pas de sauce. J'ai l'habitude de vivre sur le fil du rasoir. C'est mon quotidien ».

« C'est une région pauvre », a dit M. Etyemezian du HCR. « Les populations locales souffraient de malnutrition et de faim avant la création du camp ». Il a cependant indiqué que certains habitants locaux avaient bénéficié de l'aide alimentaire publique pendant plusieurs années.

Selon Mohamed Ould Zeidane, responsable du département de la planification du ministère de l'Intérieur chargé de la réponse aux réfugiés, les familles vulnérables du Hodh el Chargui bénéficient d'un programme d'aide alimentaire publique, soutenu par le PAM. À la suite des manifestations dans le camp, le Département du Hodh el Chargui a reçu pour instruction de bloquer deux millions de dollars pour venir en aide aux populations locales. « Depuis, les tensions se sont apaisées », a dit Ould Zeidane. Les journalistes d'IRIN n'ont pas été en mesure de vérifier ces mouvements de fonds.

L'impact des réfugiés

D'après de nombreuses études, il existe souvent des tensions entre les réfugiés et les populations d'accueil, qui se font concurrence pour l'accès aux maigres ressources, comme l'eau, la nourriture et le bois pour le feu, et parfois pour l'accès à l'éducation, aux services de santé et aux infrastructures. En général, le développement de camps de réfugiés exerce des pressions sur les environnements désertiques telles que la déforestation, l'épuisement des nappes phréatiques et la dégradation des points d'eau, indique une note d'information sur le Rapport sur le développement dans le monde 2011 de la Banque mondiale.

Selon une étude du HCR sur l'impact des réfugiés sur une communauté d'accueil dans l'ouest de la Tanzanie, les réfugiés consomment souvent plus de bois que leurs hôtes, car il leur faut plus de temps pour cuisiner les rations de céréales qu'ils reçoivent ; de plus, ils entretiennent un feu constant, car ils ne disposent pas de suffisamment d'allumettes. Le HCR et la Fédération luthérienne mondiale, une organisation non gouvernementale (ONG), ont distribué des réchauds à économie d'énergie à un grand nombre de réfugiés du camp de Mbera, mais il en faudrait davantage.

La pression démographique exercée par les réfugiés du camp de Mbera crée des tensions sur un environnement désertique déjà fragile. L'arrivée des quelque 68 000 Maliens a fait tripler la population locale et le camp de Mbera est aujourd'hui la troisième agglomération de la Mauritanie. Le camp est entouré de terres inutilisées, et la majorité des buissons et des arbres sont dénudés, car les réfugiés ont ramassé du bois pour cuisiner, par exemple. Aucune évaluation de l'impact n'a été réalisée pour l'instant.

Des programmes adaptés peuvent permettre de répondre à certains de ces problèmes, a dit Ahmed Ibrahim, responsable de l'ONG SOS Desert. L'organisation a essayé de mettre un frein à la déforestation en ramassant du bois mort dans les zones inhabitées pour le redistribuer à 20 000 réfugiés. Le bois qui n'est pas ramassé est en général rongé par les termites, mais il peut aussi favoriser les départs de feu dans le bush. Les responsables locaux du ministère de l'Environnement ont mis fin au projet, soulignant que le bois était la propriété des Mauritaniens. Distribuer du bois aux populations d'accueil et aux populations de réfugiés permettrait d'apaiser les tensions, a dit M. Ibrahim, qui travaille avec le gouvernement pour trouver des solutions.

« Dans un monde idéal, nous donnerions un panneau solaire et un poêle économe en énergie à chaque foyer, mais cela nécessiterait le soutien d'une nouvelle génération de bailleurs de fonds », a dit M. Etyemezian.

Il y a également une pression accrue sur l'eau destinée à l'abreuvement des animaux (la majorité des réfugiés du camp de Mbera sont des éleveurs). Le HCR, SOS Desert, l'ONG allemande SPANA et d'autres proposent d'améliorer les points d'eau le long des circuits de pâturage traditionnels, entre autres efforts.

Perspectives

Le fait que les populations vulnérables tirent des avantages de la présence des réfugiés est rarement reconnu. D'après de nombreuses études, les réfugiés créent des possibilités économiques pour eux-mêmes et pour leurs hôtes, mais il y a des gagnants et des perdants des deux côtés : la dizaine d'organisations d'aide humanitaire installées à Bassikounou, à 18 km du camp, offrent des perspectives d'emploi aux Mauritaniens qualifiés, mais les réfugiés constituent une main-d'ouvre bon marché qui risque de faire perdre leur emploi déjà peu rémunéré aux travailleurs locaux.

La présence des réfugiés peut aussi favoriser l'expansion des marchés de produits locaux, mais là aussi, il y a des inconvénients : en Tanzanie, les agriculteurs locaux ont vendu une grande partie de leur production aux réfugiés congolais et rwandais, si bien qu'ils n'avaient plus suffisamment de nourriture pour eux, ce qui a provoqué une flambée des prix alimentaires. À Bassikounou, un riche propriétaire terrien a décidé de faire passer le prix de la location de ses terres de 10 000 ouguiyas à 180 000 ouguiyas (de 33 dollars à 603 dollars) par mois, ce qui lui a permis de tirer profit de la crise, mais les travailleurs locaux n'ont pas les moyens de faire face à une telle hausse des loyers.

Seule une évaluation de l'impact permettra de comprendre ces dynamiques et seules des évaluations détaillées des besoins permettront d'établir les besoins des populations locales, selon Ann Maymann, représentante du HCR en Mauritanie. « Cibler les populations d'accueil nécessitera de définir et d'évaluer les besoins, et pour cela il faudra des ressources financières », a-t-elle dit.

À leur arrivée, les organisations d'aide humanitaire fournissent souvent une aide qui bénéficie aussi aux populations locales. Les Mauritaniens installés à proximité du camp de Mbera peuvent désormais abreuver leurs animaux aux deux réservoirs construits à l'extérieur du camp par Oxfam. L'UNICEF a participé à la construction de latrines dans les villages des environs et s'est associée à un partenaire local pour reconstruire deux écoles primaires dans le village de Mbera et une maternelle à Bassikounou. L'ONG Solidarité a fourni de l'électricité aux habitants de villages voisins. Oxfam et l'Organisation internationale pour les migrations (OIM) construisent ou réhabilitent des dizaines de puits à l'extérieur du camp, et l'ONG SOS Desert a remis en état deux puits utilisés par des éleveurs à deux kilomètres du camp.

L'amélioration la plus notable concerne peut-être les services de santé : les Mauritaniens ont accès aux quatre centres de santé du camp, qui sont bien équipés et disposent d'un personnel suffisant et compétent. Trois de ces dispensaires sont gérés par Médecins sans Frontières, la quatrième par le Fonds des Nations Unies pour la population (UNFPA). Elles disposent du matériel nécessaire pour faire des échographies et peuvent assurer le transport des patients qui présentent des complications jusqu'au centre chirurgical d'urgence géré par MSF à Bassikounou. Fatimata Wahalatte Ahmed, une infirmière du secteur public qui travaille dans l'un des centres de santé du camp, a estimé qu'environ 10 pour cent des patients étaient originaires des villages voisins. Elle a ajouté que le camp avait fourni des possibilités d'emploi au personnel du ministère de la Santé.

Fabien Kabongo, responsable de MSF à Bassikounou, estime que 70 pour cent des patients qui ont bénéficié d'une opération chirurgicale d'urgence sont des Maliens, les 30 pour cent restants des Mauritaniens. Auparavant, les femmes qui avaient besoin d'une césarienne devaient aller jusqu'à Nema, à 240 km de là. « Deux femmes sur cinq mourraient pendant le trajet », a dit Cheride Kasongo, le chirurgien du centre.

Les liens avec le développement

La meilleure façon de venir en aide aux populations d'accueil consiste à associer l'aide humanitaire aux efforts de développement actuels, indiquent des spécialistes de l'aide aux réfugiés, et notamment le HCR.

Mais en général, l'aide aux réfugiés et les projets d'aide au développement sont mal coordonnés, selon le rapport réalisé en 2011 par la Banque mondiale. Les projets de développement innovants qui peuvent bénéficier aux réfugiés comme aux populations d'accueil sont plus « l'exception que la règle » en raison du manque de soutien des bailleurs de fonds et du manque de prise de conscience des opportunités offertes par la présence de populations de réfugiés, selon le rapport.

Si la présence de réfugiés peut favoriser le versement d'une aide au développement supplémentaire à une région, ce qui est bénéfique, une spécialiste de la capitale Nouakchott a dit à IRIN qu'elle craignait que le versement d'une aide d'urgence pour les réfugiés n'encourage les acteurs du développement à réduire leurs activités. Elle a indiqué qu'il fallait poursuivre les recherches dans ce domaine.

« Étendre l'aide aux populations d'accueil pourrait offrir une transition intéressante vers le processus de radiation des [faux] 'réfugiés' », a dit à IRIN Mme Maymann, la représentante du HCR. Elle a ajouté que le gouvernement n'a pas donné d'instructions concernant le ciblage des populations locales, mais « a salué » la proposition du HCR d'accroître l'aide qui leur est allouée.

Depuis les manifestations de septembre à Mbera, il n'y a pas eu de tensions entre les populations d'accueil et les réfugiés, a dit M. Etyemezian. Les personnes qui estiment avoir été injustement radiées peuvent déposer un recours devant le HCR ; jusqu'à présent, 5 pour cent des dossiers ont débouché sur une réadmission après la conduite d'une enquête.

aj/rz-mg/ld

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